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Femme de dos regardant un avion.

Exploratrices modernes

par 

Journaliste depuis la fin des années 1990, Sylvie St-Jacques a fait ses premières armes comme pigiste pour divers magazines, avant d'être embauchée à La Presse en 2002. Dans la salle de rédaction de ce grand quotidien montréalais, elle a écrit pour le cahier Actuel, a passé cinq ans à couvrir la scène théâtrale, puis a été assignée à la section Pause de La Presse+. Un récent séjour de deux ans en Afrique du Sud, dans le contexte du décès de Nelson Mandela, la motive à présent à orienter son approche journalistique vers des enjeux liés à la justice sociale. Redevenue journaliste indépendante, elle étudie à temps partiel au programme de Médecine narrative de l'Université Columbia.

Au siècle dernier, des exploratrices comme Alexandra David-Néel ou Karen Blixen ont ouvert la voie à des générations de femmes assoiffées d’aventures. Si bien qu’aujourd’hui, des voyageuses en solo de tous âges partent à la découverte de territoires lointains.

Pourtant, le portrait qu’on dépeint du voyage au féminin est loin d’être une invitation à l’affranchissement. Chaque semaine, les infos rapportent des récits de jeunes voyageuses empoisonnées au Pérou lors de rituels d’ayahuasca, de meurtre dans une auberge de jeunesse de Melbourne, de normes de modestie archi-strictes imposées aux femmes qui s’aventurent au Moyen-Orient, de cocktails assaisonnés de GHB dans des boîtes de nuit de Bangkok…

À en croire ces récits cauchemardesques, un « Guide de la routarde » devrait être réécrit sous forme de liste de précautions alarmistes, où seuls la Norvège avant la tombée du jour et le Liechtenstein rural seraient recommandés à celles qui osent sortir de leur tanière.

S’affirmer en voyageant

Pourtant, en 2017, les femmes sont nombreuses à partir seules à l’aventure, que ce soit pour apprendre une langue, joindre un projet de coopération internationale, pratiquer le journalisme, faire l’expérience du désert, aller à la rencontre d’un peuple ou juste prendre l’air, sans réservation ni guide accompagnateur.

Mais il existe toujours une perception de « deux poids, deux mesures », qui associe l’aventure en contrée étrangère à la liberté pour les hommes, mais à une insouciance risquée pour les femmes. Sur Twitter, #viajosola (« je voyage solo »), rallie depuis mars 2016 des milliers de voyageuses qui y relatent leur expérience sur la route. Ce mot-clic a été créé en mars 2015, en réponse à une attitude de blâme envers deux jeunes voyageuses assassinées en Équateur. « Le voyage c’est la liberté. Et la liberté n’a pas de genre », écrit par exemple une de ses utilisatrices.

Les voyageuses solitaires nous invitent à percevoir le courage, la curiosité et le sens de l’aventure comme des outils d’affirmation féministe, en découvrant des cultures étrangères, en cultivant la soif de connaître, en aiguisant leur intuition…

Photographie de Myriam Fehmiu.
©Michel Valiquette

« En [lisant Alexandra David-Néel], je me suis dit que si elle avait survécu seule avec son yak au Tibet dans les années 1920, ça devrait aller pour moi, en Inde. »

Myriam Fehmiu, animatrice du talk-show de MAtv Montréalité

« C’est curieux, je n’ai jamais perçu mes expériences de voyage en solo comme des atouts dans mon métier. Peut-être que je devrais! » lance Myriam Fehmiu, que nous rencontrons dans un café de son quartier de Rosemont, à Montréal. En cet après-midi de novembre, l’animatrice du talk-show de MAtv Montréalité se remémore son premier voyage de coopération internationale en Inde.

« Je repense aux femmes que je rencontrais dans des trains et qui m’offraient à manger, parce qu’elles trouvaient insensé que je me nourrisse seulement de biscuits et de bananes! J’ai des souvenirs inoubliables des chaïwalas [vendeurs de thé] qui entrent dans les wagons au lever du jour, de ma première visite à Varanasi… » raconte celle qui, en raison de sa façon de voyager, s’est souvent perçue comme un « oiseau rare » dans son cercle d’amis. Elle confie toutefois avoir développé autonomie et aplomb au fil de ses périples qui l’ont aussi amenée à faire des séjours prolongés au Burkina Faso et en Guinée.

Quels pendants féminins à Bruno Blanchet et Anthony Bourdain?

Les écrits d’Alexandra David-Néel, exploratrice française et première femme d’origine européenne à avoir séjourné à Lhassa au Tibet, ont inspiré la soif d’ailleurs de Myriam Fehmiu. « En la lisant, je me suis dit que si elle avait survécu seule avec son yak au Tibet dans les années 1920, ça devrait aller pour moi, en Inde. »

Photographie de Paula Froelich.
©Circe Hamilton

Paula Froelich, journaliste new-yorkaise et blogueuse, fait remarquer qu’une perception sexiste persiste; elle consiste à valoriser le sens de l’aventure chez les hommes et à accoler une image de frivolité aux femmes qui partent en solo.

Alexandra David-Néel et, dans son sillage, les Karen Blixen, Dervla Murphy, Elizabeth Gilbert, Lisa Napoli et Lucie Pagé * ont ouvert la voie et donné des ailes à une pléthore de voyageuses qui, sans hésiter, partent à la conquête du Kilimandjaro ou envoient leur CV pour enseigner l’anglais à des moines tibétains.

Contrepartie féminine des aventuriers du petit écran à la Anthony Bourdain – qui explore les saveurs culinaires de la planète dans son émission No Reservations –, la journaliste new-yorkaise Paula Froelich a relaté pendant plusieurs années ses intrépides périples aux quatre coins de la planète, d’abord dans son blogue A Broad Abroad puis dans une émission du même nom sur la défunte chaîne Yahoo Travel.

En mal d’une tribune pour raconter ses explorations, elle déplore ces jours-ci la frilosité des chaînes spécialisées à utiliser des têtes d’affiche féminines pour parler de voyages d’aventures. Et elle soulève une perception sexiste, qui consiste à valoriser le sens de l’aventure chez les hommes et à accoler une image de frivolité aux femmes qui partent en solo.

« Les statistiques démontrent que les femmes qui voyagent seules dépensent plus dans les voyages que tous les autres groupes démographiques. Aux États-Unis, les dépenses de voyage sont assumées à 85 % par des femmes. Et le profil de l’amateur d’aventures n’est pas un mec de 25 ans qui saute d’un avion, mais bien une femme de 47 ans qui porte un pantalon taille 12. Les femmes font 75 % des voyages d’aventures, de culture et de plein air. Or, elles sont absentes de toutes les chaînes comme Nat Geo Wild ou Discovery », déplore celle qui, en novembre dernier, exposait, statistiques à l’appui, ses récriminations dans une capsule « Facebook Live » **.

Pour tous les Bruno Blanchet, Bernard Voyer, Anthony Bourdain, Bill Bryson, combien de Paula Froelich et de Lucie Pagé? Pas assez…

Aventures de bourlingueuses

Courageuses, autonomes, curieuses et plus visibles et loquaces sur les blogues que leurs aînées, les jeunes femmes qui voyagent réinventent aussi la façon de découvrir le monde. Au Québec, la journaliste indépendante Sarah-Émilie Nault *** incarne très bien cette nouvelle espèce de voyageuses qui utilisent le blogue et les réseaux sociaux (dont Instagram) pour narrer leurs pérégrinations.

Tout juste rentrée d’un séjour à Hawaï, la Montréalaise de 23 ans Amber Boling O’Reilly passe le plus clair de son temps à parcourir la planète depuis qu’elle a obtenu sa maîtrise en photographie en 2015. En entrevue avec la Gazette des femmes, cette grande voyageuse révèle l’une de ses astuces pour se sentir à l’abri quand elle marche tard le soir : toujours être armée d’un parapluie, qui sert à la fois comme protection contre les intempéries et les agresseurs potentiels!

« Je m’assure toujours de faire une recherche adéquate sur la destination que je m’apprête à visiter, pour être consciente des risques et avoir une certaine compréhension de la culture, afin de la respecter. »

Même si Amber applique des précautions de base (« ne pas entrer dans la maison d’un étranger, ne pas laisser son verre sans surveillance, toujours garder un œil sur son sac à dos, faire preuve de prudence à la tombée du jour… »), sa route a parfois été assombrie par des tournants malheureux. Comme la fois où elle s’est égarée à Beijing et s’est retrouvée dans une zone réservée aux hommes. « Ils m’ont suivie et craché dessus, jusqu’à ce que j’atteigne finalement la route principale. »

Photographie d'Amber Boling.

« Je m’assure toujours de faire une recherche adéquate sur la destination que je m’apprête à visiter, pour être consciente des risques et avoir une certaine compréhension de la culture, afin de la respecter. »

Amber Boling O’Reilly, Montréalaise de 23 ans et grande voyageuse

Cette mésaventure ne l’a cependant pas convaincue d’accrocher son sac à dos, car son album mental de souvenirs de voyages compte surtout des instants de grâce. « Je me souviens d’un après-midi dans les environs de Kyoto, je m’étais attablée dans un café, après une visite du Musée de la mode. Au moment où j’ai pris ma première gorgée de thé, une nuée de geishas est apparue dans la rue. Elles faisaient leur tournée quotidienne, dans le quartier du thé. Elles étaient magnifiques. »

Nos grands-mères et arrière-grands-mères auraient-elles imaginé qu’un jour, leurs descendantes auraient une porte si grande ouverte sur notre planète? Sans doute prendraient-elles plaisir à lire les blogues de celles qui la parcourent…

* Karen Blixen Dans Out of Africa, l’actrice américaine Meryl Streep a immortalisé cette célèbre baronne aventurière du 20e siècle amoureuse de l’Afrique.

Dervla Murphy Depuis la parution, en 1965, de son premier récit de voyage Full Tilt : Ireland to India with a Bicycle, cette auteure et cyclotouriste irlandaise consacre sa vie à rapporter ses périples en vélo à travers l’Afrique, l’Iran, l’Afghanistan, l’Amérique centrale…

Elizabeth Gilbert Rendue célèbre par son récit Eat, Pray, Love (2006), qui relate son exil d’un an après un divorce douloureux, cette auteure américaine a incité plusieurs de ses contemporaines à goûter aux délices de l’Italie, à méditer en Inde et à découvrir la beauté de Bali.

Lisa Napoli Journaliste américaine qui s’est promenée entre CNN, MSNBC et le New York Times, Lisa Napoli a relaté en 2011 son expérience du Bhoutan dans le récit Radio Shangri-La.

Lucie Pagé Par ses nombreux ouvrages (dont Mon Afrique, 2009), cette journaliste québécoise a mis à contribution son expérience de l’Afrique du Sud pour mieux comprendre la complexité de ce pays meurtri par la ségrégation raciale.

** Page Facebook de Paula Froelich

*** Blogue de Sarah-Émilie Nault

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