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Photographie d'une femme autochtone.

Femmes autochtones : briser le cycle

par 

Journaliste depuis 1995, Martine Roux a notamment travaillé au Journal de Montréal, à La Presse et au magazine Jobboom. Elle est récemment revenue à une pratique indépendante et collabore entre autres avec L'actualité et Les Affaires. Elle s'intéresse à l'architecture, à l'économie et aux enjeux de société d'ici et d'ailleurs, dont les rapports de genre.

Le Foyer pour femmes autochtones de Montréal aide ses protégées à reprendre le contrôle de leur destinée. Leçons d’espoir.

Impossible de les manquer. Dans la cage de l’escalier qui mène aux chambres du Foyer pour femmes autochtones de Montréal, neuf immenses portraits de femmes habillent les murs. Elles sont cries, innues, inuites ou naskapie, et affichent toutes un air épanoui. Chacune d’elles a un jour transité par ce refuge. Aujourd’hui, l’assurance qui se dégage de ces photos saisissantes sert d’inspiration à celles qui grimpent les marches à leur tour.

Depuis près de 30 ans, cette maison d’hébergement du centre-ville aide les femmes autochtones à remettre leur vie sur les rails. Mille raisons les y amènent, explique la directrice générale, Nakuset – elle n’utilise pas son patronyme –, une Crie d’une quarantaine d’années à la chevelure de jais. Certaines y séjournent le temps d’un traitement de santé; d’autres y restent quelques mois afin de sortir de l’itinérance ou de la toxicomanie. Une équipe d’intervenantes – le Foyer compte 24 employées – leur fournit un soutien personnalisé, qu’il s’agisse de trouver un logement ou d’encadrer des démarches judiciaires. Les 13 chambres sont toujours pleines; dans les plus grandes, des enfants de tous les âges séjournent avec leur mère.

Photographie de Nakuset.
© Monique Dykstra

Depuis près de 30 ans, le Foyer pour femmes autochtones de Montréal aide ses pensionnaires à remettre leur vie sur les rails.

« Quand une femme arrive ici, on a une longue conversation afin d’évaluer les services dont elle a besoin pour avoir une vie équilibrée, explique Nakuset. On essaie de garder nos résidentes trois mois, parfois plus, le temps de s’assurer qu’elles soient bien et qu’elles puissent se motiver elles-mêmes. C’est du sur-mesure. »

Contrairement à plusieurs maisons d’hébergement pour non-autochtones, les femmes qui aboutissent ici ne fuient pas nécessairement la violence conjugale, « même si la plupart en ont vécu à un moment ou à un autre ».

Nourrie par l’oppression historique à l’égard des peuples des Premières Nations, des Métis et des Inuits, leur réalité est souvent complexe, soutient la sociologue Elizabeth Fast, de l’Université Concordia. D’où l’importance de maisons d’hébergement qui leur sont réservées, insiste cette spécialiste des enjeux liés à la jeunesse autochtone, qui siège aussi au conseil d’administration du Foyer. « Comme les intervenantes sont elles-mêmes autochtones, les femmes n’ont pas à expliquer comment le trauma intergénérationnel vécu par les nations autochtones les affecte. On tient compte des besoins spécifiques liés à leur culture. Les cérémonies, l’esprit de communauté, la langue : tout ça leur ressemble et contribue au processus de guérison. » Des 12 maisons d’hébergement pour femmes autochtones au Québec, quatre sont situées hors réserves : à La Tuque, à Schefferville, à Québec, et à Montréal. Et c’est sans compter deux autres maisons actuellement en construction, à Kawawachikamach et à Waskaganish.

Tout pour sa fille

Chaque matin, femmes et intervenantes forment un cercle dans l’aire de séjour principale. Elles discutent en anglais des difficultés qu’elles vivent ou de leurs plans pour la journée, avant de partir chacune de leur côté. Le jour de notre visite, malgré le soleil qui brillait derrière les rideaux fleuris, Julia* préférait rester au Foyer. « Je n’aime pas me déplacer en ville, ce n’est pas naturel pour moi », confie cette sympathique Mohawk de 25 ans pendant que sa fillette de 10 mois explore chaque recoin de la pièce. « Je remplacerais bien tous les gratte-ciel par des arbres! »

La vie n’a pas gâté Julia : abandonnée à l’âge de 2 ans, elle a connu cinq familles d’accueil, dont une où elle a été abusée sexuellement et psychologiquement. Elle est mère de deux autres enfants dont elle a perdu la garde en raison d’un passé de toxicomane. L’an dernier, lorsqu’on l’a évincée de son appartement à loyer modique, le Foyer a représenté sa planche de salut. Ici, elle a appris à devenir sobre et à développer ses capacités parentales afin de démontrer à la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) qu’elle peut élever seule sa fille.

« C’est bien parti, grâce aux ressources dont j’ai bénéficié ici. Je veux tellement la garder auprès de moi… Et quand tout ça sera derrière moi, j’aimerais ouvrir ma petite école à la maison. »

Photographie d'une femme autochtone.
© Monique Dykstra

Nourrie par l’oppression historique à l’égard des peuples des Premières Nations, des Métis et des Inuits, la réalité de ces femmes est souvent complexe. D’où l’importance de maisons d’hébergement qui leur sont réservées.

Fuir une vie difficile

Assise devant sa tasse de café, Mina, une Inuite de 52 ans, raconte qu’elle a quitté définitivement sa communauté du Nunavik il y a une trentaine d’années. Récemment, avec ses trois enfants adolescents, elle a fui Ottawa et un mari violent pour chercher du boulot à Montréal. « Je suis venue au Foyer parce que c’est un endroit sûr. Au moins, tu n’as pas à “dealer” avec les abus sexuels… »

Comme elle, la moitié de la clientèle du Foyer est d’origine inuite, souligne Nakuset. Une conséquence directe de la crise du logement dans le Nord, selon elle. « Les communautés sont surpeuplées, les services sont à peu près inexistants et tout coûte de trois à quatre fois plus cher qu’ici. Alors quand les femmes débarquent à Montréal, c’est comme Disney World : elles s’imaginent faire leur nid ici, puis réalisent que plusieurs propriétaires refusent de leur louer un logement. Elles vivent un choc culturel. »

Dans les communautés autochtones, l’alcoolisme, la toxicomanie, la promiscuité et les faibles débouchés exacerbent les tensions au sein des familles, note Mylène Jaccoud, professeure de criminologie à l’Université de Montréal et spécialiste des pratiques alternatives de justice chez les peuples autochtones. Vu l’isolement géographique, il est encore plus difficile pour une femme du Nunavik de s’extirper d’un milieu violent. « Celles qui s’en sortent le mieux sont les plus scolarisées », remarque-t-elle.

Vers la reprise en main

Retourner à l’école fait justement partie du plan de Star, une Crie de 25 ans originaire de Kuujjuarapik et maman d’un bambin de 2 ans. Au moment de notre rencontre au Foyer, une semaine s’était écoulée depuis qu’elle avait quitté Schefferville, où elle habitait avec sa grand-mère, une femme acariâtre qui menaçait d’appeler la DPJ pour lui retirer la garde de son fils. C’est une travailleuse sociale qui lui a parlé du Foyer et a organisé le transport du garçon en avion, pendant que Star suivait en train et en autobus.

Ici, c’est une nouvelle vie qui commence, raconte cette grande fille timide. Dans quelques jours, elle entreprendra une cure de désintoxication de six semaines pour se guérir d’une dépendance à l’alcool. Son frère, qui habite Montréal, gardera le petit. « Mon plan est de devenir sobre, puis de retourner à l’école afin de décrocher un boulot qui me permettra d’avoir mon chez-moi avec lui, dit-elle en couvant son fils d’un regard tendre. J’ai eu trois, quatre échecs en désintoxication. Cette fois, je veux briser le pattern. C’est pour lui que je le fais. »

Des femmes déterminées à se prendre en main comme Star, Nakuset en a croisé des dizaines depuis qu’elle a commencé à travailler au Foyer, en 1999. « Il y a plein d’histoires à succès », assure-t-elle.

Pour une meilleure intégration

La directrice générale s’évertue à créer des liens avec la communauté pour faciliter l’intégration des femmes autochtones à Montréal et combattre la discrimination dont elles font l’objet. Elle collabore par exemple avec le Service de police de la Ville de Montréal afin d’améliorer la nature des interventions policières auprès d’elles. Elle travaille aussi à un programme visant à renforcer la sécurité des femmes autochtones qui débarquent à Montréal. « Ce n’est pas facile et ça prend du temps, mais nous avançons », dit-elle.

Nakuset caresse maintenant un projet d’hébergement de moyenne durée qui servirait de transition aux femmes qui quittent le Foyer. Dans un bâtiment désaffecté situé à proximité, on planifie l’aménagement de 26 logements, du studio au quatre et demie. Ouverture prévue en 2019, si tout va bien. « Nos intervenantes font déjà du suivi avec les femmes qui quittent le Foyer, mais ce type d’hébergement permettrait une meilleure transition. »

Dans ses yeux comme dans ceux des autres femmes rencontrées, on lit un même dénominateur commun : la résilience. Elles en ont bien besoin.

* Tous les prénoms des pensionnaires ont été modifiés.

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