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Femme à l’aéroport.

Quand maman part en voyage d’affaires

par 

Formatrice et consultante en interculturel. Détentrice d’une maîtrise en sociologie de l’Université Laval et d’un diplôme d'études supérieures spécialisées en études féministes, elle s’intéresse particulièrement aux questions de société et aux histoires de vie.

Développement des compétences interculturelles, perfectionnement, renforcement des partenariats, partage de son art… Les raisons sont nombreuses pour effectuer un séjour professionnel hors du Québec. Dans leur valise, les femmes qui voyagent pour le travail traînent avec elles le poids de la socialisation. Lorsqu’elles ont des enfants, la conciliation du rôle de mère et de travailleuse en déplacement n’est pas de tout repos.

Plusieurs mères qui partent à l’étranger sans leur famille sentent la responsabilité de préparer « leur absence » en planifiant les repas, en avisant l’école, en préparant psychologiquement leurs enfants, par exemple. Marcelle*, employée d’une institution d’enseignement et mère de trois jeunes d’âge scolaire, précise que « tu as beaucoup de choses à prévoir quand tu pars comme ça. Il faut s’assurer que toutes les ficelles soient bien attachées ». Elle explique que la logistique de l’organisation familiale doit être repensée avant le départ afin que la personne qui reste à la maison, et qui n’a pas l’habitude d’assumer certaines tâches, les ajoute à sa charge de travail habituelle : « Il faut que [mon conjoint] organise ses journées, qu’il les coupe aussi quand il travaille plus tard. »

Isabelle Auclair, professeure au département de management de l’Université Laval, soulève d’ailleurs que « l’intégration de la socialisation genrée est tellement forte que [les femmes] sont portées à penser qu’il faut qu’elles préparent leur départ, sinon ça ne se fera pas. […] Socialement, c’est encore la responsabilité des femmes, de façon généralisée. » Plusieurs partent donc déjà avec une fatigue engendrée par le remodelage du quotidien familial, ce qui a pour effet de limiter le nombre de déplacements professionnels et la durée de ceux-ci.

Mère de trois enfants, Marie-Christine travaille en développement international et effectue plusieurs missions par année. « C’est vraiment un apprentissage », soutient-elle, « de faire confiance au conjoint et d’arrêter de porter la fameuse charge mentale ». Elle raconte la première fois qu’elle est repartie en mission après avoir eu ses enfants : « J’avais fait des petits plats, j’avais tout préparé, j’avais tout organisé. Puis, quand je suis revenue deux semaines plus tard, il n’y avait aucun des repas que j’avais préparés dans le congélateur qui avait été mangé. Il avait organisé les choses à sa façon. C’était vraiment un message pour me dire “décroche” ». Avec le temps, Marie-Christine dit avoir délégué une partie de sa charge mentale à son conjoint. Ce partage n’est cependant pas possible pour toutes les femmes, et la gymnastique organisationnelle s’en voit alors alourdie.

Isabelle Auclair

« L’intégration de la socialisation genrée est tellement forte que [les femmes] sont portées à penser qu’il faut qu’elles préparent leur départ, sinon ça ne se fera pas. […] Socialement, c’est encore la responsabilité des femmes, de façon généralisée. »

— Isabelle Auclair, professeure au département de management de l’Université Laval

Culpabilité, quand tu nous tiens!

Être mère et partir ailleurs pour le travail fait vivre à plusieurs un sentiment de culpabilité. Geneviève, employée d’un organisme de coopération internationale et mère de deux filles, voyage quelques semaines par année pour des missions qu’elle juge nécessaires à l’exécution de son mandat. Elle confie vivre « la culpabilité de laisser [s]es enfants et de laisser tout au conjoint. On le sait que c’est beaucoup quand t’es tout seul ». La faute semble encore plus grande quand le départ coïncide avec des moments jugés importants : Noël, la rentrée scolaire, un anniversaire…

Marie-Christine assure que ce sentiment s’atténue avec le temps, mais que la douleur de laisser les enfants demeure. « Chaque fois que je pars, mon cœur se brise en 1000 miettes. Souvent je pars le matin très tôt ou pendant la nuit. Quitter tout le monde endormi dans son lit, aller donner le bisou, fermer la porte de la maison, barrer la porte, m’en aller avec ma valise, c’est un moment extrêmement difficile. Je pleure. »

Les femmes rencontrées ont développé une multitude de stratégies pour apaiser cette culpabilité. Geneviève prépare des calendriers du nombre de jours de ses absences, avec des surprises, des missions. Liliane, comédienne et codirectrice artistique d’une compagnie de théâtre jeunesse, raconte quant à elle lire des histoires par Skype à sa fille. Elles se téléphonent aussi avec des applications humoristiques pour transformer l’appel en jeu.

Retrouver sa place

Le retour à la maison est une transition faite de sentiments mitigés : c’est la joie de se revoir et la réappropriation de ses rôles au sein de la famille. Geneviève confie que « c’est difficile le retour, il faut retrouver ta place dans la famille. Il fallait que ça roule, ça a roulé sans toi ». Marie-Christine parle aussi de cette quête de réinclusion : « Je me réincruste un peu dans la vie de tous les jours. Quand je reviens, je ne sais pas s’ils ont mangé du spaghetti la semaine dernière ou hier, je ne sais pas où on est rendu dans les devoirs et les leçons. Des fois, je me sens vraiment en rattrapage. Il faut que je garde en tête que la personne qui a dessiné le quotidien pendant les semaines où je n’étais pas là, c’est mon conjoint, puis moi je me réintègre et je me raccroche à ça. »

Pendant qu’elles réapprennent la routine familiale, certaines femmes vont même jusqu’à se sentir « comme un boulet ». Puis, doucement, la réadaptation se fait et la culpabilité de l’absence diminue en constatant les bénéfices familiaux et professionnels du séjour à l’étranger ou en découvrant que cela donne aux enfants une riche occasion de développer leur réseau, leur confiance et leur place différemment.

Marie-Christine crédit Nancy Carrier.
© Nancy Carrier

« J’avais fait des petits plats, j’avais tout préparé, j’avais tout organisé. Puis, quand je suis revenue deux semaines plus tard, il n’y avait aucun des repas que j’avais préparés dans le congélateur qui avait été mangé. Il avait organisé les choses à sa façon. C’était vraiment un message pour me dire “décroche” »

— Marie-Christine, mère de trois enfants, chargée de projets en développement international

Une question qui dépasse largement les murs de la maison

Les mesures des employeurs pour faciliter la conciliation entre la famille et les déplacements professionnels sont encore marginales. Pourtant, elles peuvent faire toute la différence. Geneviève a dans le passé travaillé pour une organisation qui lui offrait deux jours de récupération suite au séjour et un remboursement pour l’embauche d’une personne afin d’aider à la maison pendant son absence. « Je m’ennuyais toujours de mes enfants, mais au moins, quand je revenais, mon conjoint n’était pas à moitié mort, mes enfants n’étaient pas malades… En ayant cette entente-là, je me sentais moins coupable », relate-t-elle. La professeure Isabelle Auclair précise que ces mesures ne sont pas généralisées et que la problématique est souvent ramenée à une question individuelle plutôt qu’organisationnelle : « C’est à moi de m’ajuster, c’est moi qui ai choisi ce domaine-là, c’est à moi de m’organiser. »

Marie-Christine a pour sa part demandé des mesures particulières auprès de son employeur. Au retour de son congé de maternité de quatre mois, elle a entre autres réclamé que pour huit mois ou jusqu’à ce qu’elle cesse d’allaiter, une autre personne la représente lors des missions à l’étranger. « Moi, j’ai eu le réflexe d’aller négocier parce que l’occasion se présentait. Il faut que les organisations soient ouvertes à ça, sinon c’est insoutenable. » Quant à Liliane, elle pensait en tant que travailleuse autonome avoir le privilège de choisir si elle emmenait sa fille lors de ses tournées de théâtre. Après quelques tentatives, elle constate que ce n’est pas toujours possible : « Je l’emmènerais tout le temps, ma fille. Mais c’est pas toutes les équipes qui s’y prêtent, certaines personnes ne sont pas très réceptives à ça. »

Isabelle Auclair souligne l’importance que les mesures de conciliation ne soient pas exclusives à la parentalité ou aux parents d’enfants en bas âge : « Il y en a toujours qui vont réussir, mais ça n’empêche pas que les inégalités systémiques sont existantes pour l’ensemble du groupe social [des femmes] ». Il ne s’agit pas simplement de réfléchir à une manière de garder la tête hors de l’eau pendant quelques années, il s’agit de repenser structurellement et de façon équitable l’organisation du travail en prenant en compte la diversité des parcours et des réalités individuelles et familiales. Ce n’est pas une question de décollage et d’atterrissage, ça débute bien avant et ça se poursuit bien après le séjour à l’étranger.

*Prénom fictif

Qu'en pensez-vous?

1 Réaction

  1. Nancy

    Article intéressant. Qu’en est-il des travailleuses monoparentales? Des entrepreneures monoparentales? Des agentes de bord avec ou sans conjoint? Est-ce que la déculpabilisation s’améliore selon l’avancée en âge des enfants?

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