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Photographie de plusieurs magazines Bayan Yani.

Turquie : la caricature au service de la cause féministe

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Journaliste indépendant formé en France, il aime écrire de longs reportages et parfois prendre des photographies. Il affectionne les chemins de traverse, les frontières, les histoires de mémoire et de résistance, les projets fous ou les personnalités en décalage. Il voyage régulièrement en Turquie et dans le Caucase. Il collabore avec la presse écrite francophone, notamment avec des journaux suisses.

Lancé en 2011, le mensuel satirique Bayan Yani occupe une place à part dans le paysage médiatique turc. Ses pages font la part belle à des caricatures qui défendent la cause des femmes avec humour tout en égratignant les machistes et les puissants.

La couverture du numéro d’août de Bayan Yani est un pastiche de l’affiche de propagande américaine de 1943 sur laquelle une ouvrière portant un foulard rouge à pois blancs retrousse les manches de sa chemise bleue et affirme : « We can do it! » Ici, la jeune femme qu’a dessinée la caricaturiste Ipek Özsüslü serre avec son bras droit la tête d’un homme suant à grosses gouttes et tient avec son autre main une pancarte où on lit : Ne vous mêlez pas de mon style vestimentaire! Ce slogan fait référence aux récentes manifestations de femmes à Istanbul dénonçant les violences masculines et la pression sociale dans l’espace public.

Photographie de Ezgi Aksoy.
© Clément Girardot

« Si tu écris quelque chose qui est considéré comme insultant par le pouvoir, tu peux être condamnée à une peine de prison. Se retrouver derrière les barreaux n’est plus une possibilité éloignée pour aucune d’entre nous. »

Ezgi Aksoy, journaliste pour Bayan Yani et d’autres magazines indépendants

La Turquie a une longue tradition de presse satirique. Les premiers journaux combinant caricatures et information ont été publiés à la fin du 19e siècle. Fondé en 1991, l’hebdomadaire LeMan est un des médias phares du secteur. En mars 2011, à l’occasion de la Journée internationale des femmes, les dessinatrices et rédactrices du magazine se rassemblent pour produire un numéro hors série 100 % féminin. « Nous avions choisi de le publier à ce moment-là car les droits des femmes commençaient à être menacés par le durcissement de la politique de Recep Tayyip Erdogan. Nous avons reçu tellement de commentaires positifs que nous avons décidé de continuer », se souvient Ezgi Aksoy, journaliste pour Bayan Yani et d’autres titres indépendants.

Ainsi est né le mensuel au nom tout sauf anodin : résumant bien son parti pris anticonformiste, Bayan Yani signifie « femmes côte à côte » et fait référence à une forme de ségrégation sexuelle absurde. « Les compagnies nationales d’autocars interdisent aux hommes et aux femmes qui ne sont pas des proches de s’asseoir l’un à côté de l’autre », explique Ezgi Aksoy. Lors de la création du hors-série, un fait divers avait attiré l’attention de l’équipe : une femme qui voulait acheter un billet d’autocar s’était vu interdire de monter. « L’entreprise avait refusé de le lui vendre car c’était la dernière place disponible et elle aurait été assise à côté d’un homme, continue-t-elle. Cette règle est vraiment bizarre, car elle ne s’applique pas à d’autres moyens de transport, comme l’avion ou les bus urbains. »

Un esprit libertaire

Fidèle à cet esprit de dérision, Bayan Yani a su attirer au fil des années un lectorat croissant. Chaque mois, la publication s’écoule à 10 000 exemplaires dans les kiosques. Près de 360 000 personnes suivent sa page Facebook.

Dirigé collectivement par les six contributrices les plus impliquées, Bayan Yani fait la part belle aux caricatures et aux courtes histoires illustrées, mais on trouve aussi dans ses pages des articles, des entrevues et des photos. « Nous sommes libres de publier ce que nous voulons. Il n’y a pas de chef. Nous échangeons simplement nos idées par courriel », rapporte la dessinatrice expérimentée Feyhan Güver.

Photographie de Feyhan Güver.
© Clément Girardot

« Nous sommes libres de publier ce que nous voulons. Il n’y a pas de chef. Nous échangeons simplement nos idées par courriel. »

Feyhan Güver, dessinatrice

Cette courtepointe de formats et cette liberté de ton rappellent la presse libertaire des années 1970. Le contenu du magazine est le reflet de la personnalité et de l’engagement de chacune des collaboratrices. Ouvertement féministe, la publication suit les luttes politiques et sociales du pays, mais n’adopte jamais le ton moralisateur et élitiste de certains médias militants. Son fil rouge, c’est l’humour. « C’est important de faire rire, car ça nous donne plus d’impact! » note-t-elle.

Faire entendre la voix des Turques

Dans la Turquie conservatrice du président Erdogan, qui rappelle régulièrement sa vision patriarcale de la société, la voix des femmes peine à s’exprimer. Le gouvernement actuel ne compte d’ailleurs que 2 femmes sur 27 membres.

L’un des rares médias nationaux féministes, Bayan Yani traite de sujets qui touchent directement les femmes turques : les luttes pour conserver leurs droits, les violences dont elles font l’objet, le sexisme ordinaire du système judiciaire ou politique, la pression sociale et familiale… La tumultueuse vie politique turque ainsi que les actualités et faits divers liés aux femmes constituent la matière première de nombreuses caricatures qui sont autant de coups de gueule.

« De nombreux faits divers sordides impliquent des femmes, des enfants et des individus LGBTQ, note la dessinatrice Ipek Özsüslü. En général, les condamnations pour les meurtres de femmes, les viols et les sévices sur mineurs sont insuffisantes, et les réductions de peine carrément tragicomiques. » Dans un numéro du printemps dernier, un de ses dessins revient sur le viol et le meurtre d’un bébé de 2 mois.

Une caricature voisine montre un homme disant à sa femme assise devant une fenêtre : « Oh, je ne te poignarde pas, je ne te tue pas comme le font les autres… Que veux-tu de plus de notre mariage… » Son auteure, Feyhan Güver, aborde là avec une bonne dose d’humour noir une statistique glaçante : en 2016, 261 femmes ont été tuées par des hommes en Turquie.

La répression nourrit l’autocensure

Entre leurs critiques sociopolitiques au vitriol, les contributrices ne peuvent s’empêcher de penser aux éventuelles répercussions d’un dessin ou d’un texte qui déplairait au président ou à ses proches. « Si tu écris quelque chose qui est considéré comme insultant par le pouvoir, tu peux être condamnée à une peine de prison, déclare Ezgi Aksoy. Se retrouver derrière les barreaux n’est plus une possibilité éloignée pour aucune d’entre nous. »

Photographie de Ipek Özsüslü.
© Clément Girardot

« De nombreux faits divers sordides impliquent des femmes, des enfants et des individus LGBTQ. En général, les condamnations pour les meurtres de femmes, les viols et les sévices sur mineurs sont insuffisantes, et les réductions de peine carrément tragicomiques. »

Ipek Özsüslü, dessinatrice

Occupant depuis plusieurs années la première place des pays qui emprisonnent le plus de journalistes, la Turquie a encore resserré l’étau autour de la liberté d’expression après la tentative de coup d’État du 15 juillet 2016. Cette nuit-là, durant quelques heures, le pouvoir du gouvernement élu a vacillé à la suite du soulèvement spectaculaire mais mal coordonné d’une partie de l’armée. Plus de 170 travailleurs des médias sont actuellement incarcérés, dont le caricaturiste Musa Kart, du quotidien Cumhuriyet, le principal journal d’opposition.

Pour éviter une éventuelle arrestation, Ezgi Aksoy et Feyhan Güver reconnaissent devoir parfois s’autocensurer. Si Bayan Yani n’a pas encore eu de démêlés avec la justice, ce n’est pas le cas de LeMan, principale publication du même groupe de presse. « LeMan a dû faire face à de nombreux procès, mais le pire, ce sont les tentatives de lynchage », affirme Feyhan Güver. « Après la tentative de coup d’État de juillet 2016, un groupe est venu au bureau du magazine muni d’un bidon d’essence [NDLR : pour protester contre la page couverture qui représentait les mains d’Erdogan et celles de son ennemi, le prédicateur Fethullah Gülen, envoyant au combat sa base électorale et les conscrits de l’armée]. Il menaçait de mettre le feu au bâtiment, poursuit Ezgi Aksoy. Heureusement, il n’y avait personne à ce moment-là. Sinon qui sait ce qui aurait pu arriver à nos amis? »

Malgré un environnement très hostile aux médias indépendants, la publication compte continuer aussi longtemps que possible à faire entendre avec humour les aspirations féministes et émancipatrices d’une partie de la société turque. Pour de nombreuses lectrices, Bayan Yani est bien plus qu’un magazine : c’est un antidote à la morosité ambiante, une piqûre mensuelle de combativité, de liberté et de rire.

Qu'en pensez-vous?

1 Réaction

  1. André Mainguy

    Depuis Attaturk, les femmes avaient l’obligation de ne pas porter de foulard à l’Université. Dans les pays musulmans, la liberté ou la soumission de la femme est d’abord cautionnée par le politique. Aujourd’hui, avec un religieux comme Erdogan comme président de la Turquie, ce dernier redonne aux hommes de la famille le droit d’imposer à la femme.

    La Tunisie a connu ses années de liberté et d’immenses progrès avec le président Bourguiba, parce que la femme Tunisienne était libre de sa personne.

    En Arabie saoudite, la canadienne, Nathalie Morin et ses 4 enfants canadiens, depuis 12 ans séquestrée par son conjoint, ne peut revenir au Canada sans la permission de son conjoint, sans contrat de mariage.

    Même si elle et ses enfants sont victimes de sévices et que Nathalie doit recevoir de l’aide de l’École et de ses voisines, ce qui est une honte en Arabie saoudite pour un homme qui ne prend pas ses responsabilités, son dossier ne progresse pas.

    L’Ambassade canadienne l’a déjà expulsée de son Ambassade à Riyad, à 400 km de Dammam, la région Orientale, là où est concentrée la minorité chiite et où se trouvent les plus importantes réserves de pétrole du Royaume.

    Il y a un curieux de phénomène avec l’Arabie saoudite. Le Canada vend des blindés qui doivent servir de défenses, alors qu’ils ont été utilisés dans la région Orientale contre des civils.

    Le premier ministre Trudeau a répondu aux articles du The Globe & Mail, nous allons valider l’information. Dès le lendemain, l’Ambassadeur d’Arbie saoudite émettait un communiqué : Oui, nous avons utilisé les blindés canadiens contre des civils. Depuis, c’est silence Radio à Ottawa.

    Pour que les femmes soient libres et respectées dans tous les pays, il faut que les représentants des grandes démocraties parlent d,une seule voie. Pour le moment, c’est silence Radio, on vend des armes et nos professionnels travaillent dans ces pays, comme c’était le cas sous Khadafi.

    Heureusement qu’en Algérie et au Maroc, de jeunes femmes luttent pour s’affranchir des vieilles femmes traditionalistes que les jeunes appellent, « les Femelles Alpha ».

    Au Québec on a nos « Mâles Alpha » et là-bas, l’Arabie saoudite évolue moins vite que le chameau dans le désert.

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