Aller directement au contenu
Photographie de la définition du mot « Français » dans un dictionnaire.

Quand le masculin l’emporte sur le féminin

par 

Pratique le métier de rédactrice et de recherchiste depuis 2006. Elle a collaboré aux publications du Centre d’études et de coopération internationale (CECI), au cahier Air du temps du journal ICI. Diplômée en histoire de l’art, elle œuvre également à titre de rédactrice et éditrice de contenu Web pour le compte d’organismes voués à la diffusion de la culture et du patrimoine.

La règle de la grammaire française voulant que le masculin l’emporte sur le féminin aurait été introduite au 17e siècle pour contrer l’influence grandissante des femmes sur la scène intellectuelle*. Près de 400 ans plus tard, elle est toujours en vigueur. Un exemple parmi d’autres qui démontre que la langue reflète les stéréotypes et les inégalités de genre présentes dans nos sociétés.

« Ce guide est principalement destiné aux étudiants, au directeur de recherche et aux directeurs de programme de cycles supérieurs. Il peut également s’avérer un outil de référence pour les étudiants de premier cycle devant produire un travail de recherche », peut-on lire sur le site Web de l’UQAM, dans la section Guide de présentation des mémoires et des thèses**. Où sont les femmes dans tout ça? On se le demande.

Raphaël Haddad est le fondateur de Mots-Clés, en France. Cette agence de communication offre des ateliers d’écriture inclusive aux syndicats, aux entreprises et aux établissements d’enseignement qui en font la demande. « Il faut redonner une place au féminin dans la langue française afin de faire progresser l’égalité dans la société, estime-t-il. Car c’est par le langage que nous intériorisons et véhiculons nos représentations du monde qui nous entoure. Or, notre langue française demeure fondamentalement phallocentrique. Je pense aux fameuses règles de grammaire “le masculin vaut neutre”, ou “le masculin l’emporte sur le féminin”. »

Photographie de Raphaël Haddad.

« […] c’est par le langage que nous intériorisons et véhiculons nos représentations du monde qui nous entoure. Or, notre langue française demeure fondamentalement phallocentrique. »

Raphaël Haddad, fondateur de l’agence Mots-Clés en France

L’agence a récemment été contactée par une grande entreprise spécialisée dans la métallurgie qui souhaitait adopter l’écriture inclusive dans ses offres d’emploi. Selon le spécialiste, c’est une manière pour elle de proclamer sa considération pour un enjeu de société essentiel : la réduction des inégalités femmes-hommes. « Des études ont démontré que lorsque la place des femmes est véritablement pensée au sein d’une entreprise, c’est un levier puissant et rapide de féminisation des effectifs. »

Des métiers et des hommes

À l’heure actuelle, des débats font toujours rage en France sur la féminisation des noms de métiers. « Certaines résistances proviennent de l’Académie française, estime Raphaël Haddad. Les noms de métiers féminisés dérangent, car ils renvoient au fait que des femmes investissent des terrains initialement perçus comme exclusivement masculins. »

Au Québec, la féminisation des titres de fonction a été acceptée plus aisément, selon la linguiste Hélène Dumais. « Il y a eu des hésitations quant à certaines formes féminines, mais leur emploi s’est implanté rapidement dans les pratiques langagières », explique celle qui anime des sessions de formation en rédaction épicène. Au début des années 1980, des formes féminines étaient «  en concurrence ». Par exemple, la forme régulière professeuse aurait dû être employée, mais les principales intéressées ne voulaient pas retenir ce titre au féminin, la finale en –euse étant parfois sentie comme péjorative. On a plutôt penché pour professeure, en s’appuyant notamment sur le modèle de supérieure, explique la linguiste. L’OQLF a d’ailleurs recommandé en 1986 l’emploi de cette forme en –eure.

Photographie de Hélène Dumais.

« Des spécialistes n’hésitent pas à remettre en question les règles énoncées par l’Académie et souhaitent la voir avancer plus rapidement afin de mieux témoigner des progrès à l’échelle de la francophonie. »

Hélène Dumais, formatrice et linguiste

Pour Lori Saint-Martin, ce n’est pas un hasard si l’Académie française a accueilli une première femme dans ses rangs (Marguerite Yourcenar) plus de 300 ans après sa fondation. La professeure au Département d’études littéraires de l’UQAM et coordonnatrice de la recherche à l’Institut de recherches et d’études féministes (IREQ) souligne que « l’Académie a imposé la domination masculine dans la langue française. Avant que la langue ne soit codifiée, on féminisait beaucoup plus couramment ».

L’oiseau perd des plumes

L’Académie française aurait cependant perdu de son prestige. Selon Céline Labrosse, autrice des ouvrages Pour une langue française non sexiste et Pour une grammaire non sexiste, plusieurs linguistes ont statué que « l’institution faisait partie du paysage, sans plus ». Hélène Dumais abonde dans le même sens, et estime que « des spécialistes n’hésitent pas à remettre en question les règles énoncées par l’Académie et souhaitent la voir avancer plus rapidement afin de mieux témoigner des progrès à l’échelle de la francophonie ».

Photographie de Céline Labrosse.

Céline Labrosse, autrice des ouvrages Pour une langue française non sexiste et Pour une grammaire non sexiste, fait remarquer que de nos jours, les journaux, magazines et revues spécialisées agissent autant comme organes normatifs que le gouvernement.

Pierre-Luc Landry, auteur et professeur de littérature au Collège militaire royal du Canada, aime beaucoup étudier les autrices Louky Bersianik et Nicole Brossard en classe afin de réfléchir à la féminisation des termes et à la création de nouveaux mots. « Le petit cours historique que je donne à mes étudiants et étudiantes sur l’Académie française et ses règles arbitraires et misogynes leur permet de comprendre qu’une langue n’est jamais figée, et que si elle l’est, c’est qu’elle est morte. Le féminin autrice, s’il est différent du féminin auteure auquel ils et elles sont habitué·e·s***, ne leur semble pas aussi loufoque que d’autres qui, dans le contexte militaire qui est le leur, seraient plus difficiles à intégrer. Capitainesse, par exemple, les fait bien rigoler. »

Un mythe, le pouvoir que possède cette légendaire institution? Raphaël Haddad croit que l’Académie française ainsi que les éditeurs de dictionnaires et de manuels scolaires « se présentent comme des instances qui fixent des règles, mais se contentent généralement de diffuser des usages qui les précèdent toujours socialement ». Il s’agirait donc de banaliser les usages de l’écriture non sexiste pour qu’ils soient enregistrés par les instances chargées de la régulation normative de la langue.

Lectrices et lecteurs : la rédaction épicène

« Rédiger épicène, c’est d’abord avoir le souci de donner une visibilité égale aux hommes et aux femmes dans les textes », écrit l’Office québécois de la langue française (OQLF) sur son site Web. « La rédaction épicène a été introduite par les groupes féministes, communautaires et syndicaux dans les année 1970 », rappelle la linguiste Céline Labrosse. Lentement mais sûrement, elle tend à se répandre ailleurs, notamment au gouvernement.

Marie-Ève Arbour, terminologue à l’OQLF, soutient que l’institution a à cœur le dossier de la féminisation. « Nous avons ajouté des appellations au féminin dans le Grand dictionnaire terminologique et rédigé une formation sur la rédaction épicène et la féminisation lexicale, que nous avons déposée sur notre site Internet. » L’équipe a le mandat de promouvoir ces outils auprès du personnel et de la fonction publique.

Pierre-Luc Landry a remarqué pour sa part que « l’usage des féminins épicènes, en dehors des cercles féministes et queer, est très peu répandu ». Pour la formatrice Hélène Dumais, il doit y avoir une conscientisation et un choix réel de travailler en ce sens sur le plan individuel. Et sur le plan public, ce doit être une décision intégrée au quotidien. « À cet égard, la publication de guides et la formation donnée dans les établissements d’enseignement et en milieu de travail vont permettre de sensibiliser la population. »

Au gouvernement, mais pas seulement

De nos jours, les journaux, magazines et revues spécialisées agissent autant comme organes normatifs que le gouvernement, fait remarquer Céline Labrosse. Comment infléchir leur contenu? « En invitant les journalistes, éditorialistes, publicitaires et le lectorat à éviter le mot homme généralisant (humain, personne); à utiliser l’alternance des genres (collègues, amis, voisines, sœurs) et les dédoublements (c’est arrangé avec le gars – ou la fille – des vues) », entre autres. La linguiste lance d’ailleurs l’idée qu’un journal d’envergure produise une édition strictement rédigée au féminin généralisant, afin que les lecteurs se rendent compte de la difficulté de s’identifier à l’autre genre.

Luce Julien, rédactrice en chef du journal Le Devoir, estime que « s’il y a un journal sensible à cette question, c’est bien [eux] ». Il n’y a pas de manuel à l’usage des journalistes. C’est l’équipe de révision et de correction qui se charge de féminiser les titres et les fonctions, par exemple. « Pour ce qui est du recours au dédoublement, c’est certain qu’en tant que journal, nous avons des préoccupations relatives à la longueur et à la lourdeur des textes. »

Comment faire pour contourner ces problèmes? L’œil s’habitue très vite à l’utilisation du point médian, selon le fondateur de l’agence Mots-Clés. « Sinon, il est tout à fait possible de recourir à des termes épicènes (le lectorat) au lieu de l’énumération (les lectrices et les lecteurs) afin de produire des écrits ergonomiques. » Et M. Haddad de conclure : « Je ne le dirai jamais assez : les femmes n’encombrent pas un texte! »

* Pour en savoir plus, lire Non, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin! Petite histoire des résistances de la langue française d’Éliane Viennot, Éditions iXe, 2014

** www.guidemt.uqam.ca

*** À la Gazette, on n’a pas encore adopté l’ajout du féminin après le point médian, mais dans ce texte, il s’imposait. En tant que média féministe, on est à réfléchir à la meilleure façon de rendre sa place au féminin dans nos articles.

La langue française doit-elle forcément être binaire?

Avec ses genres masculin et féminin, la langue française est binaire. Mais la linguiste Céline Labrosse rappelle que 43 % des adjectifs (libre, authentique) et 29 % des noms communs de personnes (psychologue, concierge) sont bivalents ou épicènes, « ce qui alloue une certaine marge de manœuvre aux personnes ne s’identifiant à aucun des deux sexes. En France, des groupes ont inventé d’autres pronoms personnels (al, ol, iel, yel et celleux) dont la popularité reste à vérifier ».

Dans les cours du professeur de littérature Pierre-Luc Landry, les étudiant·e·s sont invité·e·s à explorer la langue et à utiliser des usages alternatifs. « Mais il faut que le système soit cohérent. Si elles et ils se mettent à utiliser les pronoms celleux ou iels dans d’autres cours ou dans le cadre de leur carrière et que cela leur pose certains préjudices, alors là, c’est moins drôle. » M. Landry croit qu’il faudrait que « des textes accessibles sur ces pratiques circulent mieux, qu’on en parle dans les facultés d’éducation et qu’une certaine forme de consensus, même parcellaire, soit atteinte afin d’éviter de trop déconstruire la langue ».

Dominique Bourque, professeure agrégée à l’Institut d’études des femmes et au Département de français de l’Université d’Ottawa, entamera sous peu un projet de recherche sur la neutralisation ou la multiplication des identités de genre, intitulé La troisième personne. Car « madame, monsieur, il et elle sont désormais des termes inadéquats pour une portion grandissante de la population », écrit-elle dans le résumé du projet. Si les pronoms iel et celleux, qui associent le féminin et le masculin générique, sont actuellement utilisés, Mme Bourque préfère utiliser le ul, qui vient du mot universel.

Lori Saint-Martin, traductrice, professeure de littérature et coordonnatrice à l’IREF, rappelle que « nous parlons des langues, mais ce sont aussi les langues qui nous parlent, qui nous mettent des idées dans la tête, et qui inculquent le sexisme ». Pour elle, dépasser la binarité – dans la langue comme ailleurs – est un exercice certes difficile, mais inspirant et nécessaire.

Quelques procédés de rédaction épicène suggérés par l’OQLF

  • Dédoublement : l’ouvrière et l’ouvrier
  • Formulation neutre : le lectorat (plutôt que les lecteurs)
  • Pronom ou adjectif épicène : chacun devient chaque
  • Phrase épicène : Les utilisateurs ont librement accès au bureau devient L’accès au bureau est libre
  • Voix active : Les élèves sont invités à devient On invite les élèves à
  • Nom épicène : experts devient spécialistes
L’OQLF ne suggère pas l’accord de proximité (le candidat ou la candidate choisie) ni l’utilisation de formes tronquées comme les étudiant(e)s.

Quelques outils

OQLF
Avis de recommandation. Féminisation des appellations de personnes et rédaction épicène

Le site Web de Céline Labrosse

Le Manuel d’écriture inclusive de l’agence Mots-Clés

Le langage n’est pas neutre. Petit guide de rédaction féministe

Qu'en pensez-vous?

Aucune réaction

Inscription à l'infolettre