Aller directement au contenu
Photographie d’une femme heureuse tenant un cartable

Jamais trop tôt pour bien faire

par 

Journaliste au quotidien Le Devoir pour la section Éducation. Diplômée de l’ UQAM en journalisme en 2002, elle réalise plusieurs grands reportages comme journaliste indépendante à l’étranger, notamment en Europe, en Amérique latine et en Afrique pour divers magazines québécois. En 2007, elle coréalise Mexique illégal, un court-métrage documentaire sur l’immigration clandestine centraméricaine. Lisa-Marie Gervais détient une maîtrise de l’Institut de sciences politiques de Paris.

« Un cours sur le féminisme au secondaire ? Et pourquoi pas ! Depuis , quatre Ontariennes dans la vingtaine ont porté l’idée à bout de bras : pétitions, ateliers, lobbying auprès du gouvernement. Tant et si bien que le ministère de l’Éducation a décidé d’inscrire le cours au programme dès le printemps . Oui, madame ! »

« J’en ai vu des filles saoules à des partys… et des gars qui faisaient ce qu’ils voulaient avec elles. C’est pas le genre d’éducation sexuelle qu’on veut recevoir », lance Lara Shkordoff. Au bout du fil, la voix est jeune, mais le ton, déterminé. L’étudiante de 24 ans diplômée en communication n’a pas la langue dans sa poche. Ni les deux pieds dans la même bottine. Avec trois copines de l’Université de Western Ontario, elle a fondé, en , le Projet Miss G, un groupe de jeunes féministes préoccupées par l’égalité des sexes. L’objectif ? Mener campagne pour que les élèves de 11e et 12e années (des jeunes âgés de 15, 16 ans) des écoles secondaires ontariennes puissent avoir un cours qui aborde les questions d’un point de vue féminin. Une sorte de cours sur le sexe…mais pas nécessairement celui que donnerait une infirmière. On y aborderait la question des rapports sexuels, certes, mais on y causerait aussi société, histoire, droits…

« Il m’a manqué quelque chose à l’école secondaire : les connaissances de base pour m’aider à décoder la société, surtout les relations hommes-femmes, constate Lara Shkordoff, lucide. Je voudrais que les filles puissent développer leur pensée critique. » Évidemment, elle reconnaît qu’elle n’a pas eu à se battre autant que sa mère et sa grand-mère pour obtenir des droits. À commencer par celui d’aller à l’école. « On a des acquis. Mais pour moi, il y a encore beaucoup de sexisme dans la société, même si c’est moins évident qu’à l’époque. »

Vraiment ? Pour la jeune femme, qui travaille comme réceptionniste pour payer ses études, c’est une réalité quotidienne. Le stéréotype de la jeune et jolie secrétaire, elle connaît. « Je vis une expérience de sexisme tous les jours », affirme-t-elle. Dans le regard des hommes qui la dévisagent ou l’observent à la dérobée, mais aussi dans celui des femmes qui la scrutent de la tête aux pieds. « Je peux lire dans leurs pensées. Le simple fait que je sois réceptionniste fait en sorte que les gens me perçoivent différemment. » Certes, dans nos sociétés occidentales, on remet de moins en moins en question le droit des femmes à travailler ou celui des hommes à se prévaloir d’un congé parental. Selon Lara Shkordoff, la différence est plus subtile. « On va jusqu’à catégoriser physiquement les femmes et penser que, selon leur grosseur ou la couleur de leur peau, elles doivent être traitées comme ceci ou comme cela », lance la jolie brunette.

Une croisade féministe

Cette croisade contre le sexisme part d’un constat : l’estime de soi des jeunes filles chute lorsqu’elles commencent l’école secondaire, études à l’appui. À la télé, sur Internet, dans les magazines, les jeux vidéo, les films, les jeunes sont bombardés de stéréotypes et d’images d’une conception idéalisée des relations. Les femmes — comme les hommes — s’y perdent, croit la jeune Ontarienne. C’est sans compter la violence qui sévit dans toutes les couches de la société. « Le harcèlement sexuel est encore très présent, surtout dans les communautés autochtones. La violence est épidémique. On dit qu’une femme sur trois est maltraitée dans une relation, et notre société continue d’accepter ça sans rien dire, s’indigne-t-elle. Pour moi, il est clair que c’est un problème d’éducation. Je sentais qu’un cours était nécessaire. »

Mais attention, pas question de casser du sucre sur le dos des messieurs. Il ne s’agit pas d’un « cours de filles » où seront tirées des conclusions simplettes à la « les hommes viennent de Mars et les femmes, de Vénus ». Le but est de mettre les femmes en valeur en appelant les choses par leur nom. Les mouvements féministes, les droits des femmes, la sexualité féminine, les femmes et l’art et même le lesbianisme : ce cours sera l’occasion d’aborder divers sujets qui resitueront les femmes au cœur de l’histoire. D’un point de vue pratique, des ateliers et des débats pourraient être réalisés sur la violence faite aux femmes, l’avortement, l’anorexie…« Je serais heureuse si le cours parvenait à ouvrir les yeux des jeunes. On voudrait qu’ils soient ensuite capables, parce qu’ils vont mieux se connaître, d’établir de meilleures relations avec les autres, explique la militante féministe. Et bien sûr, s’ils arrivaient à être critiques vis-à-vis de leurs institutions, ce serait l’idéal. »

Attention, femmes avec cerveaux !

Son groupe de militantes pédagogiques s’est formé à la suite d’une profonde réflexion entre copines sur la manière de changer les mentalités dès l’adolescence. En , à la sortie d’un cours en études féministes à l’université, Sarah Ghabrial et Sheetal Rawal se remémoraient leur passage à l’école secondaire. Elles ont dû reconnaître qu’elles auraient pu éviter certaines mauvaises expériences si elles avaient eu accès, avant l’université, à une sorte de cours 101 des relations hommes femmes, par exemple.« L’étape de l’école secondaire est cruciale dans le développement d’un individu », insiste Lara Shkordoff, qui s’est aussitôt jointe au duo, suivie de Dilani Mohan. C’est ainsi qu’est né le Projet Miss G_, nommé en l’honneur d’une étudiante en médecine de la Nouvelle-Angleterre qui a vécu à la fin du 19e siècle. Fait rarissime à l’époque, Miss G avait réussi à s’imposer dans ce milieu d’hommes en figurant parmi les meilleurs de sa cohorte. Terrassée d’un mal soudain, la demoiselle dans la fleur de l’âge a rendu l’âme en . L’autopsie a révélé une anomalie au cerveau. Tout en louant sa persévérance et son talent, Edward H. Clarke, un médecin et homme de science respecté, avait néanmoins conclu que la jeune dame était morte d’avoir trop « utilisé » son cerveau. Elle n’avait pas « un bon système reproducteur qui allait servir la race », elle qui « dépensait toutes ses énergies à des travaux intellectuels », avait écrit le Dr Clarke dans un article scientifique. « C’est une histoire horrible mais cute à la fois. Elle sert bien notre cause. Les gens doivent la connaître », souligne Lara Shkordoff.

À coup d’ateliers à l’université, de sit-in, d’une centaine de pétitions, de sites Internet, de t-shirts roses, les quatre jeunes filles ont consolidé leurs appuis… qui ont fait boule de neige. Solidement organisées, elles ont même convié le tout-Toronto à une partie de croquet sur la pelouse de Queen’s Park. Vêtues de leurs uniformes « Miss Education », le message qu’elles lançaient était sans équivoque.

Dans l’arène médiatique, elles ont séduit le Toronto Star, des magazines de tout acabit, des journaux locaux et la radio AM de Toronto. Des professeurs et des étudiants se sont ralliés à leur cause. Certaines commissions scolaires de la région de Toronto ainsi que l’écrivaine militante féministe Judy Rebick les ont également appuyées. Ne restait plus qu’à s’attaquer au plus gros morceau : le gouvernement. Stratégiquement, il fallait d’abord aller chercher des appuis de députées de la région, pour ainsi remonter jusqu’au ministère de l’Éducation.

Course à obstacles

Mais cette opération séduction, qu’elles ont menée presque sans argent — à part des dons et une petite bourse gouvernementale –, n’aura pas toujours été facile. Deux ministres de l’Éducation sont passés sans donner suite aux revendications du Projet Miss G_. « Au début, le gouvernement nous a complètement ignorées. Ça a pris un certain temps avant qu’on nous prenne au sérieux », raconte Lara Shkordoff. Une femme, Kathleen Wynne, ministre de l’Éducation depuis , a fini par leur tendre l’oreille… et la main. Moins d’un an plus tard, en , voyant que l’équipe de travail n’avait pas encore commencé à plancher sur la rédaction d’un cours, les « mademoiselles G » se sont impatientées. Elles ont invité leurs partisans à inonder d’appels les bureaux du cabinet de la ministre. Se heurtant à des boîtes vocales remplies à pleine capacité, le groupe a contre attaqué par une offensive courriel. Dehors, devant les bureaux du Ministère, des manifestants ont dénoncé la violence faite aux femmes, pancartes au poing.

À l’hiver , le cours a finalement été testé sous forme de projet pilote dans une poignée d’écoles ontariennes. Au ministère de l’Éducation, la porte parole Patricia MacNeil le confirme : intégré dès le printemps au nouveau cursus en sciences sociales, le cours Equity, women studies and world cultures sera officiellement offert dans toutes les écoles secondaires de l’Ontario dès l’automne . À condition qu’il y ait une demande. Pour épargner certaines susceptibilités, le cours sera optionnel. « Parler de colonisation, d’oppression des femmes, de lesbianisme et d’homophobie, ce n’est pas rien », reconnaît Lara Shkordoff. En effet. Mais pour détruire les tabous qui planent encore sur ces sujets délicats, elle a fort bien choisi son arme.

Qu'en pensez-vous?

Aucune réaction

Inscription à l'infolettre