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Illustration.

Cachez ces gros(ses) que je ne saurais voir

par 

Fondatrice du blogue Ma mère était hipster (2009-2015), Myriam Daguzan Bernier y a été critique culturelle aux côtés de ses 30 collaborateurs, avant de se tourner vers la coordination de médias sociaux, entre autres à DHC/ART et au Centre Phi. Par la suite, elle a travaillé comme journaliste pour Nightlife et BazzoMAG, édimestre et gestionnaire de communauté pour Châtelaine, BazzoTV et pour l'émission LIRE à ICI ARTV. Elle est présentement webmestre et gestionnaire de communauté à La fabrique culturelle et poursuit des études en sexologie à l’UQAM.

Tout récemment, j’étais dans un bar avec des ami(e)s et on discutait de tout et de rien. L’un d’entre nous, déménagé depuis peu dans une autre ville, était de passage à Montréal pour le week-end et, naturellement, on l’interrogeait sur sa nouvelle vie. Rapidement, la question (toujours un peu « mononcle ») a émergé : « Et puis, y a des filles intéressantes là-bas? » Butant sur les mots à choisir, mais tout de même avec une certaine assurance, il a répondu : « Oui, mais tu sais, les filles là-bas ont… pas le même gabarit », en faisant le geste d’élargir une taille imaginaire. J’ai cru comprendre qu’il essayait aussi de m’épargner des mots plus durs, étant moi-même un peu ronde. J’ai ri jaune, probablement en sacrant. Je pense que j’ai dit : « Sérieusement? » « Non, mais tu comprends ce que je veux dire », qu’il a ajouté. Les choses en sont restées là et la soirée a suivi son cours. Mais sa phrase s’est gravée en moi, comme une brûlure à l’intérieur.

Non, je ne comprends pas. Évidemment, je ne suis pas stupide et je saisis bien le fond de sa pensée : il ne souhaite pas rencontrer une « grosse ». Mais dire « je comprends » à ce qu’il a insinué reviendrait à affirmer : « Oui, bien sûr, c’est tout à fait normal que tu ne veuilles pas de femme en chair, ronde, en surpoids, grosse (peu importe l’expression utilisée). »

En quoi c’est normal? ai-je envie de crier. Pourtant, ça l’est.

Parce qu’une amie me racontait que, pour aider quelqu’un qui aimerait rencontrer une fille, un gars a dit à sa blonde : « Trouve une fille pour “dater” Hugo; pas une toutoune, là, une chix. »

Parce que sur une application de rencontre, la seconde phrase qu’un gars (parmi tant d’autres) m’a envoyée était celle-ci : « Décris-toi. Tsé si tu pèses 300 lb, j’aimerais ça le savoir. Si c’est ronde avec des courbes, je peux dealer avec. » (« Dealer avec ». Un prix de consolation avec ça?)

Parce que j’ai trop vu de filles (et je m’inclus là-dedans) vouloir maigrir avant de se remettre à « dater ».

Parce que je pourrais nommer 1 000 exemples du genre.

Pourtant, un corps, ça nous porte, ça nous fait vivre, ça nous soutient. C’est une machine complexe et superbe. Il n’y a que des corps différents et uniques. Pas de one size fits all. Maigres, gros, longs, courts, vieux, jeunes, handicapés, bref, des corps point : tous sont capables d’aimer, de toucher, de désirer. Et, SURTOUT, tous ont besoin d’être aimés, de se faire toucher, de se faire désirer.

Mon corps, c’est mon corps (mais c’est beaucoup le vôtre)
Quel filtre a-t-on installé devant nos yeux pour qu’on n’arrive pas à voir la beauté dans chacune des enveloppes corporelles qui existent? Qu’est-ce qu’il y a de si intolérable dans ces corps? C’est révoltant de voir à quel point nous sommes engoncés dans des stéréotypes qui nous incitent à juger les corps dits « non normatifs » avec un dégoût aussi violent qu’irraisonné. En plus, c’est comme si ceux-ci devenaient la propriété de tout le monde. Tout un chacun se donne le droit de dire : « Tu devrais perdre du poids », « Tu ne devrais pas porter ceci et plutôt porter cela ».

C’est violent de se faire dicter comment gérer son corps. Particulièrement dans un contexte de rencontre amoureuse, affective et/ou sexuelle, alors que ça prend tout son petit change (c’est dur pour tout le monde, je pense) pour réussir à garder confiance dans le contexte un peu aseptisé (et stressant) d’une date. C’est brutal de se faire éliminer pour son poids, sans égard pour sa personnalité et ses opinions. Simplement parce qu’on nous inculque la pensée qu’un corps en chair n’est ni sexy, ni désirable, ni en santé, ni en forme, ni souple, ni beau. Il y a nécessairement quelque chose qui cloche dans un corps plus gros. L’associer à la sexualité? Ouf! Encore pire. Même si le poids, la grosseur (ou non) d’une personne a si peu à voir avec le désir et la sensualité. Rien ne devrait empêcher n’importe quel corps d’être célébré, au lit comme dans la vie de tous les jours.

Le pire? Si on perdait moins de temps et d’énergie à être intolérants envers des physiques qui nous semblent inadéquats, il nous en resterait beaucoup plus pour diriger notre intransigeance vers des choses qui méritent, elles, qu’on les montre du doigt. Je ne pense pas avoir besoin de vous faire une liste, vous n’avez qu’à suivre les nouvelles : vous aurez l’embarras du choix.

D’ici là (j’essaie d’être optimiste), je nous souhaite de regarder les autres (et soi-même!) avec bienveillance et acceptation. De nous dégager de ces stéréotypes trop solidement ancrés dans nos têtes pour qu’on arrive à voir que la beauté prend des formes extrêmement variées et n’est pas (et ne sera jamais) uniforme. Et c’est tant mieux.

Qu'en pensez-vous?

5 Réactions

  1. Diane Lesage

    Je trouve cet article très pertinent. J’ai milité pendant plus de 20 ans (1985-2005) pour l’acceptation de la diversité des formats corporels pour les femmes. J’étais porte-parole de l’organisme Corps Accord. Je suis l’auteure du livre « Osez être ronde. Bien vivre avec son poids » publié par Les Éditeurs réunis en 2008.

    Je suis heureuse de constater que des jeunes femmes reprennent le flambeau mais j’aurais souhaité que davantage de chemin ait été parcouru 12 ans plus tard. L’atteinte de la liberté et du respect des multiples corpulences et morphologies restera-t-il encore longtemps une utopie?

  2. Élizabeth

    J’ai lu cet article avec retard mais je l’ai trouvé fort intéressant. C’est tellement complexe de décortiquer nos réactions, on a beau ne pas vouloir juger, mais comme elle dit, on est tellement engoncé dans des stéréotypes.
    J’ai près de 80 ans, une vie très remplie, j’ai toujours eu une taille assez standard malgré 4 grossesses et pourtant je n’arrive pas à accepter les flétrissures que l’âge m’impose et j’essaie le plus possible de les dissimuler. Alors comment ne pas s’interroger sur la façon dont on se sent quand on ne répond pas aux standards et qu’il faut tous les jours affronter collègues et amis.

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