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Trois femmes immigrantes,

Immigrantes : le nécessaire virage vers l’emploi

par 

Journaliste indépendante et s’intéresse particulièrement aux questions touchant à la santé publique et à l’aménagement des villes. Elle a été journaliste, puis rédactrice en chef de l’hebdomadaire Cités Nouvelles dans l’Ouest-de-l’Île pendant six ans. Diplômée de l’UQAM, elle a fait ses classes auprès de l’équipe de la défunte émission Infini décimal à CISM et de l’Agence Science-Presse.

Propos recueillis par Marie-Hélène Verville

Au Québec, la condition des immigrantes ne s’est pas améliorée d’un iota depuis 20 ans : elles sont toujours tout au bas de l’échelle en matière d’emploi et de revenu. C’est le constat que pose Yasmina Chouakri, coordonnatrice du volet Femmes de la Table de concertation des organismes au service des personnes réfugiées et immigrantes. Elle plaide pour une solution axée vers l’emploi, et qui serait profitable à la société d’accueil. Rencontre avec une grande dame à l’aube de sa retraite, qui a consacré sa carrière à la défense des droits des nouvelles citoyennes.

Gazette des femmes : Au Québec, les différentes cohortes d’immigrantes se butent aux mêmes obstacles. Comment ça se passe pour elles?

Yasmina Chouakri : On reçoit de plus en plus de femmes diplômées et très qualifiées, mais on ne reconnaît ni leurs diplômes ni leur expérience. À cause de la façon dont on les accueille, rares sont celles qui parviendront à faire reconnaître leurs compétences.

Photographie de Yasmina Chouakri.

« Même si elles avaient un diplôme universitaire et un bon emploi dans leur pays d’origine, plusieurs femmes se retrouvent reléguées ici dans un rôle traditionnel féminin. Un rôle qu’elles n’ont parfois jamais tenu. »

Yasmina Chouakri, coordonnatrice du volet Femmes de la Table de concertation des organismes au service des personnes réfugiées et immigrantes

Elles arrivent souvent au Québec en famille. Au départ, elles ne connaissent pas le système de garderies : qu’est-ce qu’un CPE, en quoi est-ce différent d’une garderie privée? Ce sont souvent elles qui doivent démêler tout cela. Leur priorité sera de trouver un logement et de s’occuper des enfants, de leur entrée à l’école. Ça coûte cher d’immigrer au Québec et la plupart du temps, la demande d’immigration a été faite au nom de monsieur. Il a plus souvent les moyens nécessaires pour immigrer et devient requérant principal. Il a donc priorité pour s’intégrer en emploi ou faire reconnaître son diplôme, s’il y a lieu. Isolées et sans réseaux d’aide, nombreuses sont celles qui resteront quelques années à la maison ou occuperont des emplois qui les déqualifient, ce qui retarde leur intégration. Quelques années plus tard, plusieurs se rendent compte qu’elles sont au même point qu’à leur arrivée au Québec, ou même que leur situation a empiré.

Même si elles avaient un diplôme universitaire et un bon emploi dans leur pays d’origine, plusieurs femmes se retrouvent reléguées ici dans un rôle traditionnel féminin. Un rôle qu’elles n’ont parfois jamais tenu. J’ai en mémoire une Cubaine rencontrée il y a des années, qui était au bord de la dépression car sans emploi et sans place en garderie à prix abordable pour sa fille de 1 an. Son mari occupait un emploi au salaire minimum. Elle me disait qu’à Cuba, elle n’avait jamais été dépendante d’un homme pour vivre.

On a fait une enquête auprès des immigrées et des organismes d’accueil des immigrants en 2010  *, et la situation n’a pas bougé depuis : les femmes sont enfermées dans la même boucle d’obstacles, où chaque obstacle en engendre un autre. Le premier obstacle majeur est la langue, lorsqu’elles ne la maîtrisent pas. Ensuite, trouver une place en garderie subventionnée est très difficile; leur situation précaire ne leur permet pas l’accès à des garderies privées. La non-reconnaissance de leurs diplômes et compétences est aussi un obstacle à l’accès à l’emploi. Elles font beaucoup de démarchage pour peu de réponses. Le pire, c’est que c’est vrai même lorsqu’elles parlent français en arrivant. Souvent, en entrevue, leur accent peut être perçu comme une non-maîtrise du français. Elles se font alors répondre qu’elles n’ont pas le niveau nécessaire pour l’emploi offert.

Au Québec, beaucoup de personnes immigrantes doivent repasser par les bancs d’école pour faire reconnaître leur diplôme. Ce sont surtout les hommes qui y retournent.
Pourquoi?

Retourner à l’école, ça coûte cher! Les femmes sont désavantagées parce qu’elles n’ont pas forcément priorité dans le couple pour faire reconnaître leur diplôme. L’homme étant celui qui dispose des moyens financiers essentiels au projet d’immigration, c’est lui qui retournera à l’école, si nécessaire. Les femmes sont prises par leurs tâches familiales et sont plus pauvres; elles n’iront pas s’endetter avec un retour à l’école.

Selon des données compilées par Julie Posca de l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS), les immigrantes sont tout en bas de l’échelle sociale  **. En 2013, leur revenu disponible médian était de 20 410 $. Cela représentait 76,1 % de celui des immigrants. Ce revenu est aussi moindre que celui des non-immigrantes cette année-là, soit 88,6 % du revenu disponible. Il représentait à peine 59,6 % du revenu des hommes nés au Québec.

Plusieurs n’arrivent pas à sortir des emplois déqualifiés qu’elles ont acceptés « en attendant mieux ». Au Québec, des immigrantes avec un diplôme universitaire et de l’expérience deviennent souvent préposées aux bénéficiaires ou éducatrices en garderie. Elles font un travail difficile et mal payé, même s’il a une grande importance sociale. Le mouvement féministe a déjà dénoncé le fait que ces types d’emplois sont des ghettos féminins, où les femmes continuent à trimer dur pour une bouchée de pain. Aujourd’hui, une forte proportion d’immigrantes occupent ces emplois, ainsi que ceux des domaines de la vente et des services.

Sommes-nous sexistes dans notre façon d’accueillir les personnes immigrantes?

Oui! Québec est censé appliquer une analyse différenciée selon les sexes (ADS) pour l’ensemble de ses politiques et programmes, afin de mieux répondre aux besoins des femmes. Mais cette analyse n’est pas mise en œuvre. Les politiques publiques ne corrigent donc pas les inégalités entre les femmes et les hommes. En ce qui concerne les immigrantes, on ne tient pas compte des effets pervers qu’engendre le fait que c’est l’homme qui est le plus souvent détenteur des moyens financiers. Longtemps, les féministes d’État ont défendu l’ADS. Aujourd’hui, plus personne n’en parle!

Dans le cas de l’accueil des réfugiées, nos programmes ne tiennent pas compte des problèmes liés aux violences sexuelles qu’ont souvent vécues les femmes et les filles dans les camps de réfugiés. Les mariages précoces sont pourtant documentés, les réseaux de prostitution sont florissants. Nombreuses sont les femmes qui arrivent au Canada doublement traumatisées. Dans plusieurs communautés, elles gardent sous silence les viols subis, même lorsqu’elles arrivent ici. Pourtant, il y a moyen de les aider. Je me souviens d’une Congolaise qui, après 10 ans ici, a rencontré une intervenante avec qui elle a pu tisser un lien de confiance; elle a enfin pu parler de son vécu. Son mari, sa famille, sa communauté n’ont jamais rien su : le premier l’aurait répudiée, les autres l’auraient rejetée. Depuis, la vie de cette femme a complètement changé. Elle a réussi à s’intégrer et à trouver un emploi, parce qu’elle a pu effectuer un travail de guérison auprès de cette intervenante.

Quel serait un modèle d’accueil mieux adapté aux femmes?

Il faut appliquer l’ADS pour contrer les obstacles systémiques. L’expertise du Québec et du Canada dans ce domaine est reconnue mondialement, nous formons des fonctionnaires d’un peu partout sur ce sujet.

Le travail est aussi une voie majeure d’intégration. En Allemagne, les entreprises reçoivent des subventions afin de former la main-d’œuvre venue d’ailleurs dont elles ont besoin. Ce pays a accueilli plus d’un million de réfugiés syriens. L’État allemand a une entente avec ses entreprises, le but étant que les immigrants comblent réellement les besoins en main-d’œuvre.

Au Québec, le Programme d’aide à l’intégration des immigrants et des minorités visibles en emploi (PRIIME) donne des résultats probants. Cette subvention offerte à l’employeur permet à l’employé d’avoir une première expérience de travail au Québec. Environ 80 % des participants sont embauchés à la fin de la subvention. Or, ce programme ne s’adresse qu’à un petit nombre : 1 000 personnes y ont accès par année, alors qu’on accueille environ 50 000 nouveaux arrivants au Québec chaque année. La grande majorité d’entre eux prévoient travailler dès leur arrivée. Les personnes racisées nées au Québec peuvent aussi être embauchées par l’entremise de ce programme, qui est ouvert à quiconque n’est pas d’origine européenne. Idéal pour les immigrantes et immigrants diplômés qu’on accueille en grand nombre, il pourrait permettre une certaine requalification professionnelle au sein des entreprises du Québec, plutôt que par un retour sur les bancs d’école comme c’est le cas actuellement. Il faudrait cependant en faire bénéficier plus que 1 000 personnes par an…

* Enquête sur la situation des femmes immigrées et racisées

** Portrait du revenu et de l’emploi des personnes immigrantes

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