Aller directement au contenu
Photographie d'une femme avec du poil aux aisselles.

Quand on s’arrache les cheveux devant la pilosité féminine

par 

Fondatrice du blogue Ma mère était hipster (2009-2015), Myriam Daguzan Bernier y a été critique culturelle aux côtés de ses 30 collaborateurs, avant de se tourner vers la coordination de médias sociaux, entre autres à DHC/ART et au Centre Phi. Par la suite, elle a travaillé comme journaliste pour Nightlife et BazzoMAG, édimestre et gestionnaire de communauté pour Châtelaine, BazzoTV et pour l'émission LIRE à ICI ARTV. Elle est présentement webmestre et gestionnaire de communauté à La fabrique culturelle et poursuit des études en sexologie à l’UQAM.

« Nul arôme n’a plus de nuances; c’est une gamme parcourant tout le clavier de l’odorat, touchant aux entêtantes senteurs du seringat et du sureau, rappelant parfois le doux parfum des doigts qu’on frotte après y avoir tenu et fumé une cigarette. Audacieux et parfois lassant chez la brune et chez la noire, aigu et féroce chez la rousse, le gousset est flottant et capiteux ainsi que certains vins sucrés chez la blonde […]. »
– Joris-Karl Huysmans, écrivain

Voilà ce qu’on pouvait lire au 19e siècle à propos des aisselles féminines, considérées par l’auteur comme un territoire merveilleusement odorant, à explorer sans gêne pour éveiller les sens1. L’histoire ne dit pas ce qu’il pensait du poil féminin sur les jambes, le sexe ou au visage, mais il est intéressant de constater que les aisselles fournies ne semblaient pas effrayer outre mesure à l’époque.

De nos jours, c’est différent. Même si plusieurs femmes se donnent le droit de laisser leur pilosité vivre librement, le poil féminin est plutôt mal vu, considéré comme sale, masculin et inapproprié. (Pensons au ridicule tollé sur la moustache de Manon Massé, il y a quelques années.) Bref, ça choque. Assez pour inspirer la violence.

En octobre 2017, la mannequin suédoise Arvida Byström, égérie d’Adidas portant fièrement le poil aux jambes, a reçu de nombreux commentaires haineux, dont plusieurs menaces de viol2. La blogueuse française Laura Doniri a aussi subi les foudres de gens en mal de violence gratuite. En mai 2016, elle a publié sur Facebook une photo de profil dans le cadre de son projet No Oppression, avec la mention « Shooting against bodyshaming » (« Séance photo pour contrer le bodyshaming »). Assise sur une balançoire, elle y expose ses aisselles nues et… poilues. Pendant près de six mois, des gens viendront commenter la publication pour lui dire des atrocités : « T’as un arbre sous les aisselles », « T’es dégueulasse » ou, pire, « Butez-la ». La jeune femme, qui souhaitait « montrer la violence que se prend une fille quand elle dit non aux normes de beauté actuelles3 », a vite réalisé que l’expérience était plus que concluante.

Sois belle… et sans poils

Dans une vidéo de mise au point où elle se demande si sa pilosité aux aisselles est transgressive, la youtubeuse féministe Marinette soulève un point important, inspiré du livre Quand la beauté fait mal (1990) de Naomi Wolf : « Une femme qui se contente des soins d’hygiène – ce que font la majorité des hommes […], c’est pas suffisant. Si elle garde ses poils, on considère qu’elle se néglige ou qu’elle se laisse aller. Alors, en plus de ne pas être ce qu’on veut qu’elle soit, c’est-à-dire glabre, elle ne fait pas ce qu’on veut qu’elle fasse, c’est-à-dire s’épiler. On considère qu’en plus d’être laide, elle est paresseuse et manque de discipline. Et, à partir du moment où on lâche le mot discipline, ça veut bien dire ce que ça veut dire : les pratiques de beauté, on peut les considérer comme des pratiques disciplinaires. Et c’est comme ça que l’idéal de beauté devient un instrument de domination4. »

« Nous vivons dans un monde de normes, si tu en sors et que tu t’exposes au public, c’est légitime qu’on vienne t’agresser. » Ce message, reçu par Laura Doniri alors qu’elle signalait quelqu’un pour incitation à la haine, confirme la chose.

En résumé, on rappelle à ces jeunes femmes non seulement leur condition de « sexe faible » qui doit se plier aux diktats de l’idéal féminin, mais aussi que c’est l’homme (dans le cas des menaces de viol) qui, avec son « sexe fort », va lui montrer comment se conduire et, finalement, que les normes ne peuvent être transgressées sans conséquence.

Entre dégoût et émancipation

Christian Bromberger, intervenant dans la fascinante série Poilorama (ARTE), explique que « le poil conserve cette ambiguïté fondamentale d’attirer vers des mystères, puisque ça cache quelque chose d’enviable, mais en même temps d’être quelque chose qui est peut-être repoussant5 ».

D’une ère à l’autre, le poil a toujours été soit célébré, soit honni, mais avec un penchant notable vers le dégoût6. Et bien qu’à notre époque, on sente un vent de changement féministe qui donne envie à plusieurs femmes de non seulement brûler leur soutien-gorge (comme la légende le veut bien), mais aussi leur rasoir, il demeure que les corps lisses et glabres ont toujours la cote.

Néanmoins, cela n’empêche pas les plus motivées de lancer des mouvements d’émancipation pour casser cette obligation à rentrer dans le moule. Le projet Maipoils, lancé en mai 2017 par Paméla Dumont, est un bel exemple. Dans l’idée de « se voir au naturel » d’abord, mais également pour contrer la violence observée lorsqu’une femme arbore des poils, la jeune comédienne québécoise a incité femmes et hommes à ne pas se raser ni s’épiler pendant tout le mois de mai. Une seconde édition a déjà été annoncée pour 2018. La réalisatrice et chroniqueuse de Québec, Marjorie Champagne, fait également partie du mouvement. En plus d’avoir laissé tomber le maquillage, elle a abandonné le rasage7. Pensons également aux vedettes comme la fille de Madonna, Lourdes8, ou encore la mannequin Gigi Hadid9, qui vont au-devant des caméras poils d’aisselles bien en vue. Les choses bougent, tout de même.

Même si l’éloge de la diversité ne croît peut-être pas aussi rapidement que la violence qui la contraint, cette célébration de la différence fait sa place et continue de montrer qu’il n’y a pas qu’une seule façon d’être, de paraître et de vivre. Et si la mode actuelle sur Instagram met en valeur les rallonges de poils de nez10 (eh oui!), osons espérer que tout poil, où qu’il soit, sur n’importe quel corps, finisse par être accepté, voire admiré, comme une forme comme une autre d’expression corporelle.

1 http://fr.chatelaine.com/societe/histoire-de-la-beaute-8-faits-surprenants

2 www.lexpress.fr/actualite/monde/europe/une-mannequin-suedoise-menacee-de-viol-pour-avoir-pose-avec-ses-jambes-poilues_1950312.html

3 https://lesmondesnumeriques.wordpress.com/2017/02/15/la-representation-du-poil-feminin-sur-le-web-cristallisation-de-la-lutte-feministe

4 www.youtube.com/watch?v=Nso4d-krgMM

5 http://creative.arte.tv/fr/poilorama-1?language=fr

6 www.vice.com/fr_ca/article/7xw4wg/comment-le-poil-des-femmes-est-devenu-source-de-honte

7 www.journaldequebec.com/2017/01/17/video-voici-pourquoi-cette-femme-a-fait-la-paix-avec-ses-poils-et-a-cesse-de-se-raser

8 www.rtl.fr/girls/identites/lourdes-la-fille-de-madonna-assume-ses-poils-sous-les-aisselles-7791675430

9 www.journaldemontreal.com/2017/12/11/gigi-hadid-se-fout-de-ses-poils-daisselles-dans-son-photoshoot-pour-love

10 www.konbini.com/fr/tendances-2/extensions-poils-nez-seraient-elles-nouvelle-tendance-instagram

Qu'en pensez-vous?

2 Réactions

  1. Myriam Daguzan Bernier

    @Gabrielle En effet, pour Manon Massé! Mais, je ne voulais pas faire spécifiquement référence à ce qui s’était passé avec Lisée. Pour Gigi Hadi, je note: j’avais lu partout que c’était son véritable poil. Merci d’avoir spécifié :) Et oui, j’imagine déjà les commentaires reçus…

  2. Gabrielle Filiou-Chénier

    Le tollé pour Manon, ça dure encore, on n’a qu’à penser au commentaire effectué par Jean-François Lisée pas plus tard que la semaine dernière à La soirée est encore jeune…
    Autrement, pour Gigi Hadid, ce n’était que des ‘moumouttes’ de son coton ouaté collés sous ses aisselles, n’empêche que ça n’a pas été photoshoppé, alleluia.

    Pour ma part, j’arbore le poil mais la pression d’exercer auprès du public me soumet parfois aux commentaires et à la tentation de la mode glabre, surtout dans les mois où le mercure monte!

Inscription à l'infolettre