Aller directement au contenu

5 jeunes plumes féministes à découvrir

par 

Entrée dans l’univers des communications et de l’édition par la porte de la révision linguistique, elle révise les articles de la Gazette des femmes depuis plus de 10 ans, en plus d'y écrire de temps à autre. On peut aussi la lire dans Elle Québec, quand elle n'est pas trop occupée à corriger des romans.

Inspirées et inspirantes, ces autrices sont dans la fougueuse vingtaine ou la trentaine vibrante. Au cœur de leur démarche d’écriture : le souci de rendre compte des mille versants de la réalité des femmes. Ces cinq plumes à surveiller nous dévoilent comment leur engagement féministe s’entrelace à leur processus créatif.

© Justine Latour et Le Cheval d’août

Mikella Nicol

27 ans

Sa première œuvre publiée : 

Les filles bleues de l’été (Cheval d’août, 2014)

Sa plus récente : 

le roman Aphélie, relatant les errances sentimentales d’une jeune femme meurtrie par une relation toxique qui apprend à vivre hors du regard des hommes.

Sa vision de l’écriture et de son engagement féministe : 

« Dès l’adolescence, quand mes amies et moi avons commencé à avoir des problèmes liés à notre apparence (manque de confiance, troubles alimentaires…), j’ai eu le sentiment qu’on se formatait pour “fitter” dans quelque chose qu’on n’avait pas choisi, qui nous était imposé avec violence. Je pressentais l’aliénation, en d’autres mots. Mon engagement féministe passe aujourd’hui surtout par ma démarche artistique. J’aime travailler avec des filles sur différents projets. J’aime aussi savoir que des filles me lisent, dans des lieux aussi intimes que leur chambre, leur salon. C’est comme si on se parlait, qu’on partageait des idées. Je crois également à la multiplication des paroles féminines. Publier, c’est ça, pour moi. Un peu comme l’a fait le mouvement #MoiAussi, on additionne les voix pour s’imposer dans l’institution littéraire. Les témoignages s’accumulent et forment une sorte de portrait de ce que c’est, être une femme, en ce moment. J’observe, je vis et j’emmagasine plein de frustrations. Quand vient le temps d’écrire, j’ai souvent du recul sur les situations, et je tente de les mettre en mots avec nuance. C’est très libérateur.

Ma sensibilité se dirige naturellement vers ce qui m’intéresse, et à ce jour, c’est surtout l’aliénation féminine. Je crée des personnages de femmes vulnérables. Avec les années, je trouve de plus en plus que la vulnérabilité est une belle force. Les explosions émotives des femmes sont souvent vues négativement; moi je les aime. Cela dit, c’est dur de saisir leur complexité pour bien les rendre par écrit. »


© Chantale Lecours

Ariane Lessard

28 ans

Sa première (et plus récente) œuvre publiée : 

Feue (Éd. La Mèche, 2018), un roman choral dont l’action se déroule dans un village où des secrets sont tapis dans chaque recoin, et où les femmes se liguent tranquillement pour s’extraire de leur asservissement.

Sa vision de l’écriture et de son engagement féministe : 

« Les histoires que j’écris parlent des femmes. Dans Feue, je voulais montrer comment naître femme dans un milieu rural a des conséquences directes sur la qualité de vie. Enlèvements, viols, disparitions, violence… Je ne dis pas que ces comportements sont inexistants en ville, mais ils sont multipliés dans les endroits isolés aux traditions patriarcales ancrées. Mon prochain roman mettra en scène une école dans laquelle ne gravitent que des personnages féminins; j’avais ça en tête depuis longtemps, une polyphonie entièrement féminine. Mon art est beaucoup nourri par les points de vue féminins. Parfois brouillés, cachés, disparus comme dans Feue, parfois forts et violents, mystérieux et sorciers. Cette forte représentation féminine est à la fois consciente et inconsciente. Je pars avec l’idée de présenter une panoplie de points de vue, puis apparaissent des personnages féminins avec des psychologies très développées. Je suis parfois surprise parce que des personnages féminins auxquels je pensais moins m’affilier deviennent des pierres angulaires de mes récits.

En périphérie de mon travail littéraire, j’écris pour le blogue La Fabrique crépue, où je publie souvent des textes féministes, sur la charge mentale par exemple. C’est un endroit qui me permet de m’exprimer sur des questionnements qui m’habitent. Dans tous les cas, j’écris pour changer les mentalités, en m’inscrivant dans une tradition de liberté de la parole qui, je l’espère, en inspirera d’autres. »


© Le Quartanier et Justine Latour

Stéfanie Clermont

30 ans

Sa première (et plus récente) œuvre publiée : 

Le jeu de la musique (Le Quartanier, 2017), un recueil de nouvelles proche parent du roman qui lui a valu plusieurs prix. Après le suicide de l’un des leurs, un groupe d’ami·e·s composé de féministes, de révolté·e·s et de marginaux·ales se débat avec le désespoir, les idéaux déçus et la peur de l’échec.

Sa vision de l’écriture et de son engagement féministe : 

« Il existe encore plusieurs expériences féminines dont on ne discute pas publiquement, non seulement à cause des tabous, mais parce que nous n’avons toujours pas les mots pour décrire ce que nous vivons. Dans mon écriture, je veux me concentrer sur ce vécu dont on a honte, qu’on juge impertinent, indigne de la littérature, et en faire de la littérature. La plupart du temps, je réalise que ces expériences faussement anodines ont à voir avec le fait d’être une femme et d’avoir été une fille et une jeune fille. Pendant l’écriture du Jeu de la musique, j’ai pigé dans mon vécu pour créer des scènes et des situations dans lesquelles mes personnages féminins vivaient des choses qu’ils n’avaient pas toujours les moyens de comprendre. En écrivant, j’ai moi-même fait la lumière sur plusieurs de mes expériences, qui sont devenues plus faciles à analyser. Dans ce livre, personne n’est absolument victime ni absolument bourreau, mais il y a des hommes qui commettent des viols, des violences, et il y a des femmes qui traînent des angoisses, de mauvaises opinions d’elles-mêmes et un sentiment d’impuissance à cause de la violence des hommes et du patriarcat.

Quand j’écris, je me libère de l’impression que je dois m’adapter à toute nouvelle aliénation et situation angoissante. Je prends du recul pour avoir une vue d’ensemble du monde, de ses systèmes, de ses créatures, en même temps que je me comprends mieux moi-même en tant que créature du monde. C’est un sentiment merveilleux. »


© Kelly Jacob et le Cheval d’août

Lula Carballo

31 ans

Sa première (et plus récente) œuvre publiée : 

Créatures du hasard (Cheval d’août, 2018), un récit en fragments où une fillette effrontée raconte sa vie dans un quartier populaire d’Amérique du Sud, au sein d’une famille entièrement féminine éprouvée par les affres du jeu compulsif.

Sa vision de l’écriture et de son engagement féministe : 

« Le féminisme nourrit profondément ma pratique artistique; il se manifeste à travers mes intérêts politiques, littéraires et culturels. Je me tiens informée sur les mouvements sociaux tant au Québec qu’en Amérique du Sud [NDLR : Lula est originaire de l’Uruguay]. Je n’essaie pas de passer des messages à travers mes textes, mais je crois que toute pratique artistique est politique, car elle détient un certain pouvoir de transformation et de prise de conscience.

J’ai choisi d’explorer uniquement des personnages féminins dans Créatures du hasard afin d’aborder l’existence d’un groupe de femmes évoluant dans un contexte précaire. Ça m’a permis d’évoquer une réalité qui n’est pas souvent abordée en littérature, car on considère ces existences comme étant “mineures” en comparaison des grandes épopées menées par des personnages masculins. Les femmes de mon récit vivent à l’écart de la société, car cette société ne veut pas d’elles. En Uruguay, dans les années 1990, une mère monoparentale appartenant à la classe moyenne n’avait pas la possibilité de poursuivre ses études ou d’obtenir un emploi convenable, ce qui plongeait sa famille dans une extrême pauvreté. Les femmes devaient donc s’organiser entre elles afin de survivre. Ma pratique littéraire me permet de rendre compte de notre condition et de nos réalités, m’octroie le pouvoir non négligeable de la parole. Sans l’écriture, ma condition de femme et ma prise de conscience des inégalités m’étoufferaient. L’écriture devient, dans mon cas, un moyen d’exister. »


© Le Quartanier et Justine Latour

Alexie Morin

34 ans

Sa première œuvre publiée : 

le recueil de poésie Chien de fusil (Le Quartanier, 2013)

Sa plus récente : 

le roman Ouvrir son cœur (Le Quartanier, 2018), dont la narratrice replonge dans son pénible passé marqué par la honte, le rejet et l’intimidation, dans une petite ville où la différence est vue comme une tare.

Sa vision de l’écriture et de son engagement féministe : 

« Enfant, adolescente, je n’aimais pas être une fille. Quand on me disait que je connaissais bien la musique, la politique, les sciences, ou que je m’exprimais bien, que j’avais des opinions fortes “pour une fille”, ça me rendait étrangement fière. La féminité me semblait inconciliable avec ce qui, selon moi, me définissait. Nourrie aux livres où les héros étaient masculins et les personnages féminins détestables, j’ai eu le réflexe, dans mes premières tentatives d’écriture de fiction, de donner les rôles actifs ou les tourments les plus profonds à des hommes. Comme si j’avais besoin de projeter ma sensibilité dans un véhicule masculin pour écrire quelque chose de valide à mes yeux. Désormais, quand j’écris, je m’efforce de garder mes biais inconscients à l’œil, pour les empêcher de parler à ma place.

Ce qui m’intéresse dans l’écriture, c’est la sensibilité, l’acte de raconter. La manière dont une vision du monde individuelle se cristallise dans une forme, une langue uniques. Les inégalités, plus précisément la domination masculine et blanche, structurent notre monde. Je revendique la même prérogative que les hommes : raconter, narrer, représenter le monde tel que je le vois, avec sa violence, sa cruauté, sa profonde injustice. Rien de plus, et surtout rien de moins. J’aimerais pouvoir, même si c’est impossible, faire abstraction des notions de sujet féminin, de littérature féminine ou de pensée féminine. Ça ne dit rien de l’œuvre ou de son autrice, ça sert seulement à exclure. Ce dont je veux me libérer, c’est de cette féminité-là. Ce que je veux me réapproprier, c’est mon individualité, mon libre arbitre. »

Qu'en pensez-vous?

Aucune réaction

Inscription à l'infolettre