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Famille rwandaise

Le grand ménage des Rwandaises

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Formée en droit à Montréal et en sciences politiques à Paris, elle a travaillé plusieurs années à Radio-Canada. Journaliste indépendante, elle sillonne désormais la planète pour écrire des reportages destinés à la presse québécoise ainsi que pour donner des conférences. Elle s’intéresse à la politique internationale et à la condition des femmes dans le monde. Elle a publié deux ouvrages de fiction aux éditions Serpent à Plumes : Eaux et La Femme du peintre.

Quinze ans après le génocide, les Rwandaises remettent de l’ordre sur leur terre dévastée par les haines ethniques. Tellement qu’elles sont en train de faire du Rwanda l’un des États africains les plus progressistes en matière de condition féminine.

Après le génocide, en 1994, Charlotte Mukarugira a fait comme des milliers de ses sœurs rwandaises, elle s’est fixé un but : se reconstruire physiquement, moralement et financièrement. Elle avait tout perdu: plusieurs proches, tués dans l’hécatombe qui a fait un million de morts, mais aussi son mari, trois de ses quatre enfants et sa sœur, tous fauchés par le sida. Elle-même atteinte du VIH, Charlotte a décidé qu’elle allait continuer de vivre pour Chantal, la seule fille qui lui restait, alors âgée de 5 ans. « Je priais la Vierge qu’elle me garde en vie jusqu’à ce que ma petite ait atteint l’âge de 10 ans. »

Pour s’en sortir, Charlotte a l’idée de vendre du lait frais dans son voisinage. Elle achète d’abord 5, puis 10 litres du liquide qu’elle revend quotidiennement avec un minuscule profit. En 1995, elle va frapper à la porte de la Coopérative d’épargne et de crédit Duterimbere (qui signifie « Allons de l’avant ! ») à Kigali, autrement appelée la Banque des femmes. Avec cinq autres femmes, elle y obtient un crédit de 25 000 francs rwandais (50 $ CA). Le groupe installe un petit comptoir de vente au bord de la route, au cœur de la capitale. Puis décroche bientôt de nouveaux crédits de 100 000 (200 $), puis de 400 000 francs rwandais (800 $).

« Le Canada est l’un des plus gros bailleurs de fonds de cette banque un peu spéciale, explique Odette Kabaya, coordonnatrice à Kigali du Fonds canadien pour le genre et le développement. Par l’entremise de Duterimbere, nous avons injecté 180 000 $CA dans un programme de formation destiné aux Rwandaises qui veulent devenir des entrepreneures et des femmes d’affaires. »

L’histoire de Charlotte Mukarugira incarne bien un Rwanda en train de se réinventer. Son commerce n’a cessé de prospérer. En 2003, elle ouvre un café restaurant, le Murugo (« Comme à la maison ») : 24 places assises au second étage d’un immeuble situé dans un quartier stratégique de Kigali, à côté de la gare routière. Les chauffeurs de minibus et de taxis s’entichent de sa spécialité : une abondante assiette de viandes, frites, petits pois, haricots verts, riz et macaroni vendue 800 francs (1,60 $). Charlotte peut enfin entreprendre un coûteux traitement de trithérapie contre le sida qui la ronge.

L’influence des Rwandaises

Traditionnellement considérées comme une sous-classe au service des hommes, les femmes du Rwanda sont devenues des actrices de premier plan dans tous les domaines. Elles sont majoritaires dans le commerce et l’entreprise, mais aussi en politique, où elles détiennent le record mondial pour le nombre de représentantes au Parlement — lors des élections de septembre 2008, elles ont remporté 56 % des sièges. Même chose pour le nombre de juges. Bref, elles sont partout où ça compte. Au pays des mille collines, on n’hésite pas à parler de révolution!

Sous l’impulsion des femmes, c’est tout le pays qui remet de l’ordre. Les autorités ont même décrété une journée mensuelle de grand ménage, le dernier samedi de chaque mois. On plante des arbres et on ramasse ses papiers gras ! C’est la journée dite de l’umuganda, la métaphore d’une société qui tente de faire peau neuve en nettoyant et d’exorciser ses démons meurtriers en se donnant un nouveau contrat social.

Le Code de la famille a été transformé de manière radicale pour devenir l’un des plus progressistes en Afrique et dans le monde en développement. L’âge du mariage a été porté à 21 ans. Objectif : éviter les unions précoces et permettre aux femmes de s’éduquer avant de fonder une famille. Dans toutes les mairies du pays, l’État organise des mariages collectifs lors desquels des centaines, voire des milliers de couples convolent en justes noces, afin de contrecarrer la polygamie, autrefois monnaie courante, et de protéger les épouses légitimes.

En outre, dans ce pays où le taux de natalité est l’un des plus élevés au monde (5,9 en 2007), l’État vient en aide aux familles pour les soins de santé et l’éducation des trois premiers rejetons, pas plus. « Arrive un moment où il faut arrêter de faire des enfants qu’on ne peut pas nourrir ! » lance Immaculée Ingabire, une militante féministe qui œuvre au bureau d’UNIFEM à Kigali, l’organisation des Nations Unies qui se préoccupe du sort des femmes.

La valse de la misère

Mais la pauvreté, dont les femmes, au Rwanda comme ailleurs, sont les premières victimes, a-t-elle reculé pour autant ? Les opinions divergent. Certains pensent que la détermination à tous crins du président rwandais, Paul Kagame, a donné des résultats uniques sur le continent noir. C’est ainsi que le Rwanda est un peu devenu la coqueluche des bailleurs de fonds internationaux, qui y voient un modèle pour les autres pays en développement.

D’autres, au contraire, croient que la méthode Kagame n’est qu’un trompe l’œil, au vu des statistiques, qui demeurent déprimantes. D’après les données du Programme des Nations Unies pour le développement, 62 % de la population rurale rwandaise vit avec moins de 50 ¢US par jour, soit 12 % de plus qu’avant le génocide. Or, la majorité des Rwandais sont des ruraux. Données guère plus réjouissantes de la Banque mondiale : au Rwanda, l’espérance de vie n’est que de 45 ans, le taux de mortalité infantile avant 5 ans est de 181 sur 1 000, et la moitié du budget de l’État dépend de l’aide extérieure.

Loin des rumeurs de la politique et des statistiques, Charlotte, elle, a poursuivi son bonhomme de chemin. Aujourd’hui, son café-restaurant compte 100 places assises et accueille en moyenne 200 clients par jour. Charlotte a acheté une camionnette pour transporter les aliments. Elle a adopté les deux enfants de sa sœur morte du sida. Elle fait vivre sa mère, sa belle-mère. Et sa fille Chantal, qui a maintenant 20 ans, étudie en gestion informatique à l’Université adventiste de Kigali.

La moiteur du soir monte sur Kigali. Des jeunes sont affalés sur la terrasse du Murugo et sirotent des coca. Charlotte a quitté un instant ses fourneaux. « Quand je regarde d’où je viens, j’avoue ma fierté. » D’ici quelques mois, elle aura fini de rembourser sa dette à la Banque des femmes et entrevoit déjà de moderniser son restaurant. « Je veux aménager une salle à manger pour les VIP. » Elle sourit. « C’est plus payant ! » Et puis elle rêve d’accrocher au-dessus de son établissement une grande affiche lumineuse qui clignoterait en bleu dans la nuit de Kigali. « Parce que c’est la couleur de la Vierge. Et parce que je suis toujours en vie. » Le Rwanda aussi.

Des Québéco-Rwandaises à l’avant-scène

Le Rwanda connaît un tel réveil que certains de ses émigrés y reviennent pour participer à la reconstruction, mettre l’épaule à la roue. Mais aussi pour faire profiter leurs compatriotes rwandais des enseignements qu’ils ont tirés de leur vie à l’étranger.

Après quelques années au Québec et une maîtrise en océanographie à l’Université du Québec à Rimouski, Laure Bitetera, 39 ans, est rentrée pour occuper un poste à l’Université nationale du Rwanda. Sa paie n’est franchement pas extraordinaire : environ 500 $ par mois. « Mais c’est mon pays ! » argue-telle. Laure a rapporté de ses années québécoises une certaine façon de réfléchir et de voir la vie. Et une image des femmes qu’elle voudrait voir transposée dans son Rwanda natal. « J’ai tellement d’admiration pour les Québécoises et leur aisance à témoigner de leurs expériences personnelles, raconte Laure, qui s’était entichée des émissions de Claire Lamarche. Au Québec, les femmes battues, les femmes violées, les femmes atteintes du sida, du cancer ou de je ne sais quoi d’autre ont une parole libre. Ici, au Rwanda, les gens vivent encore dans le silence, même si les choses commencent à changer. »

« Je crois que le Canada peut se passer de moi. Mais pas le Rwanda ! » Ines Mpambara, 31 ans, est arrivée à Montréal à l’âge de 13 ans, avec sa mère et trois frères et sœurs. Formée en journalisme à l’Université de Moncton, elle est aujourd’hui directrice du Centre rwandais de communication pour la santé à Kigali, un organisme gouvernemental. Ines a eu le choc de sa vie en revoyant le Rwanda de son enfance. Un choc amoureux. Elle n’a plus voulu en repartir. Elle aussi veut pouvoir redonner au peuple rwandais, aux femmes tout spécialement, un peu de ce qu’elle a reçu durant ses années au Canada. « J’ai appris à exister pour et par moi-même. Et pas à travers d’autres. »

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