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Photographie de Ghita El Khayat

Cent fois sur le métier

par 

Journaliste au quotidien Le Devoir pour la section Éducation. Diplômée de l’ UQAM en journalisme en 2002, elle réalise plusieurs grands reportages comme journaliste indépendante à l’étranger, notamment en Europe, en Amérique latine et en Afrique pour divers magazines québécois. En 2007, elle coréalise Mexique illégal, un court-métrage documentaire sur l’immigration clandestine centraméricaine. Lisa-Marie Gervais détient une maîtrise de l’Institut de sciences politiques de Paris.

Même menue et coquette, Ghita El Khayat en impose, avec ses quatre doctorats et 37 bouquins. Médecin psychanalyste marocaine, cette militante féministe a des idées révolutionnaires pour le Maghreb, une région du monde qu’elle n’a pas renoncé à transformer. Parmi ses nombreux combats, celui pour les droits des femmes et des plus démunis lui a valu d’être en lice pour le prix Nobel de la paix 2008. La Gazette des femmes l’a rencontrée en mai dernier, alors qu’elle était de passage à Sherbrooke. Extraits d’un entretien mémorable.

Gazette des femmes : Vous êtes venue au Québec pour participer à un colloque international intitulé « Femmes, culture et pouvoir », organisé par des historiens de l’Université de Sherbrooke. Avez-vous aimé votre expérience ?

Ghita El Khayat : Cette rencontre m’a énormément appris sur l’histoire des femmes en Occident, alors que je n’en connaissais que le pan européen. Elle rendait aussi hommage à Micheline Dumont, une femme passionnée avec un certain humour. Même si elle est une universitaire, elle dit des phrases-chocs et parlantes, ce que la réserve européenne ne permet pas. Pour elle, les femmes qui font l’histoire sont dans l’histoire. C’est un raccourci extraordinaire, surtout dans une civilisation comme la mienne, qui a abrasé jusqu’à l’idée que les femmes aient pu exister dans l’histoire. J’ai trouvé une sororité dans les propos de Micheline Dumont, qui a osé dire que la moitié des milliards de personnes qui nous ont précédés étaient des femmes. C’était un baume pour moi. Je repars riche et féconde.

Vous étiez venue une première fois au Québec en 1994 pour présenter votre livre Le Maghreb des femmes, une sorte de manifeste véhiculant les revendications des femmes. Sont-elles toujours les mêmes ?

J’avais présenté ce livre à l’Université Concordia et à l’UQAM. Je l’ai ensuite réédité en 2001, vu que rien n’avait changé. En 1989, au moment de la chute du mur de Berlin, les dirigeants de ce qu’on appelle aujourd’hui le Maghreb ont créé l’entité du même nom. Cette union, qui comprend cinq pays arabes (Libye, Maroc, Mauritanie, Algérie et Tunisie), était une idée riche, celle de confédérer des pays pour obtenir des alliances de régions. J’ai lu les textes fondateurs — la charte de création du Maghreb est énorme ! –, mais je n’ai pas trouvé un seul mot sur les femmes. J’ai donc fait ma Micheline Dumont en disant que le problème de ces pays, c’était l’absence des femmes, et j’ai exposé pourquoi à ces dirigeants. Le Maghreb se fera avec les femmes ou ne se fera pas du tout. Et pour l’instant, il n’est toujours pas fait.

La condition féminine ne s’est-elle pas améliorée depuis ?

Certes. Au Maroc, avec sept femmes ministres, on a le gouvernement le plus féministe du monde arabe, voire du monde musulman. Il y a 10 ans, l’actuel souverain, Mohammed VI, arrivait sur le trône, en digne héritier de son père, qui avait déjà commencé à opérer une transition démocratique à la fin de sa vie. Il y a alors eu des mouvements de bottes masculines pour dire que la place des femmes était à la maison. Mon sang n’a fait qu’un tour. Comme il y avait péril en la demeure, j’ai décidé d’envoyer une lettre à notre souverain, écrite dans un style voltairien. Je ne le savais pas à l’époque, mais cette Épître d’une femme à un monarque était la première lettre écrite qu’une femme adressait à un roi, aussi bien chez les Arabes que chez les musulmans. Heureusement, ce règne a fini par donner une plus grande place aux femmes dans le pays et, effectivement, nous avons de bien meilleurs rapports avec les hommes. Ceux-ci sont devenus beaucoup plus respectueux à notre égard et beaucoup moins agressifs. Il y a eu un changement clair.

Est-ce que, dans le monde musulman, l’émancipation de la femme passe par l’homme ? Autrement dit, les femmes acquièrent-elles des droits parce que les hommes le veulent bien ?

Dans mon premier livre, Le monde arabe au féminin, je parlais des féminismes d’État. Mais pour ce faire, j’ai d’abord dû y évoquer le courage de certains hommes comme Tahar Haddad, un syndicaliste tunisien mort en 1935, seul et persécuté, car il avait fait une thèse à l’Université traditionnelle sur les femmes et l’abolition de la polygamie. Le roi d’Afghanistan Mohammad Zahir Shah, mort récemment, est un autre exemple : il a été destitué, car en 1973, il avait demandé que toutes les femmes de la famille royale et les épouses des membres du gouvernement aillent à l’université publique dévoilées. À part ces hommes qui ont commencé à dire qu’on ne pouvait pas avancer sans les femmes, il y a eu des féminismes d’État, dont celui d’Atatürk en Turquie, d’Habib Bourguiba, qui a donné des droits révolutionnaires aux Tunisiennes, et celui du roi marocain Mohammed V, qui a laissé sa fille aînée, Lalla Aïcha, prôner publiquement l’émancipation des femmes. Les hommes ont donc entrebâillé la porte, mais les femmes doivent pénétrer dans l’ouverture.

Je me souviens d’une intervention que j’avais faite en Tunisie devant un groupe de psychiatres et de psychologues. C’étaient les hommes qui me répondaient, les femmes ne parlaient pas. Et elles mangeaient après les hommes au repas. Je leur ai dit : « Voilà 50 ans qu’on vous a gracieusement donné des droits, mais qu’est-ce que ça a changé dans votre société ? » Nous, les Maghrébines, ces lois, on a été obligées de les arracher. Le fait d’arracher un droit donne une envie profonde et pressante de l’exercer. Mais un droit octroyé ne sert à rien.

Vous avez déjà déclaré : « Le Maghreb se débat dans des difficultés effrayantes à cause des femmes. Ce sont les femmes qui le tirent vers le bas. » Que vouliez-vous dire ?

Je parlais des femmes conservatrices. Ce n’est pas uniquement le problème des Maghrébines, c’est celui du monde entier. Pendant 35 000 ans, nous avons été prises dans un patriarcat qui nous humiliait, ça fait partie de l’histoire du Maghreb. Nous étions dans une condition inférieure, on est d’accord là-dessus. C’est ce que j’appelle le soubassement du patriarcat musulman. Mais sans ces vieilles femmes extrêmement conservatrices, le patriarcat se serait effondré depuis longtemps. Elles l’ont perpétué. Elles ne se sont jamais élevées contre le mariage d’une fille de 15 ans qui, à sa nuit de noces, se fait sauter dessus par un type qu’elle n’a jamais vu. Pour moi, c’est un viol consenti. La femme plonge dans la conjugalité et la maternité alors qu’elle n’a pas eu le temps d’aborder la révolte adolescente, et se soumet. Il n’y a pas de pire horreur pour une femme que la préservation de sa virginité. Moi, pour l’avoir subi, je parle de terreur.

Parlez-moi de votre enfance…

Je suis née en 1944 sous le colonialisme français, d’un père bilingue et d’une mère analphabète qui a été battue parce qu’elle apprenait à lire en cachette. Je suis allée à l’École moderne, celle des filles de notables dont le gouvernement français se servait pour mener à bien son protectorat. Un lycée « chicissime » à l’époque, où j’ai fait du latin, de la musique, de la couture… et des lettres classiques. Je suis la petite-fille d’un « taliban dans l’âme », un homme qui disait que la musique ne s’écoute qu’au paradis. À la mort de mon père, je suis allée en Europe, où j’ai regretté d’être restée aussi longtemps colonisée. Le féminisme battait son plein. J’avais cette aptitude à l’excellence scolaire, et c’est ce qui m’a sauvée. C’est le conditionnement à l’excellence qui a fait que j’ai pu casser la barrière de la pauvreté pour vivre l’ascension sociale. J’ai fini par avoir quatre doctorats, dont un en psychanalyse et un autre en anthropologie, et des spécialités en médecine aéronautique et en ergonomie.

La médecin Taslima Nasreen, l’écrivaine Irshad Manji, l’avocate Shirin Ebadi : partout sur la planète, y compris au Québec, des femmes issues du monde musulman ont pris la parole pour dénoncer la piètre condition féminine. Est-ce un phénomène marginal ?

Les voix de ces femmes s’élèvent mais, sauf quelques exceptions, c’est parce qu’elles sont en Occident. Il est plus facile de produire un brûlot quand on est protégé. En politique, chez vous, Fatima Houda-Pepin fait du très bon travail, mais c’est une députation tranquille. Dans le cas d’Amina Wadud, c’est autre chose : être une Américaine voilée noire musulmane, en faveur du mariage homosexuel, et le dire ouvertement, c’est du folklore. Les femmes qui prennent la parole constituent une très faible minorité. À Casablanca, où j’habite, je passe des après-midi avec des femmes en dépression, qui se sentent seules. Elles ne se rassemblent plus, ne sont plus solidaires. Elles n’ont aucune voix. Je leur prête la mienne. Chez nous, le travail du militantisme genre années 1970 s’est arrêté. Il y a 500 associations féministes pour 35 millions d’habitants, c’est colossal ! Mais on n’a pas le germe de la transformation.

Que pensez-vous du port du voile ?

C’est un débat toujours très actuel. Dans les sociétés occidentales, pour beaucoup de femmes musulmanes, c’est un problème de mode, d’emblème ou une façon de dire « je ne suis pas comme vous ». Moi, je le ressens d’une autre manière. Je ressens la douleur terrible du contexte dans lequel on a dévoilé les musulmanes dans les années 1940 et 1950. Ça a finalement été une guerre réussie, car les femmes ont pu aller à l’école sans le voile. Et là, elles veulent se voiler de nouveau. C’est un révisionnisme de l’histoire. Moi, je me rapporte nécessairement aux circonstances horribles dans lesquelles ma mère et ma grand-mère ont dû se dévoiler et aux événements douloureux de lutte nationale. C’était la guerre, un moment extrêmement particulier de l’irruption de la modernité dans nos sociétés. Aujourd’hui, c’est un mouvement à contre-courant imposé par le système chiite. Et vous, les Québécoises, vous ne savez pas tout ça. Prôner le libre choix, c’est ne pas connaître le problème.

Vous avez 65 ans, une belle carrière et plein de combats à votre actif. Comment entrevoyez-vous la suite des choses ?

Comme j’ai déjà écrit 37 livres, ma trace est assurée (rires). Pourtant, je ne suis contente de presque rien de ce que j’ai fait. Et cette espèce d’absence de sentiment d’accomplissement fait penser que le plus dur reste encore à faire. J’aurais pu me reposer si j’avais eu le Nobel de la paix l’année dernière. Je sais que j’étais dans le top 5; c’était d’autant plus cruel que je ne le remporte pas. J’ai d’ailleurs accueilli de façon violente la nomination de cet ex-président finlandais [NDLR : Martti Ahtisaari], car il avait tout. C’est facile de faire la paix entre deux tribus quand vous êtes président d’un pays scandinave. Ça m’a de nouveau rappelé que je n’étais qu’une pauvre petite femme arabe du Tiers-Monde, vous me citez là-dessus. C’est un désenchantement : les gens croient que je n’en ai pas fait assez. C’est me laisser et laisser toutes les autres femmes arabes dans le marasme. D’après les chiffres du Programme des Nations Unies pour le développement, la condition des femmes arabes est la pire au monde. Peut-être que ça, le jury du prix Nobel ne le savait pas.

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