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Les femmes en humour. « Le sujet est irritant, surtout pour les femmes; et il n’est pas neuf », comme dirait Simone de Beauvoir. C’est l’impression que m’a laissée ma première tentative de contact avec les filles de la scène humoristique québécoise, lorsque je leur ai demandé, dans un groupe Facebook qui leur est réservé, de me faire part de leurs anecdotes illustrant « les biais invisibles et inconscients qui agissent encore en défaveur des femmes en humour ». Au bout d’une semaine : aucune réponse. Pourtant, je sais que les exemples sont nombreux, pour les avoir moi-même constatés et parfois expérimentés dans le milieu de la télé, où les filles sont plus souvent qu’à leur tour appelées à jouer les faire-valoir ou les straight men. Euh, straight women.

« Je pense que les filles sont tannées de témoigner de leur expérience sans que rien ne change », explique l’humoriste Coco Belliveau, que j’avais sollicitée pour relayer ma requête. Ou, pour citer sa collègue Léa Stréliski : « Pourquoi y a moins de filles en humour? Parce que pendant qu’on répond à cette question, les gars écrivent des jokes. »

J’ai eu plus de succès en les contactant de vive voix. Certaines en avaient long à dire, à condition que leur témoignage demeure anonyme. Les dynamiques de pouvoir étant ce qu’elles sont dans le milieu culturel, je leur ai donné ma parole que les phrases que je citerais ne permettraient pas de les identifier. Car le sujet est encore très sensible, quelques années après les deux secousses sismiques ressenties dans le milieu de l’humour et qu’il convient de rappeler.

Novembre 2016. Le festival Juste pour rire annonce les thématiques de ses galas, parmi lesquelles se trouve le gala « Juste féminin », pour, dit-on, refléter « la grande place des femmes en humour ». L’humour féminin est alors compris comme un style à part, dans lequel Lise Dion et Maude Landry feraient partie d’un ensemble homogène. Surtout, le courriel d’appel de numéros envoyé aux artistes est bourré de maladresses. On promet qu’il ne s’agira pas d’« une soirée de fifilles », que les hommes y seront aussi les bienvenus et que les filles ne « sont pas tenues de parler de menstruations ».

« À chaque show, je me fais dire par au moins une personne : “D’habitude, ça me fait pas rire une fille, mais toi oui.” Et toutes les filles, ça leur est arrivé au moins une fois. » 

Maude Landry, humoriste

L’impair a suscité de vives réactions, mais aussi un débat fructueux sur la place des femmes en humour. À ce jour, aucun gala de Juste pour rire n’avait été animé exclusivement par une femme, et plusieurs étaient présentés sans qu’une seule femme fasse partie de l’équation. Mais le vrai tremblement de terre allait survenir un an plus tard avec les allégations d’agressions sexuelles portées à l’endroit du patron de Juste pour rire, Gilbert Rozon.

Cette fois, l’onde de choc a suscité plus que des débats. Une rencontre d’urgence s’est tenue entre les divers acteurs de l’humour au club Le Bordel, propriété de Louis-José Houde, Mike Ward, Martin Petit, François Bellefeuille, Laurent Paquin et Charles Deschamps. Si quelques-unes ont senti que certains humoristes semblaient surtout intéressés à sceller le sort financier de Juste pour rire, d’autres reconnaissent que leurs préoccupations ont enfin été entendues lors de cette soirée haute en émotions, où plusieurs artistes, hommes et femmes, ont versé des larmes.

Dans les jours qui ont suivi, le Groupe de recherche sur l’industrie de l’humour, en collaboration avec des partenaires du milieu, a procédé à un sondage sur les perceptions d’égalité entre les hommes et les femmes1. En tout, 200 personnes ont participé à l’enquête dans une parité exemplaire pour un milieu où l’on compte moins d’un tiers de femmes. Si hommes et femmes s’entendent généralement pour dire que ces dernières l’ont plus difficile, l’écart se creuse quant aux perceptions de l’industrie ou du public.

© Guillaume Fournier Viau

« Il y a un écart de perception, mais la plupart des femmes ont un vécu qui justifie cette perception. »

– Christelle Paré, chercheuse postdoctorale à l’Université Saint-Paul d’Ottawa

Par exemple, les femmes sont convaincues à 64 % que si elles se plaignent d’une situation, elles risquent de passer pour une chialeuse et/ou d’entacher leur réputation, ce que nient 48 % des hommes. Les deux tiers des femmes pensent qu’elles ont moins droit à l’erreur, ce que reconnaissent seulement le tiers des hommes, et elles sont une fracassante majorité (90 %) à penser qu’« une femme moins douée contribue à l’idée que toutes les femmes sont moins bonnes alors qu’un homme moins doué, c’est juste un individu moins doué », une idée que contredisent 35 % des hommes.

« Il y a un écart de perception, mais la plupart des femmes ont un vécu qui justifie cette perception », croit Christelle Paré, l’une des chercheuses responsables de l’étude. « À chaque show, je me fais dire par au moins une personne : “D’habitude, ça me fait pas rire une fille, mais toi oui.” Et toutes les filles, ça leur est arrivé au moins une fois », estime l’humoriste Maude Landry.

Le fait d’être en minorité contribue certainement à créer ce biais chez le public. Depuis quelques années, des efforts sont faits pour que les soirées ne ressemblent pas à des « partys de saucisses ». Louise Richer fonde beaucoup d’espoir sur la tendance des cartes blanches. Plutôt que de confier la programmation à un seul individu, des organisations comme Juste pour rire, Grand Montréal Comique ou Zoofest donnent carte blanche à des humoristes pour s’entourer de gens dont elles ou ils apprécient le travail. « J’ai hâte de voir ce que ça va donner. Est-ce que ça sera un réel partage du pouvoir? Est-ce que ça va améliorer les choses ou est-ce que les gens vont mettre de l’avant leurs chums? », se questionne la directrice de l’École nationale de l’humour.

On a déjà un avant-goût avec l’émission Open Mic, à V, qui fonctionne de la sorte, présentant chaque semaine six artistes choisis par l’humoriste qui anime. Sur dix épisodes, trois ne dénombraient aucune fille, trois n’en comptaient qu’une et quatre en mettaient de l’avant deux ou plus, incluant l’animatrice.

© Alex Tran

La tendance des cartes blanches : « J’ai hâte de voir ce que ça va donner. Est-ce que ça sera un réel partage du pouvoir? Est-ce que ça va améliorer les choses ou est-ce que les gens vont mettre de l’avant leurs chums? »

– Louise Richier, directrice générale fondatrice de l’École nationale de l’humour

Comme en politique, la question des quotas suscite un malaise. Le directeur artistique du Bordel, Charles Deschamps, essaie de s’assurer que ses soirées soient diversifiées. « Ce qu’on entend des filles, c’est qu’elles ne veulent pas être bookées parce qu’elles sont des filles », dit-il. Mélanie Ghanimé, qui performe plusieurs soirs par semaine au Bordel, acquiesce. « On veut pas juste qu’ils nous bookent. On veut que ça leur tente de nous booker! » lance-t-elle.

Pourtant, les hommes sont parfois recrutés parce qu’ils sont des hommes. Les femmes sont six fois plus nombreuses qu’eux à avoir entendu l’idée qu’embaucher une femme est un gros risque. « Un bookeur se fait dire par un client corporatif : “On va jouer safe cette année, on va prendre juste des hommes” », relate une humoriste.

Élément troublant du sondage : 37 % des femmes disent avoir déjà reçu un cachet moins important que celui d’un collègue masculin. C’est arrivé « très souvent » à 10 % d’entre elles! Invitée à participer à une soirée non rémunérée, une humoriste a demandé si les autres humoristes, tous masculins, étaient aussi bénévoles. « On m’a répondu que non, mais que c’était parce qu’on m’avait ajoutée à la dernière minute. » Pourtant, quand un autre gars s’est invité après elle, il semblait aller de soi qu’il serait payé. « Finalement, j’ai été payée aussi, mais il a fallu que je m’obstine et ça a créé un malaise », se souvient-elle.

Ces « malaises » ne sont pas rares pour les femmes de l’industrie. « Souvent, c’est de l’ordre du ressenti », admet l’une d’elles, évoquant une forme de mansplaining humoristique. « Un gars qui se permet de me dire ce qui ne va pas dans mon numéro, est-ce que c’est parce qu’il a plus d’expérience, ou parce que c’est un gars et que je suis une fille? » se demande-t-elle. « Dans une émission, j’avais parfois l’impression qu’on ne me laissait pas embarquer dans la surenchère, explique une autre humoriste. C’est comme si les gars pouvaient embarquer entre eux, mais qu’on était exclues ». « Une fois, je brainstormais avec un gars et plus tard, je l’ai vu utiliser une de mes blagues sur scène. Je lui ai dit : “Hein, c’est cool que mon truc marche”, et il m’a répondu : “Ben non, c’était ma joke!” », se rappelle une autre artiste.

Les humoristes n’échappent pas non plus aux doubles standards concernant la parentalité. « Combien de fois j’ai entendu : “Ouin, beau petit break de la famille!” quand un gars partait en tournée, alors que moi, on me demande qui s’occupe des enfants quand je ne suis pas à la maison. » Bref, les humoristes sont des femmes comme tout le monde!


En complément

1Paré, Christelle et Brouard, François. (2018). Enquête sur le portrait sociodémographique et l’égalité homme-femme chez les créatrices et créateurs d’humour au Québec – Sommaire 2018-2. Données sur la perception de l’égalité entre les femmes et les hommes. Groupe de recherche sur l’industrie de l’humour (GRIH), SCSE/CSES, Sprott Centre for Social Enterprises / Centre Sprott pour les entreprises sociales (SCSE/CSES), Université Carleton, 16 p.

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