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Celles qui ne voulaient pas gâcher Noël

par 

Nadia Koromyslova est une journaliste indépendante qui s’intéresse aux sujets de société, particulièrement à ce qui a trait au féminisme et aux mouvements sociaux. Ses articles ont été entre autres publiés dans Le Devoir, le Courrier international et la Gazette des femmes.

Rassemblements familiaux, conversations autour du sapin, dégustations et distribution de cadeaux… Le temps des fêtes est souvent présenté comme une occasion de repos et de ressourcement. Cette période de l’année est pourtant synonyme de stress supplémentaire pour bien des femmes. Entre les achats, la planification des repas et l’organisation des festivités, les femmes sont souvent les travailleuses invisibles de « la magie du temps des fêtes ».

Épuisée de penser à tout

« Le temps des fêtes approche et j’ai déjà commencé à y réfléchir », nous confie Stéphanie* à la fin novembre. Cette mère de trois enfants en bas âge doit conjuguer travail, responsabilités familiales et planification des fêtes de fin d’année. Afin de pouvoir profiter de cette période, elle n’a pas le choix de s’organiser à l’avance, car elle s’occupe de la grande majorité des tâches domestiques : « Avec nos valeurs progressistes, je tenais pour acquis que la répartition des tâches allait se faire facilement. Finalement, ce n’est vraiment pas évident. »

Ce qui affecte Stéphanie, comme beaucoup de femmes et de mères, c’est qu’elle se sent seule à assumer la charge mentale liée à la vie familiale : « C’est beaucoup moi qui planifie et qui vois venir à l’avance [les besoins de la famille]. Mon conjoint est plus dans l’exécution des tâches. »

La charge mentale, c’est le « penser à » : ne pas oublier de prendre rendez-vous chez le médecin, s’occuper du bien-être physique et psychologique des membres de la famille et des ami·e·s, gérer les horaires, planifier les tâches domestiques. Une charge qui augmente considérablement alors qu’approchent les festivités de décembre, explique Louise Cossette, professeure au département de psychologie à l’UQAM et spécialiste des rapports de genre au sein du couple. « Penser à qui on va inviter, quand, qu’est-ce qu’on va servir, qu’est-ce qu’on offre à qui… Penser à ce qui fera plaisir à l’enfant… Il y a peut-être des hommes remarquables qui y prennent part, mais dans beaucoup de couples traditionnels, c’est encore les femmes qui s’occupent de tout ça. »

Louise Cossette.

« Penser à qui on va inviter, quand, qu’est-ce qu’on va servir… Qu’est-ce qu’on offre à qui… Penser à ce qui fera plaisir à l’enfant… Il y a peut-être des hommes remarquables qui y prennent part, mais dans beaucoup de couples traditionnels, c’est encore les femmes qui s’occupent de tout ça. »

— Louise Cossette, professeure au département de psychologie à l’UQAM et spécialiste des rapports de genre au sein du couple

Durant cette période festive, « [les femmes] ont de la difficulté à en profiter, puisqu’elles ont tant de choses à gérer », rappelle Camille Robert, doctorante en histoire et codirectrice de l’ouvrage Travail invisible : portraits d’une lutte féministe inachevée, paru en octobre dernier aux Éditions du remue-ménage.

Le mois de décembre est pour plusieurs travailleuses, notamment celles qui évoluent dans le secteur du commerce de détail, un temps de l’année exigeant sur le plan professionnel. Dans les magasins et les restaurants, par exemple, il n’est pas rare d’avoir à travailler le 24 décembre, note Camille Robert. Après le travail rémunéré, il faut encore s’occuper des activités domestiques et familiales : organiser les déplacements, les célébrations, préparer les présents. Pour ces femmes, le temps des fêtes devient souvent synonyme de surcharge non de détente.

Le poids des traditions

« La magie du temps des fêtes pour les enfants, c’est beaucoup moi qui la fais exister à la maison », explique Stéphanie. Décorer le sapin, écrire la lettre au père Noël… Le mois de décembre vient avec un lot de traditions qui peut bien vite devenir pesant lorsqu’il repose sur un seul parent. Car le temps des fêtes nous ramène, comme la plupart des célébrations populaires, à l’héritage familial et à la division sexuelle du travail. D’une génération à l’autre, les femmes conservent la responsabilité de réaliser les tâches domestiques et de maintenir la cohésion de la sphère familiale.

« Quand ma belle-mère ou ma mère font des choses, c’est comme si elles le faisaient parce que c’était normal. Personne ne leur dit merci pis c’est pas grave », poursuit Stéphanie. Ces rôles de genre en sont venus à être perçus comme « naturels », comme allant de soi. L’attention aux autres, la bienveillance et le soin impartis aux femmes exigent pourtant quantité d’énergie. Il s’agit d’un travail invisible, dont la valeur est sous-estimée : « Je me sens souvent pas reconnue là-dedans. Je mets beaucoup d’énergie dans tout ça, et j’ai le sentiment d’être tenue pour acquise », déclare Stéphanie.

Pour Camille Robert, il est clair que certaines inégalités actuelles dans la division des tâches domestiques et de la charge mentale découlent directement des modèles de père pourvoyeur et de mère au foyer qui définissaient les rôles au sein des couples jusqu’aux années 60. Bien que dans les décennies suivantes les femmes aient massivement investi le marché de l’emploi, la division des tâches, elle, est demeurée sensiblement la même. « C’est moins les hommes qui ont investi la sphère domestique que les femmes qui ont investi le marché du travail tout en continuant à assumer les tâches de la maison », explique Camille Robert.

Une étude de Statistique Canada publiée en 2017 a d’ailleurs montré que la proportion de mères qui occupent un emploi rémunéré ou qui cherchent activement un emploi est passée de 36 % en 1986 à 47 % en 2015, mais qu’elles accomplissent toujours la majorité (61 % en 2015) des heures consacrées au travail domestique par les parents canadiens.

© Nathalie St-Pierre

« C’est moins les hommes qui ont investi la sphère domestique que les femmes qui ont investi le marché du travail tout en continuant à assumer les tâches de la maison »

— Camille Robert, doctorante en histoire et codirectrice de l’ouvrage Travail invisible : portraits d’une lutte féministe inachevée

Rompre avec le passé

L’éducation et la socialisation des filles ont une influence de premier plan sur cette répartition des tâches : « Dès qu’elles sont très jeunes, on leur donne des poupées. On leur apprend que leur rôle est de prendre soin des autres », explique Louise Cossette. La famille étant le premier lieu de socialisation, les enfants vont souvent reproduire les rôles qu’ils ont observés chez leurs parents. À cela s’ajoute la pression d’une société qui carbure à l’exigence de perfection et qui accorde encore beaucoup de valeur à l’image de la femme dévouée à ses proches.

Comment arriver à s’extirper de toutes ces attentes et cette pression? Ève, mère d’une petite fille et en couple depuis six ans, a la chance d’avoir réussi à établir une répartition des tâches égalitaire avec son conjoint. Mais pour y arriver vraiment, elle admet qu’elle a dû apprendre à lâcher prise, à ne pas toujours être en contrôle de ce qui touche à l’enfant et à la maison. « Les choses ne seront peut-être pas faites comme tu voudrais qu’elles soient faites, mais elles seront faites. »

Ève et son conjoint ont pris dès le départ très au sérieux l’enjeu du travail domestique et de la charge mentale. Ils essayent aussi de partager les responsabilités du temps des fêtes. Bien qu’elle s’occupe plus de la planification de l’horaire, le reste des tâches est divisé équitablement, affirme-t-elle. « Tout le monde gagnerait à se questionner sur la reproduction des rôles traditionnels », conclut cette féministe aguerrie.

Ainsi, la solution passe entre autres par des discussions franches sur ces questions et par une prise de conscience de la part des hommes : « Il va falloir qu’ils se responsabilisent face à ça, pour que ça change vraiment », conclut Camille Robert. Une bonne résolution pour la nouvelle année.

*Prénom fictif.

Qu'en pensez-vous?

2 Réactions

  1. Roseline Brien

    Poids des traditions ??? Il faut avoir le courage d’abandonner les traditions néfastes, et de se ré-inventer, d’organiser les Fêtes selon nos forces. Par exemple, recevoir avec la formule potluck, où chacun apporte un plat, une façon tout à fait rigolotte et relaxe non seulement de conserver nos énergies dans la joie, mais aussi d’échanger de bonnes idées de recettes, vins, styles de vie, etc.

    Avoir le courage de dire non si on se sent écrasées par trop d’invitations. Dire non en expliquant pourquoi. Vous serez surprises de constater que bien d’autres pensent comme vous, vous sont reconnaissantes et votre initiative et vous imiteront.

    Aussi accepter de ne pas tout contrôler !! Bien des femmes se plaignent tout en refusant l’aide du conjoint parce qu’il fait les choses à sa manière. Pourquoi juger que sa manière est moins parfaite que la nôtre ? Et ne pas avoir peur de déléguer. Beaucoup d’hommes peuvent s’occuper de tout le menu, profitons-en !

    Notre ennemi, c’est souvent nous-mêmes parce qu’on n’a pas le courage de s’affirmer et se ré-inventer. On peut s’affirmer dans la convivialité en faisant les choses différemment tout simplement, en en parlant, en proposant de nouvelles initiatives, etc. Les gens s’ajusteront de façon étonnante, vous verrez !

  2. Ghislaine Meilleur

    Il y a quelques années, un ami dans la soixantaine se plaignait dune diminution des grands soupers familiaux durant la période des fêtes, en comparaison de ce qu’il avait vécu dans sa jeunesse. Je lui ai simplement demandé s’il avait contribué à ce moment-là à la confection des repas. Il a compris qu’aujourd’hui, les femmes ont le choix d’organiser de grands rassemblements, de réduire le nombre d’invités, de passer leur tour ou même de se payer de petites vacances. Le poids des traditions vs l’autonomie financière et mentale.

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