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Photographie de Mykalle Bielinski.

Titus, ou l’art de pulvériser les cadres

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Entrée dans l’univers des communications et de l’édition par la porte de la révision linguistique, elle révise les articles de la Gazette des femmes depuis plus de 10 ans, en plus d'y écrire de temps à autre. On peut aussi la lire dans Elle Québec, quand elle n'est pas trop occupée à corriger des romans.

Pour leur 10e anniversaire, Les Écornifleuses, une compagnie de théâtre de Québec, s’attaquent à un sanglant morceau du répertoire classique : Titus, de Shakespeare. Et, fidèles à elles-mêmes, elles s’amusent à dynamiter les codes. En plus de livrer le texte en québécois, ce sont des comédiennes qui jouent les rôles masculins. Parce que les femmes aussi méritent d’incarner ces personnages puissants, voire mythiques.

Édith Patenaude et sa troupe avaient envie de mordre dans quelque chose de gros pour leurs 10 ans. Après avoir fait de la création et monté des textes contemporains, elles souhaitaient s’attaquer à une pièce de répertoire. « La puissance du jeu et de l’interprétation est au cœur de notre démarche. Les membres des Écornifleuses voulaient se colletailler à plus grand qu’elles, aller dans le grandiose », raconte la directrice artistique de la compagnie et metteure en scène de la pièce, fébrile, à quelques jours de la première.

Sauf que. Il y a très peu de textes classiques où les femmes sont au cœur de l’action. Qu’à cela ne tienne, elles allaient jouer des rôles d’hommes. Après tout, à l’époque du théâtre élisabéthain, c’étaient des hommes qui interprétaient les personnages féminins – ce qui est aussi le cas dans cette adaptation 2017 de Titus Andronicus, une pièce datant de 1594.

« On en a un peu marre des cases et des contraintes. Pourquoi on ne pourrait pas jouer ce qu’on a envie de jouer? Parce qu’on est des femmes? À la base, cette histoire de vengeance, de meurtres, de viol, de mutilations, d’instincts guerriers, ce sont des humains qui la vivent. On a tous des pulsions, peu importe qu’on soit un homme ou une femme », affirme celle qui expliquait à la Gazette des femmes en 2015 que sa compagnie s’est donné comme mission de rééquilibrer la représentation féminine sur scène. « Comme environ 25 % des pièces montées au Québec sont du théâtre de répertoire, si on veut qu’il y ait plus d’équité en matière de représentation des sexes, il faut cesser de s’arrêter au genre des personnages, on n’a pas le choix. »

À bas les codes

Ainsi, dans cette adaptation libre et libératrice, Joanie Lehoux (le général Titus), Véronique Côté (Démétrius), Marie-Hélène Gendreau (Lucius) et cinq autres comédiennes vibrent dans la puissance, sur une musique à l’avenant composée par Mykalle Bielinski (Bassianus). « Les filles jouent du tambour sur scène; c’est comme des pulsations, un cœur qui bat. Ça a quelque chose d’impérial », s’enthousiasme la metteure en scène.

Tamora et Lavinia, elles, sont jouées par des comédiens masculins, qui ont d’abord eu un peu de mal à s’approprier ces rôles avec justesse. « Je les comprends. Ce qu’on voit des femmes dans la fiction, c’est souvent très stéréotypé : la douceur, la fragilité… C’est normal qu’ils aient eu de la difficulté à s’adapter. Mais quand je leur ai dit : “Ne jouez pas des femmes, mais des humains”, tout est rentré dans l’ordre. » Pour les comédiennes, le processus a été plus naturel, car « on est tellement habituées de s’identifier à des personnages masculins », note Édith Patenaude.

Selon elle, le spectateur oubliera très rapidement l’inversion des genres. Ce qui est le but de l’exercice : voir au-delà des catégories. Le procédé s’applique également pour l’origine culturelle, puisque c’est un Noir qui joue la Romaine Lavinia, alors qu’Aaron, l’amant maure de Tamora, est interprété par une Blanche.

Et tant qu’à faire éclater les cadres, Les Écornifleuses ont aussi abandonné le français international – « une langue que personne ne parle », souligne Édith Patenaude – pour transposer le texte en québécois, avec quelques sacres saupoudrés ici et là. « C’est un bon texte pour faire confiance à son instinct, c’est très proche des pulsions. J’ai beaucoup coupé, et réécrit », relate-t-elle.

Une prise de liberté totale que n’aurait pas reniée Shakespeare, croit-elle. « Je pense qu’il était pas mal moins coincé qu’on a tendance à le croire. C’était un auteur qui réfléchissait beaucoup sur son époque. Je crois qu’il aimerait savoir qu’on utilise son œuvre pour parler du monde dans lequel on vit, et ce dans la langue qu’on veut. »

Inutile, donc, de craindre une interminable histoire de luttes de pouvoir et de vengeance déclamée dans un français ampoulé; cette adaptation sera clairement décoiffante. « Nous, on fait des shows qu’on aurait envie de voir, résume Édith Patenaude. Comme spectatrice, j’aime quand les artistes sur scène me livrent quelque chose qui bouscule les conventions, avec authenticité et entièreté. Ça ouvre des portes dans ma tête : je sens que dans ma vie, j’ai le droit d’être plus libre. »

Jusqu’au 2 décembre au LANTISS du pavillon Casault de l’Université Laval (le Théâtre Périscope étant toujours en rénovation)

Au théâtre Proper, à Montréal, du 13 au 24 février 2018

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