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Image d'un mur de brique avec ME TOO inscrit avec l'effet de néon.

Que faire avec l’après-#MoiAussi?

par 

Marilyse Hamelin anime le magazine culturel « Nous sommes la ville » sur les ondes de MAtv. Journaliste indépendante, elle a signé des centaines de textes dans moult médias depuis une quinzaine d’années. Elle blogue ces jours-ci pour Châtelaine, la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) et on peut l'entendre régulièrement sur les ondes d’ICI Radio-Canada Première. Elle prononce aussi des conférences dans les milieux scolaires, syndicaux et communautaires. Son premier essai « Maternité, la face cachée du sexisme » est paru chez Leméac éditeur en 2017.

La vague de dénonciations du mouvement #MoiAussi a permis de faire la lumière sur l’ampleur des agressions sexuelles. Que faire maintenant pour que les choses changent durablement? À l’occasion de la Journée internationale des femmes, la Gazette des femmes a posé la question à cinq féministes issues de cinq milieux différents.

Créons des ponts
Dorothy Alexandre, animatrice et modératrice de panels, présidente du Conseil des Montréalaises

Dorothy Alexandre se réjouit que la vague #MoiAussi ait transcendé le monde du divertissement pour atteindre celui des affaires. « Des femmes qui ne se disent pas féministes et des hommes en position de pouvoir ont entamé une réflexion sur tout ce qui a été banalisé jusque-là dans le monde du travail, indique-t-elle. Au-delà des agressions et du harcèlement sexuels, il y a toute une réflexion sur la culture des entreprises, sur la participation des femmes à la société et sur l’égalité des genres au sens large qui s’opère. »

Pour la présidente du Conseil des Montréalaises, le mouvement #MoiAussi a, contre toute attente, servi de locomotive à la gouvernance au féminin. « On sent le momentum, les femmes ont acquis du pouvoir, elles ont moins le sentiment d’être isolées. » Celle qui anime une foule d’évènements est à même de constater les changements. « À présent, les organisations derrière les colloques et les congrès sont gênées de présenter des panels incluant seulement des hommes », illustre-t-elle.

Son seul bémol : la question de la représentativité, où le bât blesse à son avis. « La campagne #MeToo sur les réseaux sociaux a été l’initiative de femmes privilégiées. La véritable instigatrice de Me Too, Tarana Burke, une militante noire issue du quartier Harlem, à New York, a été invisibilisée de la couverture du magazine Time [qui a désigné les femmes derrière ce mouvement comme personnalités de l’année 2017]. »

Elle se réjouit néanmoins du fait que Mme Burke ait finalement été invitée au tapis rouge des Golden Globes, qu’ont foulé des activistes accompagné•e•s de vedettes. « Ça, c’est intéressant. Et c’est exactement ce que je veux faire en tant que rare femme noire à animer de grands évènements à Montréal : créer des ponts entre les différents groupes de féministes, inclure celles dont les enjeux se trouvent marginalisés et les inciter à s’impliquer. »

Faisons-nous confiance
Judith Lussier, animatrice et chroniqueuse

© Daphné Caron

« En théorie, personne n’est en faveur des agressions ou du harcèlement sexuels, ironise Judith Lussier. Reste que le mouvement #MoiAussi dérange, car on sort justement du cadre théorique. Des noms ont été rendus publics, des gens ont été déchus. »

Et comme tout mouvement qui vient brasser le statu quo, il génère à son avis son propre retour de balancier et son lot de détracteurs, ce que plusieurs qualifient de backlash. « En plus, il y a eu des incidents ambigus, comme celui impliquant l’humoriste et acteur américain Aziz Ansari*, indique-t-elle. Cela alimente les inquiétudes, des voix s’élèvent pour demander si on ne va pas trop loin. Or, justement, ces cas ont eu un impact à leur mesure. Ansari n’a pas été mis au ban, sa carrière n’est pas détruite. Les choses se font conséquemment, personne n’a été congédié abusivement. »

Elle minimise les inquiétudes quant au sort des hommes de pouvoir qui se trouvent nommés dans le courant de la vague, rappelant qu’avant d’être élu, le président Trump a été accusé d’agressions sexuelles à maintes reprises et qu’il est malgré tout encore en poste. « On dit que les allégations détruisent la vie des hommes, mais ce n’est pas automatique. Certains s’en sortent très bien », souligne-t-elle.

« Ce qui me réjouit, c’est que les tentatives pour court-circuiter le mouvement #MoiAussi, comme la lettre des 100 femmes**, ont trouvé une réponse immédiate. Les gens ont dit : “Un instant, ça ne va pas du tout.” »

N’oublions pas les femmes autochtones
Melissa Mollen Dupuis, militante autochtone, cofondatrice du mouvement Idle No More au Québec, collaboratrice à Espaces autochtones d’ICI Radio-Canada, artiste multidisciplinaire d’origine innue

Melissa Mollen Dupuis consacre sa vie à l’amélioration des conditions de vie des peuples autochtones. Elle estime utile l’hypermédiatisation entourant la vague de dénonciations #MoiAussi, car celle-ci a généré des « discussions pointues sur le consentement ». Toutefois, elle rappelle que cette prise de parole a d’abord été le fait de femmes non autochtones, puissantes et riches.

« Tout ce qui se passe est vraiment positif et nécessaire, mais je comprends que les survivantes autochtones – notamment celles issues des pensionnats – éprouvent parfois certaines frustrations, explique-t-elle. Elles luttent depuis des années pour faire reconnaître des viols justifiés, puis cachés par l’État, elles prennent la rue avec des mégaphones pour obtenir la base – la sécurité et l’intégrité physique –, alors que ceux qui sont censés nous protéger peuvent constituer une menace pour nous. Les femmes autochtones ont peur d’être oubliées, laissées pour compte, elles qui sont déjà épuisées par des années de militance et de revendications. »

Celle qui a grandi à Mingan, sur la Côte-Nord, utilise une métaphore pour illustrer son propos : « Chez les nomades, les chasseurs se positionnaient loin devant le groupe pour repérer le territoire, tandis qu’on trouvait à la toute fin du convoi les grand-mères, qui s’assuraient que tout le monde était en sécurité, que personne ne serait abandonné. Tant mieux si les femmes non autochtones ont acquis les droits de base et peuvent maintenant se permettre d’aller plus loin dans leurs revendications. Elles portent des enjeux importants, mais prenons garde de ne pas oublier les femmes autochtones. Faisons en sorte que les femmes non autochtones utilisent le privilège qui vient avec une parole plus écoutée et une visibilité accrue pour faire avancer tout le groupe. »

Continuons d’aider les survivantes
Mélanie Lemay, co-instigatrice du mouvement Québec contre les violences sexuelles

Mélanie Lemay est l’une des instigatrices de L’initiative du 8 mars, le groupe derrière le spectacle Consensus qui s’est tenu le 7 mars dernier au Club Soda, à Montréal, au profit des organismes œuvrant à l’élimination des violences sexuelles. De plus, elle et son groupe comptent publier cet automne, tout juste avant la campagne électorale, un livre blanc sur les violences à caractère sexuel dans notre société, en plus de proposer des solutions. « Il faut jeter les bases d’une nouvelle révolution sexuelle en établissant ce qui doit changer structurellement pour y arriver », résume-t-elle.

Le groupe souhaite par ailleurs lancer une tournée de consultations régionales. « Nous voulons recueillir l’opinion et les perspectives d’un maximum de personnes quant aux gestes qui doivent être posés et au travail de sensibilisation à effectuer pour générer un réel changement de culture. »

Elle estime tout aussi important de se pencher sur « ce qui peut être fait afin qu’individuellement, on soit acteur•trice de changement face à cette nouvelle révolution ». « Ça commence par s’éduquer soi-même face à ses propres désirs, en plus de découvrir quelles attitudes aidantes on peut adopter quand une personne nous révèle avoir été victime de violence sexuelle », conclut-elle.

Changeons la politique
Pascale Navarro, journaliste indépendante et chroniqueuse

© Louise Savoie

Selon Pascale Navarro, plusieurs actions doivent être posées à la suite de #MoiAussi pour éviter que « les femmes aient travaillé pour rien ». « La politique, c’est important, lance-t-elle d’emblée. Il faut que les lois correspondent au changement et le reflètent, par exemple en ajoutant du mordant aux pénalités dans les cas de harcèlement. Ça prend une justice qui évolue, qui s’arrime davantage aux besoins des femmes, puisqu’elles sont discriminées. »

Elle espère un changement des mentalités, qui doit passer, selon elle, par l’éducation à l’égalité pour tous, tant dans les programmes scolaires que chez les adultes en fonction. « Il faut implanter des projets de formation à l’égalité pour les personnes occupant des postes d’autorité, par exemple les député•e•s, estime-t-elle. Il faut faire en sorte que toutes les personnes ayant des charges publiques suivent une formation sur les discriminations systémiques, de même que celles qui sont en situation d’autorité en administration ou en éducation. »

Selon la chroniqueuse, il ne faut pas craindre de se remettre en question. « Comme toujours, il y a des résistances, mais elles sont petites. Je trouve que le mouvement est beaucoup mieux parti qu’on se l’imagine. La population est réceptive au changement, surtout au Québec, une société plus avancée que bien d’autres. » Pour Pascale Navarro, la question n’est plus « Sommes-nous prêt•e•s pour le changement? », mais bien « Qu’est-ce qu’on fait pour que les changements adviennent? ».

« Je n’oublierai jamais cet homme en commission parlementaire qui m’a dit : “Mais nous n’empêchons pas les femmes de faire de la politique”, et moi de lui répondre : “OK, mais qu’est-ce que vous faites pour les y encourager, les attirer, pour rendre le milieu plus agréable et accueillant pour elles?” On est rendu•e•s là, ça va prendre des gestes concrets. »

* Le comédien vedette de la série Master of None sur Netflix a été publiquement montré du doigt par une femme de 23 ans qui s’est sentie contrainte d’avoir une relation sexuelle avec lui alors qu’elle se trouvait dans son appartement.

** Dans une lettre ouverte parue dans Le Monde, une centaine de femmes, dont l’actrice Catherine Deneuve, ont dénoncé ce qu’elles considèrent comme des dérives des mouvements de type #BalanceTonPorc et #MoiAussi sur les réseaux sociaux, qui se sont transformés, selon elles, en « campagnes de délation ».

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