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Photographie d'un drapeau.

En Somalie, pays ravagé par des décennies de conflit, les violences sexuelles sont fréquentes. Dans cette société très patriarcale, la honte et la peur des victimes les empêchent souvent de porter plainte. Lorsqu’elles le font, leurs agresseurs sont rarement poursuivis, encore moins condamnés. Mais des associations et des avocat•e•s se battent pour que les survivantes aient accès à une justice équitable. Et commencent doucement à faire bouger les choses.

Khadija*, le visage et les épaules enveloppés d’un long hijab noir brodé, garde le regard fixé sur ses mains. L’adolescente de 14 ans entrelace ses doigts, les défait, puis les triture de nouveau avec nervosité. Face à une conseillère du Centre pour le développement des femmes somaliennes (SWDC), situé dans un petit immeuble discret au cœur de Mogadiscio, elle ose néanmoins s’exprimer, d’une voix claire, dans ce rare espace de liberté.

En Somalie, l’immense majorité des agressions sexuelles ne sont pas dénoncées, en raison de la honte que vivent les victimes dans cette société conservatrice et patriarcale ainsi que du manque d’institutions fonctionnelles.

Elle raconte comment un homme l’a agressée un jour, alors qu’elle faisait paître les chèvres de la famille sur un terrain vague. « Je le connaissais, c’est un voisin, dit-elle. Alors je ne me suis pas méfiée. » Celui-ci la menace d’un couteau, l’emmène derrière des arbustes et la viole. « Il m’a dit que si je criais, il me tuerait », relate la jeune fille qui vit en bordure de la capitale somalienne, une ville d’environ 2 millions d’habitants mutilée par les cicatrices d’un quart de siècle de guerre civile, entre des seigneurs de guerre issus de divers clans, puis entre le gouvernement soutenu par les pays occidentaux et le groupe islamiste Al-Shabab.

Khadija rentre chez elle, essuie ses larmes, se lave et se mure dans le silence. Mais une voisine a aperçu la scène et informe les parents de l’adolescente. L’agresseur est arrêté. Il sera relâché deux jours plus tard. « Certainement après avoir payé les policiers », dit Deqo Olad, coordonnatrice de projet au SWDC, qui offre une assistance juridique aux victimes de violences sexuelles. « Ça a débouché sur un conflit entre les deux familles, qui ont commencé à s’armer. Finalement, les anciens du clan sont intervenus pour éviter que ça dégénère, et une compensation a été versée aux proches de Khadija. »

L’adolescente, elle, n’a pas eu son mot à dire. La police n’a jamais pris sa déposition. « Elle est mineure, poursuit Deqo Olad. Si la famille décide de ne pas poursuivre, nous avons les mains liées. » Au manque de justice s’ajoute la stigmatisation. « À l’école, on me pointe du doigt, on me surnomme “la fille qui a été violée” », dit la jeune fille, que ses parents envisagent d’envoyer vivre chez des proches, dans un autre quartier, où son honneur ne serait pas souillé.

Un lourd fardeau de la preuve

En Somalie, l’immense majorité des agressions sexuelles ne sont pas dénoncées, en raison de la honte que vivent les victimes dans cette société conservatrice et patriarcale ainsi que du manque d’institutions fonctionnelles. Et quand elles le sont, ce sont le plus souvent des cours traditionnelles, se basant sur le droit coutumier et les lois islamiques, qui trancheront. Dans la majorité des cas, elles ordonneront un arrangement financier entre les familles, comme dans le cas de Khadija. Les femmes, particulièrement dans les régions rurales, peuvent aussi être contraintes d’épouser leur agresseur.

« Si une femme qui a été violée veut obtenir justice, elle est confrontée à un processus extrêmement compliqué, face à des interlocuteurs – généralement masculins – qui vont juger sa moralité et mettre en doute sa parole. Et les chances d’obtenir une conviction de l’agresseur sont très minces », rapporte Laetitia Bader, chercheuse pour l’ONG Human Rights Watch.

Afin d’obtenir une condamnation, l’accusation doit prouver qu’il y a eu pénétration, procès-verbal et certificat médical à l’appui. Jusqu’à récemment, un seul médecin, dans un hôpital de la capitale, était légalement habilité à délivrer de tels certificats. Souvent, les familles des victimes sont pauvres et n’ont pas les moyens de faire appel à un avocat. Par ailleurs, il n’existe pas de lignes directrices claires pour les poursuites et aucune répercussion légale n’est prévue si la police choisit de ne pas enquêter sur une plainte concernant une agression sexuelle.

« Comme dans tous les pays en proie à un conflit, le taux de violences sexuelles est élevé en Somalie, constate Laetitia Bader. Le viol n’est pas utilisé ici comme arme de guerre. Mais il y a un système d’impunité totale. »

Agir pour les droits des femmes

La guerre a laissé les institutions somaliennes en ruine. Le pays manque de juges, d’avocats, de tribunaux, de prisons… Le Code pénal est toujours inspiré des lois coloniales italiennes des années 1930. Il est inadéquat – et rarement appliqué – pour juger les violences sexuelles. La définition du viol concerne uniquement les pénétrations vaginales par un pénis. Même l’âge du consentement n’est pas fixé.

Pourtant, l’espoir d’un changement est apparu. Des associations menées par des Somaliennes de la diaspora rentrées au pays pour participer à la reconstruction se battent pour que les victimes aient accès à une justice équitable et que leurs agresseurs rendent des comptes. Des organisations internationales ont aussi fait de la protection des droits des femmes une priorité et essaient d’y sensibiliser le nouveau gouvernement, élu en février 2017. Un projet de loi visant à répondre plus efficacement aux agressions sexuelles doit être bientôt présenté devant le Parlement. Cela fait trois ans que ce texte tente de faire son chemin, mais les obstacles restent nombreux.

« La ministre de la Justice a voulu porter la proposition de loi au programme, mais certains députés ont dit vouloir vérifier sa compatibilité avec la charia. Ces vérifications ont déjà été faites à plusieurs reprises, mais évidemment, il peut y avoir différentes interprétations de cette dernière. C’est très frustrant », constate Clare Brown, de l’ONG Legal Action Worldwide (LAW), qui a apporté une assistance technique pour ce projet de loi. « Certains n’ont pas lu le texte mais le voient comme une menace. »

Dans un pays où la ségrégation entre les sexes est stricte, et les femmes souvent considérées comme des citoyen•ne•s de seconde zone, les droits des femmes apparaissent encore accessoires aux yeux de beaucoup, et leur défense est parfois perçue comme poussée par des intentions occidentales. « Les réticences vont souvent de pair avec l’ignorance. L’islam ne doit pas être utilisé comme un outil pour opprimer les femmes. Les droits des femmes sont compatibles avec la charia, dit Tahlil Ahmed, un ancien juge qui a participé à l’écriture du projet de loi. Il faut mettre en place des lois et des institutions capables de les appliquer. »

Un projet de loi majeur

Ce nouveau texte définit le viol comme un crime contre une personne, et non pas contre la moralité, comme c’est actuellement le cas. Il interdit le mariage des enfants, criminalise le trafic d’êtres humains, établit des circonstances aggravantes telles que le viol en réunion (viol collectif), et devrait permettre de protéger l’identité des victimes et des témoins. Par ailleurs, il vise à accorder plus d’importance aux témoignages des victimes. En prévision de sa mise en application, LAW a donné des formations à une trentaine d’avocats somaliens.

« Nous mettons en avant l’importance de collecter des descriptions précises des faits, même si ça demande d’évoquer des détails culturellement gênants, explique Clare Brown. Ces témoignages sont pour l’instant négligés. Or, en l’absence de prélèvements médicolégaux, ils constituent le meilleur élément de preuve pour parvenir à une conviction. »

Si la loi est finalement adoptée, sa mise en œuvre sera parsemée d’embûches. Les crimes commis par les forces de sécurité, jugés trop épineux, ne sont pas mentionnés dans le texte, au risque de perpétuer la loi du silence qui règne sur eux. Par ailleurs, il faudra du temps avant qu’un changement en profondeur des mentalités s’effectue. Des outils légaux plus forts constitueraient néanmoins un petit pas vers un espoir de justice pour les victimes.

* Prénom fictif

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