Aller directement au contenu
Photographie d'une tatoueuse au travail.

Les couleurs du tatouage féministe

par 

Partage son temps entre le journalisme indépendant et des études supérieures en sociologie. Formée en journalisme et en études internationales, elle a fait ses armes dans une radio parisienne (Radio Nova) avant de revenir à Montréal où elle collabore notamment à la salle de presse de CIBL. Attentive aux enjeux sociaux d’ici et d’ailleurs, elle s'intéresse particulièrement aux rapports de genre et aux droits des minorités

Le tatouage a longtemps appartenu à un univers masculin gonflé à la testostérone. Mais depuis une dizaine d’années, plusieurs artistes tatoueuses font leur place et suscitent une réflexion en voie de transformer ce milieu. Nous sommes allées à la rencontre de Montréalaises pour qui le tatouage est plus qu’un simple dessin sur la peau : il s’inscrit dans une démarche militante, féministe, et parfois fortement émotive.

Katakankabin est une artiste tatoueuse bien établie à Montréal. Dans son studio de la rue Rachel, Sans Regrets, elle accepte de nous accorder une entrevue, au milieu d’une journée bien occupée.

Photographie de Katakankabin ».
© Katya_Konioukhova

« Avec le mouvement #MoiAussi, plusieurs histoires sont ressorties. Des tatoueurs qui mettent des filles mal à l’aise dans leur manière de les toucher, ça arrive encore. »

— Katakankabin, tatoueuse au studio Sans Regrets

Elle affirme d’emblée que rien dans son parcours ne la destinait à cette carrière. Après ses études en architecture, elle découvre qu’elle n’aime pas le cadre rigide du bureau, quitte tout, et part en voyage. « Mon rêve était de travailler sur des voiliers. Je me suis ramassée au Mexique, où j’ai rencontré un tatoueur. »

D’abord un passe-temps temporaire, le tatouage finit par la séduire complètement. « Il a répondu à tous mes besoins. J’aime le contact social avec les gens, le travail manuel du tatouage, l’aspect résolution de problèmes », résume-t-elle.

Au début, la jeune artiste doit faire ses preuves dans un milieu dominé par une forte présence masculine. Quelques années plus tard, avec une autre tatoueuse, Luci, elle s’allie au collectif d’artistes féministes Les Bêtes d’hier pour créer un joli fanzine du même nom, entièrement consacré au tatouage et au féminisme.

L’objectif : « ouvrir un espace afin de valoriser les voix dissidentes et peu écoutées d’un milieu saturé par la forte présence masculine », peut-on y lire. « J’avais des questionnements par rapport à ma propre expérience d’être une femme dans ce milieu. Je réfléchissais à comment je l’avais vécu, et je me demandais comment d’autres amies y avaient fait leur place », raconte Katakankabin.

Plus qu’une mode

Pour ces tatoueuses féministes, l’expérience du tatouage transcende un simple effet de mode ou un service artistique qu’on paie dans un rapport commercial. « Pour moi, il est important de questionner [sic] constamment ma pratique pour être en adéquation avec mes idées au fur et à mesure qu’elles évoluent », affirme Luci dans le fanzine.

Photographie de Marie-Christine, alias « F is the K ».
© Valérie Poulin

« Certaines sont fortes et déplacent de l’air, d’autres sont blessées, veulent couvrir des cicatrices, tourner la page sur une partie malheureuse de leur vie avec un tatouage. »

— Marie-Christine, alias F is the Key, fondatrice de Le Chalet – tattoo shop privé

« La plupart des artistes ont des démarches totalement apolitiques, et font preuve de peu d’éthique », écrit-elle. La tatoueuse a déjà refusé des projets contraires à ses valeurs, en particulier lorsqu’il est question d’appropriation culturelle. « Quand une personne se fait tatouer une femme avec une coiffe indienne, elle n’a pas conscience que ça ne fait que renforcer et perpétuer des stéréotypes sur les peuples autochtones. »

Les deux femmes dénoncent en outre certaines pratiques qui entraînent une « objectivation de l’image corporelle des femmes », notamment le fait de demander aux clientes tatouées de poser de façon sexy sur Instagram pour faire la promotion du studio ayant réalisé l’œuvre. « C’est important pour nous d’offrir une image respectueuse de nos clientes », explique Katakankabin.

« Avec le mouvement #MoiAussi, plusieurs histoires sont ressorties, poursuit-elle. Des tatoueurs qui mettent des filles mal à l’aise dans leur manière de les toucher, ça arrive encore. » Assurément l’une des raisons pour lesquelles certaines clientes préfèrent se faire tatouer uniquement par des femmes.

Des espaces sécuritaires appréciés

Marie-Christine, alias F is the Key, a elle aussi créé un studio sécuritaire pour toutes celles qui souhaitent se faire tatouer : Le Chalet – tattoo shop privé, situé au centre-ville de Montréal. Pas d’enseigne à l’extérieur, pas de clients qui entrent à tout moment, rendez-vous obligatoires : tout est pensé pour assurer une séance confortable et personnalisée.

« Plusieurs studios de tatouage conservent une ambiance et un environnement qui demeurent intimidants aux yeux de plusieurs femmes, affirme la tatoueuse. Celles-ci peuvent apprécier le safe space, la tranquillité et la convivialité que notre studio leur offre. » Elle tente aussi d’établir un lien avec chacune de ses clientes et de s’adapter à ses expériences. « Certaines sont fortes et déplacent de l’air, d’autres sont blessées, veulent couvrir des cicatrices, tourner la page sur une partie malheureuse de leur vie avec un tatouage. »

Bref, une petite révolution dans le milieu suit son cours. Avec ses collègues, Katakankabin est en train de former un club de tatoueuses à Montréal afin de poursuivre la réflexion sur leur pratique et d’échanger des savoir-faire. Le collectif, baptisé Dorénavant, tiendra sa première réunion en novembre dans son studio, et souhaite rédiger un manifeste basé sur trois valeurs fondamentales : le féminisme, l’antiracisme et le véganisme.

La douleur pour marquer une étape charnière

La chroniqueuse et auteure féministe Céline Hequet s’est fait tatouer par F is the Key à la suite du décès de sa mère. « J’ai vécu beaucoup de solitude quand c’est arrivé. Avec l’enfer de la succession et toutes les responsabilités qui me sont tombées dessus, je voulais que des gens me sauvent, confie-t-elle. Je me suis fait tatouer le petit chaperon rouge avec un gun dans son panier parce qu’elle s’est sauvée elle-même. C’est comme un tatouage d’empowerment. Je crois que pour être libre, il faut être autonome aussi. »

Photographie de Céline Huquet.

« Je me suis fait tatouer le petit chaperon rouge avec un gun dans son panier parce qu’elle s’est sauvée elle-même. C’est comme un tatouage d’empowerment. Je crois que pour être libre, il faut être autonome aussi. »

— Céline Hequet, chroniqueuse et auteure féministe

Elle a également un grand tatouage sur la cuisse, représentant une femme avec un couteau dans les cheveux. « Celui-là a pris cinq heures à faire. Il y a quelque chose de thérapeutique dans la douleur physique quand tu as vécu beaucoup de douleur émotionnelle », souligne-t-elle.

Car si le marquage corporel se pratique depuis des millénaires de toutes sortes de façons dans différentes cultures à travers le monde, certaines caractéristiques demeurent : « l’expérience de la douleur et l’imprégnation permanente de l’encre dans l’épiderme », écrit Katakankabin dans le fanzine Les Bêtes d’hier.

Cette artiste observe que le tatouage vient souvent « donner un sens à un passage vers une nouvelle étape, que ce soit un pas vers l’avant ou une guérison du passé. Plus encore, certaines personnes voient cette démarche comme une quête spirituelle, dans le but d’atteindre une plénitude d’esprit en même temps que se produit une douleur physique continue ».

Briser les clichés

Les raisons de se faire tatouer sont nombreuses. Et pour plusieurs femmes qui sont passées sous l’aiguille, le besoin de s’extraire des attentes sociales ou des stéréotypes est puissant, comme le prouvent ces deux témoignages recueillis sur Facebook.

« J’ai un I’ll take care of you destiné à moi-même dans le dos. Histoire de me rappeler l’importance et surtout la possibilité d’être autosuffisante, et de ne jamais me mettre sous la houlette de quelqu’un juste parce que la société attend ça de moi », écrit Camille, 26 ans.

« J’ai des tattoos. Ils ne sont pas féministes. Par contre, j’ai voulu qu’ils soient faits par des artistes femmes. Je les aime, car ils brisent la douceur qu’on attend des femmes. Je ne suis pas moins féminine pour autant. J’ai un tattoo d’œuf qui représente un nouveau départ que j’ai vécu dans ma vie et qui m’a rendue plus forte », raconte Laurence, 30 ans.

Qu'en pensez-vous?

Aucune réaction

Inscription à l'infolettre