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Enfin des femmes à la tête des revues culturelles!

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Pratique le métier de rédactrice et de recherchiste depuis 2006. Elle a collaboré aux publications du Centre d’études et de coopération internationale (CECI), au cahier Air du temps du journal ICI. Diplômée en histoire de l’art, elle œuvre également à titre de rédactrice et éditrice de contenu Web pour le compte d’organismes voués à la diffusion de la culture et du patrimoine.

Des fiefs masculins, les revues culturelles? Ce sont maintenant des femmes qui dirigent les revues Lettres québécoises, Liberté (Art et politique) et Mœbius. De nouvelles propositions voient le jour, comme le fanzine* Tristesse, initiative de six fondatrices animées par le désir de donner plus de place aux autrices et artistes féminines. Le vent tournerait-il?

Catherine Mavrikakis. Marie-Claire Blais. Audrey Wilhelmy. Un fauteuil vide. Une couronne de crevettes. Il n’y a pas d’hommes sur les couvertures des numéros de Lettres québécoises qui ont vu le jour depuis sa refonte, à l’hiver 2017. « Le message passait par là. Je suis la première femme à occuper ce poste en 41 ans », souligne Annabelle Moreau, rédactrice en chef de la revue depuis 2015.

À la revue Liberté, Rosalie Lavoie et Aurélie Lanctôt viennent d’être nommées codirectrices de cette publication qui, en plus de 50 ans d’histoire, a été pilotée par une seule autre femme dans les années 1990, Marie-Andrée Lamontagne. La nouvelle de cette nomination a été accueillie chaleureusement dans le milieu culturel, le printemps dernier. «  Les réactions sont très enthousiastes », confie Mme Lavoie. « Il y en a plusieurs qui ont exprimé leur désir de collaborer avec nous! » ajoute Mme Lanctôt, connue pour ses chroniques dans Le Devoir et sur les ondes de ICI Radio-Canada Première.

© Michel Desroches

« Lorsqu’il y a eu la refonte en 2012, le comité de rédaction était une affaire de gars. La revue a commencé à prendre la mesure de son aveuglement lors de la parution de son numéro sur le féminisme, en 2015. »

— Rosalie Lavoie, codirectrice de la revue Liberté
(Sur la photo, de gauche à droite : Aurélie Lanctôt et Rosalie Lavoie.)

Avant d’être codirectrice, Rosalie Lavoie a porté plusieurs chapeaux à Liberté : correctrice, réviseure, coordonnatrice et secrétaire de rédaction. « Nous étions juste des femmes à faire ce travail invisible. Lorsqu’il y a eu la refonte en 2012, le comité de rédaction était une affaire de gars. La revue a commencé à prendre la mesure de son aveuglement lors de la parution de son numéro sur le féminisme, en 2015. »

De nombreuses femmes se sentaient peu concernées par ce que proposait Liberté. C’est le cas de Marie Saur, cofondatrice du nouveau fanzine Tristesse. « Moi qui arrivais de France, le merveilleux pays du féminisme — dit-elle avec ironie — je découvrais cette revue où toutes les fonctions importantes étaient occupées par des hommes… Si tu lisais les archives, c’était la honte! »

Catherine Ocelot

« Quand tu te fais étiqueter tout de suite comme publication féministe non mixte, tu perds beaucoup de gens. On ne voulait exclure personne dans les discussions. »

— Catherine Ocelot, cofondatrice du fanzine Tristesse, auteure et artiste visuelle

Le fanzine Tristesse publie avant tout des œuvres de femmes : BD, collages, fictions, essais, mais pas seulement. Les fondatrices — Marie Saur, Catherine Ocelot, Julie Delporte, Rosalie Lavoie et David Turgeon, qui accepte de bon gré l’appellation — peuvent également inviter des auteurs à soumettre des textes. « Quand tu te fais étiqueter tout de suite comme publication féministe non mixte, tu perds beaucoup de gens, estime la cofondatrice, auteure et artiste visuelle Catherine Ocelot. On ne voulait exclure personne dans les discussions. »

La fin d’une chasse gardée

« Tout était un boys club avant », estime Annabelle Moreau. « Lettres québécoises, LibertéToutes les revues. Tous les médias. Ça se transforme tranquillement. Et les publications qui réussissent incluent des femmes. Pas sûre que si on avait mis deux gars à Liberté, on en aurait parlé autant! Même chose pour Lettres québécoises. »

Annabelle Moreau
© Sandra Lachance

« Tout était un boys club avant. Lettres québécoises, LibertéToutes les revues. Tous les médias. Ça se transforme tranquillement. Et les publications qui réussissent incluent des femmes. Pas sûre que si on avait mis deux gars à Liberté, on en aurait parlé autant! »

— Annabelle Moreau, rédactrice en chef de la revue Lettres québécoises

Il faut dire que la nouvelle mouture de Lettres québécoises a le vent dans les voiles. Son nombre d’abonnés a augmenté de 400 % depuis mai 2017. En compagnie de ses acolytes Jeremy Laniel et Alexandre Vanasse, Mme Moreau a travaillé fort à la refonte de la revue pour lui donner du mordant, avec notamment une nouvelle maquette graphique, la création d’une section sur les essais féministes, l’ajout de nouvelles plumes, des textes plus longs.

La rédactrice en chef a également pris l’engagement d’être attentive à la proportion des textes écrits et critiqués par des femmes dans Lettres québécoises. Suite à une publication sur Facebook de l’autrice de bande dessinée Julie Delporte, qui déplorait en décembre dernier que le top des bandes dessinées dans la revue soit encore une liste d’hommes (« Ça commence à me donner mal à la tête. On veut des critiques femmes », écrivait-elle), Mme Moreau s’est mise à compiler les statistiques. « On pensait qu’on était meilleurs que ça. Mais si on ne fait pas attention, les textes d’hommes sont plus souvent critiqués. » L’équipe a rapidement voulu redresser la situation, et dans le dernier numéro, elle assure que « c’est presque 50-50 ». Annabelle Moreau soutient qu’elle ne navigue pas seule dans les eaux de la représentativité équitable. « Mes collègues masculins sont aussi conscients et proactifs que moi. »

Du côté de Liberté, les deux nouvelles têtes disent vouloir mettre de l’avant un modèle de gestion plus horizontale. « J’ai accepté le poste à condition qu’il y ait un changement de structure incluant une codirection, un travail en collégialité », explique Rosalie Lavoie. Aurélie Lanctôt croit qu’auparavant, il y avait beaucoup de hiérarchie et de travail en silo. « Cela faisait en sorte que Liberté était un peu figée dans son image, et dans des circuits de plus en plus en décalage avec le dynamisme du monde littéraire actuel. »

Un défi stimulant, mais non sans écueils. « On entre en poste au moment où on prépare le numéro Manifeste des premiers peuples, explique Mme Lanctôt. Nous allons essayer de déconstruire le boys club qu’était Liberté, mais nous sommes également renvoyées à nos propres angles morts. Comment faire pour construire des solidarités qui ne soient pas superficielles ou qui n’instrumentalisent pas les paroles minoritaires? »

Le printemps des revues

© Annie Goulet

Le nouveau fanzine Tristesse est porté majoritairement par une équipe dans la trentaine ou au début de la quarantaine. Sa cofondatrice, Marie Saur, se réjouit de l’engouement qu’a suscité la publication du premier numéro.

Ces modèles inclusifs et démocratiques s’expliquent-ils seulement par la présence de femmes dans les postes clés? S’agit-il également d’une posture générationnelle? « L’équipe avant moi n’était pas dupe, elle savait qu’il fallait changer les choses, soutient Mme Moreau. Mais peut-être qu’elle n’avait pas les moyens de le faire. J’ai remplacé André Vanasse. Il avait 75 ans, j’en ai 35. » Elle estime qu’une revue doit renouveler ses équipes. « Est-ce que dans cinq ans je serai encore la bonne personne pour faire ça? » Aurélie Lanctôt abonde dans le même sens : « À un moment donné, tu as fait le tour de tes idées, de tes réseaux. »

Le fanzine Tristesse est porté majoritairement par une équipe dans la trentaine ou au début de la quarantaine. Mme Saur a été ravie de l’engouement qu’a suscité la publication du premier numéro, que l’équipe a dû rééditer. « Au lancement, il y avait un monde fou. Des jeunes femmes qu’on ne connaissait pas. »

La revue de création Mœbius a également changé de mains en 2017. Fondée en 1977 par trois hommes et dirigée pendant 35 ans par Robert Giroux, elle est maintenant pilotée par deux femmes dans la vingtaine, Marie-Julie Flagothier et Karianne Trudeau Beaunoyer. « C’est un virage symbolique, affirme la première, qui assure la direction. Politiquement, c’est une prise de parole. On se situe différemment dans l’espace public. » La rédactrice en chef, Mme Trudeau Beaunoyer, ajoute que cela « modifie la dynamique du comité de rédaction. On va vraiment garder une parité dans les huit membres. »

Karianne Trudeau Beaunoyer
© Mathieu Rolland

« Je ne dis pas que des textes traitant des questions féministes, des menstruations, du passage à l’âge adulte chez les filles ne pouvaient pas advenir avec l’équipe précédente, mais disons qu’il y a maintenant une plus grande concertation autour de ces préoccupations. »

— Karianne Trudeau Beaunoyer, rédactrice en chef de la revue Moebius

Marie-Julie Flagothier

Marie-Julie Flagothier est, depuis 2017, la nouvelle directrice de Mœbius, une revue de création fondée en 1977 par trois hommes. Pour elle, le fait que la revue soit maintenant pilotée par deux femmes constitue un virage symbolique et une prise de parole.

L’appel de textes ne met plus de l’avant une thématique, mais bien une citation. Le numéro de janvier s’intitulait La petite a ses choses, il va falloir la surveiller. Selon la rédactrice en chef, « cela permet d’aller chercher, par la bande, des propositions qui valorisent les œuvres de femmes. Je ne dis pas que des textes traitant des questions féministes, des menstruations, du passage à l’âge adulte chez les filles ne pouvaient pas advenir avec l’équipe précédente, mais disons qu’il y a maintenant une plus grande concertation autour de ces préoccupations. »

Afin d’éviter les biais, le comité de rédaction choisit à l’aveugle les écrits qui paraissent dans ses pages. « On avait peur de se retrouver avec juste des textes d’hommes, mais ce n’est pas arrivé. C’est une majorité de femmes qui soumettent des propositions. Comme il ne s’agit pas de commandes ou d’invitations, cela crée un espace plus ouvert ». L’idée est de sortir des réseaux déjà constitués autour des gens qui dirigent la revue pour aller chercher une constellation d’écrivain·e·s qui s’harmonisent bien.

* Un fanzine est une publication indépendante créée par et pour des passioné·e·s, généralement de culture ou de politique.


Démission de Vanessa Courville

Au moment de la rédaction de cet article, nous apprenions la démission de Vanessa Courville à titre de directrice de la revue XYZ. Après avoir « envoyé [sa] lettre de démission à quatre hommes en poste de direction au sein de l’administration », elle explique sur sa page Facebook que son geste est motivé par une « nouvelle [qui] met en œuvre un personnage féminin pris en chasse dans un jeu de société par des personnages masculins. La chute du texte consiste en un viol pur et simple du personnage féminin, alors que les autres observent attentivement la scène en silence. »

Elle écrit : « Il existe un phénomène étrange dans le monde des revues culturelles qui fait en sorte que les femmes trouvent difficilement leur place. C’est un lieu de machisme ordinaire qui s’ignore le plus souvent… ». Si elle salue les changements dans les revues mentionnées dans notre article, des « contre-exemples », elle estime qu’il « reste néanmoins un très long chemin à parcourir et beaucoup de regards à dessiller pour montrer enfin ce qu’il en est réellement du milieu culturel québécois : une culture de boys club qui se prétend au-dessus de ces questions ».

https://www.ledevoir.com/culture/533155/la-directrice-de-xyz-demissionne

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