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Jeune homme préparant un repas.

Sexiste, la culture foodie?

par 

étudiante en rédaction à l'Université de Montréal et enseignante en français. Elle écrit sur les enjeux féministes via son blogue Feminada et s'intéresse particulièrement à la représentation de la féminité et de la masculinité dans les médias.

La culture foodie est omniprésente. On élève certains chefs au rang de rock stars et les émissions culinaires se multiplient. La cuisine domestique imite celle des restaurants branchés. Hommes et femmes partagent cet engouement pour la bonne bouffe. Mais en creusant un peu, on s’aperçoit que le « foodisme » est profondément genré.

Si vous peaufinez votre technique de crème brûlée, connaissez les étoiles montantes de la gastronomie ou aimez flâner au marché en quête de produits locaux, vous êtes probablement foodie. Une passion qui constitue un privilège social, puisqu’elle engloutit temps et argent. Mais le « foodisme » cacherait-il également un privilège de genre? Selon une étude dont nous parlerons plus loin, aux fourneaux, les hommes personnifient souvent les virtuoses, tandis qu’on associe encore les femmes à la cuisine ménagère. Et en amenant les deux sexes à jouer des partitions différentes, les médias relaient ces stéréotypes.

Le pain de viande, métaphore des inégalités

La division des rôles ne date pas d’hier, comme l’illustre le pain de viande d’autrefois. Afin d’étirer une petite quantité de porc ou de bœuf, les mères astucieuses y intégraient une panoplie d’ingrédients « secrets » : de la chapelure, un reste de patates pilées, ou encore un fond de céréales ayant traîné trop longtemps dans le garde-manger. Comment donner du panache à ce classique du quotidien? En le nappant de ketchup ou de crème de champignons. Toujours fait avec amour, le pain de viande était nourrissant, peu onéreux et facile à préparer.

Photographie de Kate Caims.

« Un travail invisible incombe majoritairement aux femmes : la planification des repas. Et celle-ci tient compte des besoins nutritionnels et des préférences de chaque membre de la famille. »

Kate Cairns, professeure à l’Université Rutgers au New Jersey et co-auteure d’une étude portant sur les rôles de genre dans la culture foodie

Pour son essai Is Meatloaf for Men?, publié en 2001, l’historienne américaine Jessamyn Neuhaus a analysé des ouvrages culinaires des années 1920 à 1960. Elle a constaté qu’un fossé abyssal séparait les cuisines féminine et masculine. Comme la préparation des repas était habituellement l’affaire des épouses, peu de recettes de pain de viande s’adressaient aux maris. Or, les quelques exceptions à la règle traitaient ce mets avec plus d’audace, voire de considération. Par exemple, l’auteure cite une recette proposant de cuire la préparation sur feu de bois, une autre suggérant de la farcir et de la badigeonner de vin. Ce pain de viande « en tenue de soirée » était réservé aux occasions spéciales, quand papa désirait briller en cuisine.

De nos jours, la frontière entre les sexes est beaucoup moins nette. Toutefois, malgré d’importantes avancées, des inégalités persistent. Kate Cairns, de l’Université Rutgers au New Jersey, a réalisé avec Josée Johnston et Shyon Baumann, de l’Université de Toronto, une étude portant sur les rôles de genre dans la culture foodie. Pour ce faire, les trois professeurs ont interviewé plusieurs passionnés de nourriture. En entrevue, Cairns affirme que « les foodies, de différentes manières, incarnent les idéaux de la féminité et de la masculinité traditionnelles ».

La femme planificatrice

Avant d’être foodie, on est parfois conjointe ou mère. Ce rôle peut influencer grandement nos projets culinaires. Dans leurs discours entourant la nourriture, poursuit la professeure, « les femmes foodies soulignent l’importance du soin aux autres ». Même chez les couples hétérosexuels où les deux partenaires font la cuisine et les achats, Kate Cairns remarque qu’« un travail invisible incombe majoritairement aux femmes : la planification des repas. Et celle-ci tient compte des besoins nutritionnels et des préférences de chaque membre de la famille ». Ainsi, au sein du foyer, les femmes s’attribuent volontiers la fonction de gardiennes de la santé. Sur des listes d’épicerie détaillées, que leurs compagnons suivront à la lettre, « elles inscrivent les marques des produits à acheter, le nombre de grammes de sucre à ne pas dépasser dans les céréales… » raconte la chercheuse, amusée.

La nutritionniste Geneviève O’Gleman et la journaliste Alexandra Diaz campent ce rôle à merveille dans l’émission Cuisine futée, parents pressés, diffusée à Télé-Québec. Chaque semaine, les deux mères réalisent un véritable tour de force : concocter rapidement des plats nutritifs, économiques et appréciés des enfants… en camouflant les légumes s’il le faut! Cette cuisine domestique, observe Cairns, « est perçue comme l’expression naturelle de l’amour d’une femme envers ses êtres chers. Considérée comme sacrée, on la tient tout de même pour acquise ».

La cuisine maternelle, Ricardo Larrivée l’apprête à la sauce foodie. Fréquenté en majorité par des femmes, le site Internet du cuisinier vedette offre d’ailleurs cinq variations sur le pain de viande! C’est en terrain traditionnellement féminin que la star a acquis sa renommée.

L’homme explorateur

À l’inverse, lorsqu’on parle de haute gastronomie, la présence des femmes se raréfie. La cuisine professionnelle est une tradition masculine, et la figure du chef audacieux et créatif nourrit l’imaginaire des hommes foodies. Selon l’étude, ces derniers sont aussi plus enclins que les femmes à comparer la cuisine à un art. Encore aujourd’hui, admet Kate Cairns, « on confère aux talents culinaires de l’homme – blanc en particulier – une légitimité dont ne jouit pas la cuisinière domestique ». Ainsi, à la télévision, c’est la gent masculine qui, le plus souvent, représente la virtuosité, l’expertise, le génie. Dans les médias québécois, les hommes chefs sont sept fois plus nombreux que leurs homologues féminins, d’après une analyse d’Influence Communication. Il aura notamment fallu cinq ans avant que l’émission de téléréalité Les chefs! nomme sa première femme juge.

Plus que les femmes, les hommes semblent accorder une grande importance à la prise de risques. « Nous avons rencontré des hommes qui mangeaient des parties méconnues des bêtes, comme les testicules. Ils sont intrépides, surtout quand il s’agit de viande », déclare celle qui a interviewé plusieurs dizaines de gourmets. Elle ajoute : « Nous associons la cuisine de loisirs et la cuisine professionnelle à la masculinité. » Par conséquent, il n’est guère surprenant que les hommes foodies privilégient l’exploration de nouveaux territoires et l’acquisition de savoirs pointus.

De quoi en faire un plat

Malgré le poids des traditions, des couples foodies hétérosexuels prennent acte de ces stéréotypes et cherchent à les remettre en question. Passionnée de grillades, une participante à l’étude raconte s’être procuré un barbecue. Mais lorsque ses invités admiraient le nouvel appareil, relate-t-elle, ils croyaient que son conjoint en était l’utilisateur principal. Un autre participant admet éprouver un malaise lorsqu’on le félicite d’avoir préparé « lui-même » un plat. Pendant ce temps, les prouesses culinaires de sa partenaire passent inaperçues. À travers cette célébration de la nourriture, c’est parfois de manière involontaire que nous entretenons de tels clichés.

Une enquête de Santé Canada datant de 2015 le confirme : les hommes sont trois fois moins susceptibles que les femmes de préparer la plupart des repas dans le ménage. Quand la cuisine et la planification qui l’entoure sont des responsabilités quotidiennes, il reste peu de temps, de flexibilité et d’énergie pour en faire un loisir et améliorer ses techniques. C’est particulièrement vrai pour celles qui sont moins favorisées financièrement.

Évidemment, l’éradication du sexisme dans la culture foodie n’est pas la cause la plus urgente à porter pour les féministes. Cependant, ce « problème de riches » camoufle des inégalités pernicieuses contre lesquelles nous luttons depuis longtemps. Aussi moderne soit-elle, notre société tarde à les effacer.

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