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Photographie d'une femme menaçant de donner un coup de poing.

Les raisons de la colère

par 

Entrée dans l’univers des communications et de l’édition par la porte de la révision linguistique, elle révise les articles de la Gazette des femmes depuis plus de 10 ans, en plus d'y écrire de temps à autre. On peut aussi la lire dans Elle Québec, quand elle n'est pas trop occupée à corriger des romans.

Les deux livres qui ont récemment retenu notre attention bouillonnent autour d’un thème commun : la colère. Dans le premier, une trentaine de Québécoises libèrent des rancœurs trop longtemps harnachées. Dans le second – une fiction –, trois mères prennent la parole sans filtre, portées par leurs illusions en miettes.

Libérer la colère, collectif sous la direction de Geneviève Morand et Natalie-Ann Roy

Page couverture du livre.
Le doigt d’honneur illustré en page couverture donne parfaitement le ton : remplaçant la tête d’une femme, il représente tout ce qui nous fait grimper aux rideaux et péter une bulle au cerveau, mais qu’on doit taire par crainte d’être traitées de « folles ». Car on le sait, on l’a appris, les femmes doivent être dociles et polies. Mais ici, le carcan saute, et le sourire crispé se mue en un libérateur « f*** you ».

À l’origine de cette catharsis réalisée par une trentaine de plumes féminines, il y a l’acquittement de l’animateur de radio Jian Ghomeshi*. Ce jour-là, l’une des initiatrices de cet ouvrage, qui porte encore les stigmates intérieurs d’agressions sexuelles subies alors qu’elle venait à peine d’apprendre l’alphabet, avoue « être morte un peu, en dedans. Je me suis sentie comme je m’étais sentie à quatre ans. Sans pouvoir ».

Elle et sa comparse ont donc rallié des femmes qui avaient elles aussi un ras-le-bol au bord des lèvres, et un cœur en écœurite. Pour qu’elles le crient sur papier. Des connues, comme Pénélope McQuade, Marie-Claude Lortie et Melissa Mollen Dupuis, et des anonymes.

Au fil des textes, un constat apparaît : la colère est un privilège masculin… Mais plus encore : c’est un droit qui n’appartient pas aux minorités, comme le note Cathy Wong, ex-chroniqueuse et désormais présidente du conseil municipal de la Ville de Montréal.

La source de la rage ou de l’irritation est multiple. L’une des autrices raconte avoir été élevée par une mère qui détestait les filles, et qui lui a refusé toute forme de soutien après qu’elle lui eut confié avoir été violée… Plusieurs, nées au Québec mais n’ayant pas le profil caucasien, bouillonnent dès que cette question fuse : « Tu viens d’où? » Une autre s’enflamme au nom de toutes celles qui ont subi des violences obstétricales. La chroniqueuse et blogueuse Marianne Prairie, elle, souhaite qu’on « reconnaisse que la colère fait partie intégrante de l’expérience de la maternité », entre l’apprentissage de l’allaitement, le rôle considéré comme prédominant de la mère, la mise de côté de projets stimulants et l’ennui qu’elle ressent en jouant avec sa fille. La slameuse et poète Elkahna Talbi, alias Queen Ka, signe l’un des meilleurs textes du recueil, où elle relate le jour où sa rage contenue s’est muée en un cri animal, dans la cour de l’école Saint-Rémi, à 11 ans. Pour « toutes les fois où j’ai ravalé ma salive après une insulte sur mon prénom, sur mes dents, mon look, ma bouffe », écrit-elle. Et dans une compilation de phrases malheureusement exhaustive, la chroniqueuse et journaliste Toula Drimonis dresse – en anglais – une liste de ce que les femmes subissent comme commentaires insidieux, vacheries dégradantes et remarques faussement constructives. Des phrases qui dévoilent le véritable poids des mots, qui exposent comment prolifère la culture du viol et s’échafaude notre idée du féminin, dès la tendre enfance.

Ce livre pluriel, salvateur et essentiel, on souhaite qu’il se retrouve entre les mains de ceux et celles qui ne comprennent pas ce que les féministes ont à chialer dans une société égalitaire comme la nôtre. Surtout que l’esprit qui anime le groupe d’enragées qui lui a donné vie est positif et thérapeutique : « On s’est rassemblées pour hurler en chœur. / On s’est trouvées pis on se lâche pu. / Pour écrire du sale et brasser de la marde. / Ni propres ni gentilles. / Notre collectif est devenu un safe space pour s’avouer nos dérives. / Nous étions frustrées, salopes, mères indignes et criss de folles. / Ils nous ont tellement dit qu’on était lourdes, / Mais ensemble, nous devenons plus légères. »
Aux Éditions du remue-ménage

M.I.L.F. de Marjolaine Beauchamp

Page couverture du livre.

Mettant en scène trois personnages féminins qui monologuent, cette pièce de théâtre a forcément été comparée au grand classique de Denise Boucher, Les fées ont soif. Mais plutôt que les figures de la mère, de la putain et de la Vierge, ce sont ici la M.I.L.F. (mother I’d like to fuck), la M.I.L.S. (mother I’d like to save) et la M.I.L.K. (mother I’d like to kill) qu’on écoute épancher leurs manques et leurs frustrations. Présentée à Ottawa à l’automne 2017 et basée sur de nombreux témoignages recueillis par Marjolaine Beauchamp, la pièce aborde les aléas de la sexualité et de la maternité, mais surtout de la sexualité quand on est mère. Assoiffées de contacts humains, ces femmes ne se font pourtant pas d’illusions sur les hommes qui les allument, des hommes qui veulent « se faire la p’tite maman dans son week-end pas d’kids pis avoir l’impression d’la sortir de son marasme ». Les textes sont crus, grinçants, parfois vulgaires, mais toujours poétiques – pas surprenant, l’autrice ayant aussi signé deux recueils de poésie et ébloui par son talent de slameuse.

Mais au-delà de la question sexuelle, la dramaturge aborde tout ce qui change quand on a des enfants : le rapport au corps, le regard des autres… Et le quotidien, qui se charge soudain de mille petites tempêtes qui tendent à éclipser les éclaircies. Il ne filtre pas beaucoup de lumière de l’univers de ces femmes qui tirent le diable par la queue, élevées dans « l’étreinte grasse du baloney / pis de l’œuf au beurre brun ». Des mères qui coupent sur le dentiste pour pouvoir subvenir aux besoins de leur progéniture, mais ne peuvent plus « cruiser » parce qu’elles ont un sourire de pirate. Des mères qui pètent les plombs à force de subir les irritants qu’entraîne l’éducation des enfants, qui leur crient après pour ensuite se confondre en excuses. Des femmes que le côté sombre du post-partum a tellement avalées qu’elles ont failli commettre l’irréparable. Des femmes au bout du rouleau compresseur de la maternité.

« Tu veux-tu ben m’dire c’est quoi qu’y a de l’fun à élever des enfants? / J’exagère un peu, j’ai du fun pour vrai des fois / Mais franchement / Si t’es pas en équipe t’es dans marde / Ici c’est pas l’party pantoute / Chus après devenir folle / Trois personnes qui marchent pas ensemble / Dans même maison / C’est moi qui les a faites ces enfants-là / Des fois j’les haïs en secret. »

Attachantes parce que désespérément en quête de tendresse et de quelque chose de vrai, de vivant, touchantes parce que courageuses dans leurs propos comme dans leurs actions, ces trois poquées nous montrent différentes facettes d’une même tragédie ordinaire : la solitude.
Aux Éditions Somme toute

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