Aller directement au contenu
Grand-mère tenant une petite fille dans ses bras.

Afrique du Sud : l’apport inestimable des « gogos »

par 

Journaliste depuis la fin des années 1990, Sylvie St-Jacques a fait ses premières armes comme pigiste pour divers magazines, avant d'être embauchée à La Presse en 2002. Dans la salle de rédaction de ce grand quotidien montréalais, elle a écrit pour le cahier Actuel, a passé cinq ans à couvrir la scène théâtrale, puis a été assignée à la section Pause de La Presse+. Un récent séjour de deux ans en Afrique du Sud, dans le contexte du décès de Nelson Mandela, la motive à présent à orienter son approche journalistique vers des enjeux liés à la justice sociale. Redevenue journaliste indépendante, elle étudie à temps partiel au programme de Médecine narrative de l'Université Columbia.

Surnommées « gogos », les grands-mères sud-africaines constituent d’importants piliers sociaux, elles qui s’occupent entre autres de leurs petits-enfants devenus orphelins en raison du VIH-sida. Malheureusement, leur contribution ne reçoit pas la reconnaissance qu’elle mérite.

En août 2016, 1 500 grands-mères sud-africaines (surnommées « gogos ») sont sorties dans les rues de Durban, en Afrique du Sud. Elles manifestaient pour faire valoir leurs droits et compétences dans les soins des orphelins du VIH-sida et réclamaient une reconnaissance plus significative de la contribution des aînées et du travail des femmes dans la société sud-africaine.

Lors d’un récent séjour en Afrique du Sud, nous sommes allée sur la trace des gogos, et avons constaté l’impact colossal et silencieux des nombreuses soignantes, mères par procuration, éducatrices, jardinières, cuisinières, aides domestiques, entrepreneuses et organisatrices communautaires qui accomplissent leur travail dans un contexte de précarité, de disparités économiques et parfois d’insécurité alimentaire et sanitaire.

Un long chemin vers la reconnaissance

Photographie de Janet Mokwena.

Comme Janet Mokwena, une aide-domestique, les aînées noires sud-africaines ont été les témoins et les captives des années de ségrégation raciale. Véritables piliers familiaux et sociaux, elles représentent aujourd’hui une force de travail indispensable, mais rémunérée au salaire minimum.

Durant les jours de décembre 2013 ayant suivi le décès de Nelson Mandela, de nombreuses travailleuses domestiques noires ont fait le trajet à partir des townships d’Alexandra et Soweto jusqu’à la banlieue de Houghton pour rendre hommage au libérateur de l’Afrique du Sud.

Parmi les milliers d’endeuillés venus entonner des chants de libération ou déposer une gerbe de fleurs ou un message devant la demeure de l’ancien président, il y avait Janet Mokwena, une dame dans la soixantaine qui a décrit son attachement pour Mandela. « Il a changé ma vie. Autrefois, les aides domestiques comme moi ne pouvaient pas adresser directement la parole à leur “madame”. Désormais, je peux parler à ma patronne. Nous pouvons même rigoler ensemble », a-t-elle exprimé, les yeux rougis et la voix étranglée par l’émotion.

Elles partent de loin, les aînées noires sud-africaines. Témoins et captives des années de ségrégation raciale, force de travail indispensable mais rémunérée au salaire minimum (environ 200 $ CAN par mois), piliers familiaux : elles poursuivent leur travail avec dévouement et dignité.

Retour au rôle de mère

Plus de 20 ans après la chute du régime de l’apartheid, plusieurs sont désormais grands-mères, avec à leur charge des petits-enfants dont les parents ont été fauchés par 30 ans de VIH-sida. Selon un rapport de l’UNICEF datant de 2015, 13,3 millions d’enfants ont perdu un ou deux parents des suites du VIH-sida en Afrique subsaharienne.

Ayant pignon sur rue dans la section « J » de Khayelitsha, un immense township en périphérie du Cap, l’organisme Grandmothers Against Poverty and AIDS (GAPA) offre du soutien à 19 grands-mères dont les enfants sont décédés. Avant d’atteindre les bureaux de l’organisme, nous traversons une rue principale chaotique, peuplée de petits commerces de grillades, de constructeurs d’habitations en tôle, de stands de minibus-taxis.

En retrait du brouhaha de Khayelitsha, la petite maison où est logé GAPA est un havre de paix pour les grands-mères actives et productives et leurs petits-enfants qui s’y rendent après l’école pour se faire raconter des histoires, recevoir une collation, apprendre à danser ou être accompagnés dans leurs devoirs.

Les grands-mères de GAPA, explique la directrice générale Yolisa Vivienne Budaza, sont outillées pour faire de la mobilisation dans la communauté. « Elles trouvent refuge et réconfort dans le soutien qu’elles s’apportent mutuellement. Les grands-mères deviennent aussi très actives pour sensibiliser leurs proches à d’autres problèmes sociaux comme le viol, l’abus de drogues, le chômage… »

Entrepreneuses et militantes

Lors de notre visite dans les locaux de GAPA, une demi-douzaine de résidentes de Khayelitsha sont affairées à diverses tâches. Aux fourneaux, certaines préparent de quoi nourrir les enfants. L’une des grands-mères repasse un vêtement confectionné sur place. Derrière une table couverte de pièces tricotées ou crochetées, une autre est assignée à la vente de produits d’artisanat.

« En plus d’offrir des ateliers de jardinage, de crochet et de tricot, nous leur enseignons l’entrepreneuriat pour assurer leur survie. Parce qu’elles doivent désormais redevenir parents! » témoigne Yolisa Vivienne Budaza.

Même si l’âge de la retraite a sonné, les grands-mères ont encore beaucoup à faire et à donner, avance la directrice de GAPA. « Elles possèdent en elles une grande richesse qui peut être transmise aux jeunes générations. Leur expérience peut apporter beaucoup à la communauté. »

D’ailleurs, elles s’impliquent! « Les grands-mères font aussi de la mobilisation communautaire, organisent des discussions sur le thème de la santé, et forment des alliances avec d’autres grands-mères pour poursuivre la lutte contre les problèmes sociaux et le VIH-sida. »

À l’autre bout du pays, du côté de Durban, l’organisme Hillcrest AIDS Centre Trust travaille aussi dans cet esprit, et offre diverses formations (couture, jardinage, élevage de poulets) aux grands-mères, afin de promouvoir l’indépendance de celles qui apportent des soins aux orphelins du VIH-sida. « Si la génération des orphelins peut s’épanouir pour devenir nos futurs leaders, médecins, avocats, mères, pères et travailleurs, tout en développant leur estime d’eux-mêmes et un sens moral, nous devons les soutenir, ainsi que leurs grands-mères. Les gogos sont l’épine dorsale de notre communauté », exprime Cwengi Myeni, gestionnaire des groupes de soutien du Hillcrest AIDS Centre Trust.

L’art au service de la dignité

Grand-mère devant une machine à écrire.
© Hillcrest AIDS Centre Trust

L’organisme Hillcrest AIDS Centre Trust offre diverses formations (couture, jardinage, élevage de poulets) aux grands-mères. L’objectif : promouvoir l’indépendance de celles qui apportent des soins aux orphelins du VIH-sida.

En Afrique du Sud, le tricot, la couture, le tissage et la broderie de perles sont des techniques traditionnellement associées au travail silencieux et invisible des femmes. Dans leur croisade pour une meilleure reconnaissance de leur apport à la société, les gogos se réapproprient ces formes ancestrales d’artisanat et transmettent ces pratiques aux jeunes.

L’exposition Women’s Work: Crafting Stories, Subverting Narratives, tenue au début de 2017 à l’Iziko South African National Gallery, dans la ville du Cap, a prolongé cette mission en présentant une rétrospective d’artistes qui emploient ces techniques. Par exemple, les œuvres fortes et chargées symboliquement d’Athi-Patra Ruga ou de Lerato Shadi, utilisant le tricot, faisaient directement écho aux croisades des grands-mères sud-africaines.

Les co-commissaires de l’exposition, Ernestine White et Olga Speakes, nous ont parlé de la démarche et de l’intention qui ont précédé la conception de chaque pièce évoquant le passé des femmes dans la société sud-africaine. À travers ces objets faits de laine ou de shweshwe (le coton traditionnel sud-africain), la dentelle et la tapisserie, les artistes parlent d’exploitation, de douleur, de maternité, et de tant d’histoires jamais entendues appartenant aux femmes sud-africaines.

L’une des œuvres les plus marquantes est certainement la pièce The Value of Labour, fruit d’une performance de Lerato Shadi. Il s’agit d’une très longue traîne en laine rouge, que l’artiste a conçue devant public lors du festival d’arts de Grahamstown, dans le Cap-Oriental, en juillet 2016. Elle a passé plusieurs heures par jour sans boire ni manger, à crocheter sans cesse. « Cette œuvre transmet plusieurs niveaux de conscience. Elle parle du narratif du corps noir féminin, de la douleur de ce corps, de la violence physique qui continue de se perpétrer… » commente Ernestine White.

Dans ces travaux d’aiguille, l’âme des grands-mères sud-africaines et de celles qui ont vécu avant elles perdure. Et l’heure est venue de reconnaître leur colossale contribution.

En complément d’info

En Afrique du Sud, le pourcentage de la population âgée de 60 ans et plus est passé de 7,1 % en 1996 à 8 % en 2011, selon l’étude gouvernementale Profile of Older Persons in South Africa. En 2011, la proportion de personnes de plus de 60 ans chez les Blancs se chiffrait à 20,1 %, alors qu’elles étaient seulement représentées à 6,1 % chez les Noirs sud-africains.

Qu'en pensez-vous?

Aucune réaction

Inscription à l'infolettre