Aller directement au contenu
Photographie d'une liasse de dollars.

Tandis que le vent de #MoiAussi continue de souffler, le sexe tarifé, lui, multiplie ses incarnations. Parmi les récentes plateformes où il prolifère : les sites de sugar babies. Prostitution ou « arrangements » plus transparents que les rencontres romantiques? Au-delà du flou légal qui l’entoure, le phénomène pose de façon aiguë la question des relations de pouvoir entre les hommes et les femmes.

Le concept est simple, bien connu et décliné en publicité sur ces sites : la jeune « amoureuse gâtée » offre à un homme plus âgé et plus riche de lui « tenir compagnie ». Garantie sans chichi et sans conditions. Il suffira de rester « tendre, gentille et adorable », bref, « sucrée », pour être couverte de cadeaux par cet « homme mature », voire recevoir une allocation mensuelle.

Les sites proposant une plongée dans ce « bol de sucre », comme le veut le vocabulaire utilisé par les entremetteurs qui les opèrent, se seraient multipliés ces dernières années, suivant la tendance générale des rencontres en ligne. Mais personne n’est dupe.

Jouer sur les mots

À première vue, le site semble légal, même si la loi canadienne interdit la publicité de services sexuels. Le ministère de la Justice a refusé d’analyser pour nous le site SeekingArrangement, ne fournissant pas d’interprétations juridiques « à l’extérieur du gouvernement ». Du point de vue de la Gendarmerie royale du Canada et du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), il faudra plus qu’une annonce de ce type pour ouvrir une enquête, nous indique-t-on.

Photographie de Sarah Daly.

« Le langage est une des clés pour éluder la loi, puisque ces femmes se présentent comme vendant de la compagnie. »

Sarah Daly, auteure d’une maîtrise sur le sujet pour l’Université de Carleton

Le fait reste que la transaction entre un sugar daddy et une sugar baby n’intervient pas directement sur les sites en question. C’est cet aspect qui les mettrait à l’abri, en plus d’une gymnastique langagière sophistiquée, affirme Sarah Daly, auteure d’une maîtrise sur le sujet pour l’Université de Carleton.

« Le langage est une des clés pour éluder la loi, puisque ces femmes se présentent comme vendant de la compagnie », précise celle dont les recherches figurent parmi les très rares travaux sur le sujet en contexte canadien. « Compagnie », « intimité », « compensation financière » : des expressions à l’enrobage mielleux pour masquer la prostitution?

Les sugar babies savent qu’elles naviguent à travers ces euphémismes et différentes identités, avance Mme Daly. « La description la plus courte est que c’est à mi-chemin entre une copine et une escorte », décrit par exemple Jolene dans cette étude, une sugar baby qui mentionne travailler également dans un salon de massage. Sasha, une autre interviewée, évoque quant à elle la recherche d’une certaine « chimie ».

Dans cette « relation mutuellement avantageuse », comme la décrivent la plupart des sites, les limites sont donc brouillées. Les femmes sont davantage en mesure d’exercer leur agentivité, c’est-à-dire leur capacité à décider pour elles-mêmes et à influencer les décisions des autres, insiste Sarah Daly. « Les femmes y sont beaucoup plus explicites à propos de leurs demandes, et peuvent potentiellement recevoir plus que dans des relations traditionnelles », en argent et en cadeaux, notamment.

C’est d’ailleurs l’une des thèses défendues par le fondateur de SeekingArrangement, Brandon Wade, à savoir que le mariage traditionnel est également une transaction foncièrement financière. Et que cette fois-ci, les femmes fixent le prix de services invisibles autrement impayés, comme l’écoute attentive ainsi que les soins prodigués à autrui – le fameux care – et à elles-mêmes, pour être belles, par exemple.

Prostitution masquée… et banalisée

© Morgane Delfosse

Céline Fremault, ministre bruxelloise du Logement, de la Qualité de vie, de l’Environnement, de l’Énergie, des Familles, de l’Aide aux personnes et des Personnes handicapées, a confié à des chercheurs la réalisation d’une étude sur les nouvelles formes de prostitution, afin de développer une politique de prévention.

Pour les auteurs d’une étude belge sur les nouvelles formes de prostitution, le fait de se présenter comme une entreprise légale et légitime renforce surtout l’euphémisation. Euphémisation qui « pourrait donner a priori l’impression d’une violence symbolique moindre », mais qui participe en fait à la banalisation de la prostitution, concluent les chercheurs Renaud Maes et Chedia Leroji.

C’est la ministre bruxelloise Céline Fremault, chargée de l’aide aux personnes, qui avait mandaté les chercheurs à mener cette étude, afin de développer une politique de prévention, y écrivent-ils. Coïncidence, quelques mois plus tard, une controverse se déclenchait. Le site RichMeetBeautiful avait fait circuler d’immenses camions publicitaires sur les campus universitaires sur lesquels on pouvait lire : Améliorez votre style de vie.

Convoqué par le parquet de Bruxelles et confronté à des plaintes pour « incitation à la prostitution » déposées par deux ministres, le PDG a finalement abandonné sa publicité. Un mois plus tard, il lançait une campagne analogue en France.

Pour Richard Poulin, sociologue et professeur émérite à l’Université d’Ottawa, la zone n’a rien de gris. « Ça sent beaucoup plus la prostitution que quoi que ce soit d’autre. » Il se dit d’ailleurs persuadé que des proxénètes utilisent ces sites pour contacter des femmes. « Ils ont du temps pour les surveiller ou de l’argent pour embaucher quelqu’un qui le fera. »

L’un des témoins de l’étude belge affirme que les femmes présentes sur SeekingArrangement « sont parfois de vraies professionnelles, mais elles font semblant de rien sur le site ».

Le sexe fait en tout cas partie de la plupart des « arrangements », si l’on en croit le forum Let’s Talk Sugar, associé au site SeekingArrangement. L’utilisatrice Inamorato énonce sans détour : « Tu aurais de la difficulté à trouver un sugar daddy qui voudrait investir en toi pour passer quelques soupers en ta compagnie seulement, avant qu’il n’attende autre chose en retour. Les sugar daddies ne font pas la charité. »

Sur le même fil de discussion, un sugar daddy sous le pseudo Stsam écrit : « Si je voulais trois rendez-vous avant d’avoir du sexe, je prendrais des rendez-vous conventionnels. »

De la précarité au faux glamour

Vendre la prostitution comme un « style de vie sucré » aux jeunes femmes serait finalement une forme sournoise de « glamourisation ». « C’est sans doute plus facile de recruter pour la prostitution qu’il y a 15 ans, car elle semble peut-être plus banale, moins traumatisante, moins dangereuse », observe Richard Poulin.

La cible étudiante est plutôt claire, du moins pour le site SeekingArrangement, l’un des plus populaires en Amérique du Nord : 250 000 étudiantes canadiennes auraient fait le choix de s’y inscrire – 3 millions à l’échelle mondiale –, dont 700 de l’Université d’Ottawa et 611 de l’Université McGill, avance l’entreprise dans un communiqué daté du 8 janvier dernier.

Photographie de Richard Poulin.

« La sugar baby est comme la real doll, un terme qui désigne une poupée gonflable hyper réaliste, mais qui est aussi une expression américaine renvoyant à une jeune fille facile à vivre, dont on peut faire ce qu’on veut parce qu’elle est gentille et souriante »

Richard Poulin, sociologue et professeur émérite à l’Université d’Ottawa

Des avantages baptisés « Sugar Baby University » (SBU) sont notamment proposés à celles et ceux s’inscrivant avec une adresse courriel au suffixe .edu, commun dans les universités américaines.

Le professeur Poulin rejette le mythe de la doctorante qui finance ses études. « En 40 ans d’enseignement, je n’en ai jamais rencontré. On ne peut exercer la prostitution et être aux études en même temps, c’est trop compliqué », rapporte-t-il, citant des dizaines d’entrevues qu’il a réalisées. Même conclusion dans l’étude belge, les témoignages infirmant « l’idée répandue d’une prostitution très “occasionnelle” ».

La prostitution est plutôt une « absence de choix », insiste le sociologue. Étudiante ou pas, le besoin d’argent prend racine dans la précarité, admet quant à elle Ganaëlle dans les pages de la recherche, rejetant le mythe d’une prostitution d’agrément : « Oui, c’est la couche “glamour”. Mais tu sais, tu peux emballer autant que tu veux, ça reste quand même du sexe pour de l’argent. C’est peut-être plus “sympa” comme image, mais… Et puis bah moi j’ai vraiment commencé parce que je ne pouvais vraiment plus payer mes factures, ça, c’est la vérité. »

Peu importe dans quelle case on range les sugar daddies, ce type de relations portent clairement la marque du Pygmalion. Le « mentor », l’homme qui instruit sa maîtresse, la façonne à son goût et ses envies. L’impératif d’être « discrète » et « sans drame » revenant toujours aux femmes. « La sugar baby est comme la real doll, un terme qui désigne une poupée gonflable hyper réaliste, mais qui est aussi une expression américaine renvoyant à une jeune fille facile à vivre, dont on peut faire ce qu’on veut parce qu’elle est gentille et souriante », compare M. Poulin.

En attendant des relations plus égalitaires, les capsules vidéo pour devenir la parfaite sugar baby se concluent toutes par ce conseil : « Reste sucrée! »

Qu'en pensez-vous?

Aucune réaction

Inscription à l'infolettre