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Équipe de roller derby.

Le roller derby, champion du féminisme

par 

étudiante en rédaction à l'Université de Montréal et enseignante en français. Elle écrit sur les enjeux féministes via son blogue Feminada et s'intéresse particulièrement à la représentation de la féminité et de la masculinité dans les médias.

De par sa philosophie inclusive, son fonctionnement démocratique et les valeurs d’émancipation qu’il véhicule, le roller derby offre une autre perspective sur le sport.

« Ça doit être hot de voir des gars en patins! » Cette phrase trahissant des réflexes tenaces agace Andrée-Anne Gagnon, alias Mitsou Bitchy, entraineuse des Duchesses de Québec. « Dans la société, ajoute-t-elle, les sports masculins prennent toute la place. » Tranchons d’emblée cette question : des équipes d’hommes existent, mais au roller derby, ce sont les femmes qui déterminent les règles. Quel autre sport peut se vanter de cela? Connue sous le nom de Cracker Jass, Jacinthe Dupuis joue pour la ligue montréalaise. Selon elle, contrairement aux autres sports d’équipe considérés comme masculins par défaut, « le derby est probablement le seul où le volet féminin n’est pas l’autre ». L’athlète précise : « On dit le tennis, puis le tennis féminin, mais on dit le derby et le derby masculin. »

Un sport en constante évolution

Les femmes n’ont cependant pas toujours dominé le roller derby. Quand il vit le jour aux États-Unis, lors de la Grande Dépression, le sport était mixte. Il s’agissait, à l’origine, d’un marathon en patins à roulettes. Les chutes et les accrochages attiraient les foules. Marketing oblige, on conserva les éléments violents pour en faire un sport de contact. Dans les années 1950, la discipline connut une grande popularité et était diffusée à la télévision. Ses aspects théâtral et brutal furent exploités au maximum dans les années 1970, où, comme à la lutte professionnelle, on scénarisait les combats. Mais le public se lassa et le derby tomba dans l’oubli. Puis, au début des années 2000, les milieux alternatifs en firent renaitre une nouvelle mouture, essentiellement féminine. À partir de cette période, les joueuses gouvernaient leur sport.

Andrée-Anne Gagnon.
© Catherine B. Photographe

« On veut démocratiser le sport pour que toutes s’y sentent acceptées. »

Andrée-Anne Gagnon, alias Mitsou Bitchy, entraineuse des Duchesses de Québec

La discipline n’a jamais cessé de se transformer. Jacinthe Dupuis relate qu’à sa réapparition, « l’aspect spectacle attirait beaucoup les gens. L’ambiance était plus festive. Il y avait les costumes, les noms… Depuis, les joueuses ont travaillé pour que le roller derby obtienne plus de légitimité. On veut le faire reconnaitre comme un vrai sport parce qu’on s’entraine pour vrai », affirme-t-elle. Andrée-Anne Gagnon abonde dans le même sens. À son avis, certains spectateurs profanes veulent voir des filles se rentrer dedans, mais « s’ils reviennent, c’est parce qu’ils ont apprécié la performance athlétique ».

Un sport de puissance

Les coups d’éclat et de patins à quatre roues dissimulent stratégies, coopération… et règles élaborées. Allons toutefois à l’essentiel. Chaque équipe envoie cinq joueuses sur la piste ovale : une « jammeuse » et quatre bloqueuses. La « jammeuse », reconnaissable à l’étoile sur son casque, doit dépasser les bloqueuses de l’autre équipe, qui tentent de lui barrer la voie. Ces dernières doivent aussi aider leur propre « jammeuse » à traverser la formation adverse. À chaque joueuse rivale dépassée, la « jammeuse » marque un point pour son équipe. Les contacts étant permis des cuisses aux épaules, les athlètes s’entrechoquent régulièrement. Celles-ci évoluent avec une assurance remarquable, en dépit des fréquentes chutes.

Bibliothécaire discrète le jour, patineuse combattive le soir? Les lieux communs foisonnent sur ce sport défiant les stéréotypes de la féminité traditionnelle. Pour l’ex-joueuse américaine Karen Kuhn, il n’y a pas de métamorphose, pas de dualité. « Le roller derby, assure-t-elle, c’est ce que nous sommes, cela fait partie de nous. » Sur la piste comme dans la vie, la force s’affirme de diverses manières. Ici, tous les types de corps apportent leurs avantages, chose rare dans le monde sportif, croit Jacinthe Dupuis. « Les plus petites, rapides et capables de se faufiler, sont des bonnes jammeuses, tandis que les plus costaudes sont des bloqueuses : elles jouent un peu plus physique. »

Un sport d’inclusion

Diversité des corps, mais aussi des horizons. Depuis la renaissance du sport, la communauté LGBTQ+ s’y est beaucoup investie. « Mes deux enfants ont grandi avec le derby, raconte Karen Kuhn. Ils ont côtoyé des personnes trans, homosexuelles et ont évolué dans un environnement où on peut être soi-même. » Gagnant en popularité, la discipline attire un nombre grandissant de mères. « Assez pour qu’à Montréal, elles bénéficient d’un service de garde lors des entrainements. On s’adapte aux nouvelles réalités », déclare Jacinthe Dupuis. La diversité culturelle dans les ligues est également souhaitée. Cependant, en ce sens, la partie n’est pas encore gagnée. « Le roller derby demeure très blanc, déplore Andrée-Anne Gagnon. On veut démocratiser le sport pour que toutes s’y sentent acceptées. »

Photographie de Karen Kuhn.

« On réalise des prouesses physiques jamais crues possibles auparavant; on appartient à un groupe de femmes qui créent leur propre espace décisionnel… en plus de participer à cette révolution dans le monde du sport! »

Karen Kuhn, ex-joueuse américaine et gestionnaire de projets à la Women’s Flat Track Derby Association (WFTDA)

Cette volonté d’inclusion règne aussi chez l’organisation maitresse. Située à Austin, au Texas, la Women’s Flat Track Derby Association (WFTDA) chapeaute plus de 400 ligues à travers le monde. Karen Kuhn y est gestionnaire de projets. « Dans les autres organisations sportives, ce sont des bureaucrates, et généralement des hommes, qui gouvernent. Mais ici, soutient l’Américaine, ce sont les athlètes. » Par souci de démocratie, deux représentantes de chaque ligue siègent dans cet organisme à but non lucratif. Ainsi, même les petites ligues participent aux décisions quant aux règles, à l’éthique et à l’orientation de ce sport en constante évolution. L’organisation s’adapte donc aux joueuses, et non l’inverse. « Nous voulons montrer au monde de la gouvernance sportive qu’on peut fonctionner autrement », déclare Karen Kuhn.

Un sport indépendant

« Par les joueuses, pour les joueuses », voilà la devise au roller derby. Dès lors, ces dernières mettent la main à la pâte, car au sein des ligues, le travail est généralement bénévole. Malgré une grande implication des athlètes, le roller derby requiert des moyens pour se développer. De plus, comme les autres sports féminins, il occupe peu de place dans l’univers médiatique. Présentement, on peut seulement visionner les championnats sur le Web. Plus de visibilité améliorerait l’accessibilité de la discipline et la rendrait plus performante. À Québec, par exemple, « les espaces à prix abordable pour pratiquer sont rares, admet Andrée-Anne Gagnon. Surtout l’hiver, car tous les arénas servent au hockey ». Malgré ces embuches financières, l’entraineuse préfère éviter les partenariats avec de grosses compagnies.

Photographie de Jacinthe Dupuis.
© Claudia Maréchal

« Depuis [la réapparition de ce sport], les joueuses ont travaillé pour que le roller derby obtienne plus de légitimité. On veut le faire reconnaitre comme un vrai sport parce qu’on s’entraine pour vrai. »

Jacinthe Dupuis, joueuse pour la ligue montréalaise, connue sous le nom de Cracker Jass

Car le capital, on le sait, engendre souvent des problèmes éthiques. « Le derby, affirme Jacinthe Dupuis, reste très propre. Quand tu commences à mettre de l’argent dans une organisation sportive, le sport attire le lobbying et risque de devenir un peu moins beau. » Le sort du roller derby repose entre les mains de celles qui le pratiquent. Iront-elles un jour aux Jeux olympiques? Sur de telles questions, les points de vue divergent. Pour sa part, la Montréalaise désire que la discipline continue d’évoluer, mais « sans renier les origines de sa résurgence ni les valeurs d’empowerment et d’inclusivité qui l’ont rendue si populaire », souligne-t-elle.

Un sport féministe

De tous les sports, le roller derby remporterait probablement le trophée du féminisme. La discipline favorise l’émancipation, tant individuelle que collective. Karen Kuhn résume la situation de cette manière : « On réalise des prouesses physiques jamais crues possibles auparavant; on appartient à un groupe de femmes qui créent leur propre espace décisionnel… en plus de participer à cette révolution dans le monde du sport! » Selon Jacinthe Dupuis, « même s’il n’a pas nécessairement de vocation politique, le derby a sans conteste un poids politique », grâce à sa philosophie et à son fonctionnement. Ces patineuses, qui foncent dans la mêlée, brisent les stéréotypes et gouvernent leur destinée, pourraient provoquer de grosses vagues. Le milieu sportif, largement dominé par les hommes, en aurait grandement besoin.

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Voici les coordonnées des organisations du Québec :

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