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« Môman travaille pas, a trop d’ouvrage! »

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Journaliste à la radio de Radio-Canada et collabore au magazine Urbania. Détentrice d’une maîtrise en gestion du développement international de l’Université de Lund, en Suède, elle s’intéresse de près à l’actualité scandinave et aux enjeux de la coopération internationale. Au fil de ses périples, elle a collaboré avec le journal La Presse, le magazine Clin d’œil et les émissions Macadam tribus et C’est bien meilleur le matin à la Première Chaîne de Radio-Canada.

C’est en 1975 que le Théâtre des cuisines crée cette pièce marquante du théâtre féministe : Moman travaille pas a trop d’ouvrage. On se souviendra qu’Yvon Deschamps a également fait sourire le Québec avec cette boutade décrivant la réalité des « reines du foyer ». Une royauté aux lourdes responsabilités et à la reconnaissance quasi nulle. Depuis 50 ans, ce travail invisible, majoritairement féminin, prend diverses formes – proche aidance, stages non rémunérés, charge mentale – et il est en continuelle progression. Selon le recueil Travail invisible, il est le grand oublié des luttes féministes. Entretien avec la codirectrice de cet essai collectif, Camille Robert.

Comment définissez-vous le travail invisible?

© Nathalie St-Pierre

Camille Robert, autrice et candidate au doctorat en histoire

C’est un travail de reproduction, qui est généralement effectué par les femmes. La reproduction qui est à la fois biologique, quand on pense à la parentalité, et sociale. On peut penser à tout le travail de service, d’éducation et de soins aux personnes malades et vulnérables. C’est généralement un travail fait pour autrui qui est peu ou pas reconnu à l’échelle de la société. Il peut être payé ou pas. C’est un travail qui est traversé par des rapports non seulement de genre, mais aussi de pouvoir, comme la race, les classes socioéconomiques ou le statut de citoyenneté.

Pourquoi n’y a-t-il pas eu de victoire significative du mouvement féministe sur le front du travail invisible?

C’est beaucoup la stratégie de l’intégration des femmes au marché du travail qui a été privilégiée. À partir des années 80, on s’est dit que puisque les femmes allaient devenir des travailleuses, ça viendrait régler naturellement l’enjeu du travail invisible. Alors qu’en réalité, les femmes se sont retrouvées avec ce qu’on appelle une double journée de travail, en occupant un emploi salarié à l’extérieur de la maison et en restant les principales responsables de toutes les tâches familiales et ménagères.

De plus, pour plusieurs femmes, il y avait une réticence à se définir comme ménagère : elles étaient devenues des travailleuses, leur contribution à la société avait maintenant une valeur. À mesure que l’identité commune de ménagère a été délaissée par les mouvements féministes, la lutte a aussi été délaissée. La question du travail invisible a donc été reléguée au niveau des arrangements privés entre conjoints; on ne voyait plus l’organisation sociale qu’il y avait derrière.

De quelle façon le travail invisible nuit-il aux femmes, autant personnellement que professionnellement?

Le problème n’est pas le travail invisible en soi, parce que les sociétés humaines ont toujours eu et auront toujours besoin de ce travail de soins et de services pour fonctionner. Le problème, présentement, est dans sa répartition. C’est là que ça nuit aux femmes. Par défaut, elles demeurent les principales responsables de ce travail-là, autant dans les couples que dans la famille élargie. Dans le cas de la proche aidance, c’est beaucoup les femmes qui vont donner les soins quotidiens – faire à manger, nettoyer, changer un bandage –, tandis que les hommes vont plus effectuer des tâches ponctuelles d’entretien. Si un parent nécessite des soins à temps plein, elles doivent interrompre leur carrière ou gruger leurs économies; elles sont donc pénalisées.

On entend souvent que ces tâches accomplies gratuitement le sont au nom de l’amour, du devoir familial, du don de soi… De quelle façon ça influence le débat?

Ce discours de la vocation et du don de soi donne une plus belle couleur à l’exploitation qui se trouve derrière. C’est un discours particulièrement observable dans les milieux de stage. Au nom de la vocation, on incite les étudiantes à en faire toujours plus, à ne pas compter leurs heures. Dès leur formation, on leur inculque cette idée de don de soi. Il n’y a rien de naturel, souvent, ce sont des raisons économiques. Dans le cas des stages non rémunérés en enseignement, ce sont les commissions scolaires et l’État qui ne veulent pas payer.

Croyez-vous, comme certaines théoriciennes féministes citées dans votre recueil, que ce travail invisible est le ciment économique de nos sociétés capitalistes?

Je pense que oui. Le système capitaliste accumule des profits dans la sphère du travail salarié, mais pour que celle-ci existe et fonctionne, il faut que chaque matin, des humains rentrent au travail et qu’ils aient été soignés, lavés, nourris, que leurs maisons aient été nettoyées. C’est la face cachée de l’accumulation de profits, qu’on ne reconnaît généralement pas dans les sociétés capitalistes. Mais si ce travail-là cessait d’être fait, la société arrêterait de fonctionner.

Travail invisible : portraits d’une lutte féministe inachevée, sous la direction de Camille Robert et Louise Toupin

On lit dans votre livre qu’« [u]ne partie du travail invisible des femmes du Nord est transféré sur le dos des femmes du Sud ». [NDLR : des aides familiales et des femmes de ménage qui viennent de pays moins développés sont embauchées par des femmes plus aisées.] Est-ce que cette dynamique est problématique, selon vous?

Ça s’offre comme une solution individuelle et privée aux femmes qui peuvent financièrement se permettre ces services-là. C’est problématique parce que ça reconduit des inégalités entre les femmes elles-mêmes. C’est difficile de blâmer individuellement chaque femme. Si elles travaillent 50 heures par semaine et qu’elles ont deux enfants, c’est parfois la seule solution qui s’offre à elles, à leurs yeux. Mais collectivement, ça ne peut pas être une solution. Dans le cas des aides familiales résidentes, ça crée ce que plusieurs théoriciennes appellent un déficit du care, c’est-à-dire que souvent, ce sont des travailleuses qui ont elles-mêmes des enfants qu’elles laissent derrière pour venir prendre soin de familles plus aisées. Dans leur pays d’origine, elles doivent elles-mêmes payer d’autres femmes moins fortunées pour qu’elles prennent soin de leurs propres enfants. Globalement, à l’échelle de la planète, c’est une solution qui crée plein de problèmes.

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