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2 sacs chics

L’émancipation est dans le sac

par 

Diplômée en relations internationales à Paris et en journalisme à Beyrouth, elle passe cinq ans au Liban de 2009 à 2014 où elle fait ses premiers pas de photojournaliste. Ses derniers reportages l’ont amené à travailler en Jordanie, au Kurdistan irakien et en Asie Centrale, pour différents médias francophones.

Sarah Beydoun est ce que l’on pourrait appeler une activiste de la mode. La chouette idée de cette Libanaise? Employer des femmes incarcérées, maltraitées ou défavorisées pour confectionner des sacs glamour et sophistiqués, porteurs de messages politiques ou culturels. Le résultat : l’entreprise sociale Sarah’s Bag.

L’épopée de Sarah’s Bag a commencé au Liban il y a 20 ans, alors qu’une jeune étudiante en sociologie, Sarah Beydoun, se lance dans la rédaction d’une thèse sur le milieu de la prostitution dans son pays. Un sujet qui ne réjouit pas tellement son père, inquiet de voir sa fille s’exposer à ce milieu jugé peu fréquentable. Cependant, passionnée par tous les problèmes touchant aux conditions de vie des femmes, Sarah persiste et effectue un stage à Dar Al Amal, une ONG qui réhabilite les femmes incarcérées, maltraitées et défavorisées.

« Je me souviens de ma première visite au centre de l’organisme. Pendant le dîner, nos sujets de discussion étaient délibérément choquants parce que ces femmes savaient que j’avais un vécu différent du leur, rapporte Sarah. L’expérience a été révélatrice. Je ne pouvais pas me contenter d’être une spectatrice, je devais m’impliquer auprès d’elles. »

Gagner sa vie, un sac à la fois

C’est le déclic. Les prémices de la conception de Sarah’s Bag. L’idée : créer un programme où les femmes apprendraient la couture et mettraient à profit ces compétences pour gagner leur vie décemment. « Après un essai de deux mois à la prison de Baabda, dans les alentours de Beyrouth, j’ai réalisé que j’avais trouvé ma vocation, affirme la jeune entrepreneuse. Ce projet me permettait de conjuguer ma passion pour la mode et la création avec ma volonté d’aider ces femmes à s’autonomiser financièrement. »

Sarah Beydoun

« Je me souviens de ma première visite [à Dar Al Amal, une ONG qui réhabilite les femmes incarcérées, maltraitées et défavorisées]. Pendant le dîner, nos sujets de discussion étaient délibérément choquants parce que ces femmes savaient que j’avais un vécu différent du leur. L’expérience a été révélatrice. Je ne pouvais pas me contenter d’être une spectatrice, je devais m’impliquer auprès d’elles.  »

— Sarah Beydoun, fondatrice et directrice de création de Sarah’s Bag

Épaulée par deux amies, Sarah Nahouli et Maria Hibri, Sarah Beydoun lance sa première collection en 2000 depuis le sous-sol de la maison familiale. Le succès est au rendez-vous et le projet social se transforme en une véritable entreprise. Sarah’s Bag était née, en collaboration avec des femmes incarcérées. « Nous avons un énorme problème avec le système judiciaire au Liban, regrette la fondatrice. Le processus est très long. Il n’est pas rare de rencontrer des femmes qui ont passé deux ou trois ans derrière les barreaux avant d’être jugées. »

Au fil des libérations, des femmes issues de milieux défavorisés viendront grossir les rangs occupés par d’ex-détenues. Aujourd’hui, seulement un quart des 200 employées de Sarah’s Bag sont en prison.

Plus haut, plus loin

Des exemples de réussite, Sarah Beydoun en a plein. « Toutes les femmes avec qui je travaille ont une histoire à raconter. » Il y a par exemple Nada, qui a dû pendant un moment subvenir seule aux besoins de sa famille et était dans l’incapacité de scolariser ses deux enfants. « Après s’être jointe à nous, relate Sarah, elle a relevé le défi de former une équipe de couturières dans son village et s’est avérée être une travailleuse acharnée dotée d’un esprit d’entrepreneuse. Responsable de la broderie perlée de la collection Tropique C’est Chic, son équipe réalise des pièces d’une qualité extraordinaire. » Et selon Nada, aucun doute, ce travail a bouleversé sa vie et celle de son entourage.

Si Maria, devenue chef d’équipe dans son village, spécialiste de la calligraphie arabe et membre respectée de sa communauté, a connu un parcours similaire, celui-ci a néanmoins commencé par la case prison. « J’ai été très naïve en signant des papiers me rendant responsable des dettes de mon fiancé, explique-t-elle. Il a disparu et je me suis retrouvée avec une peine de prison de six mois. » Douce revanche, ses créations ont été notamment portées par la reine Rania de Jordanie. Car oui, les sacs et pochettes Sarah’s Bag s’affichent à l’international. Parmi leurs ambassadrices, on compte l’avocate Amal Clooney, la reine Maxima des Pays-Bas et la regrettée architecte Zaha Hadid.

Et comme dans une maison de couture, chaque saison est synonyme de nouvelle collection. La dernière en date, Love Inked, s’inspire de symboles folkloriques et des tatouages des années 60. La prochaine, The Moroccan, célèbre l’art islamique et le savoir-faire du zellige (mosaïques marocaines en céramique). « Chaque collection est à la fois une exploration de nouveaux matériaux et de techniques, et une réinterprétation des métiers traditionnels pour les faire revivre, tels que le perlage à la main, la broderie, le paillage, le crochet ou même la marqueterie, commente Sarah Beydoun. Toutes portent un message plus ou moins implicite. Elles honorent notre patrimoine et notre culture. »

Elle précise cependant que la collection Rise Up!, lancée en mars 2017, est la première à « afficher un message politique manifeste ». Des porte-monnaie et pochettes de luxe reprennent ici l’esthétique des pancartes cartonnées de manifestations. Sur ces créations engagées, on peut lire (en anglais) : Qui dirige le monde?, Le futur est féminin, Sois le changement, Entends-moi rugir ou encore Les femmes du monde s’unissent.

« Quand nous avons vu les manifestations de la Marche des femmes se dérouler dans le monde entier en janvier 2017, cela a fait écho à nos croyances en tant que femmes », relate la fondatrice. Signée par des réfugiées syriennes, cette collection repose sur un désir de renforcement idéologique : pourquoi limiter ce que l’on a à dire au cadre d’une manifestation ponctuelle quand on peut porter son message et faire entendre sa voix tous les jours grâce à un accessoire?

« Je pense que la collection Rise Up! est arrivée au bon moment, dit Sarah Beydoun. Notre public est principalement composé de femmes qui ont toujours cru en notre mission de base : émanciper financièrement les femmes. Avoir ces déclarations sur des sacs n’est qu’une confirmation du travail que nous accomplissons depuis 18 ans. »

Pour en apprendre plus sur le projet Sarah’s Bag :

https://shop.sarahsbag.com/en/home

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