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Photographie de Catherine Paquin-Béchard.

Idée de sortie : J’accuse

par 

Entrée dans l’univers des communications et de l’édition par la porte de la révision linguistique, elle révise les articles de la Gazette des femmes depuis plus de 10 ans, en plus d'y écrire de temps à autre. On peut aussi la lire dans Elle Québec, quand elle n'est pas trop occupée à corriger des romans.

Cinq femmes, cinq monologues rentre-dedans teintés d’humour corrosif, cinq occasions de réfléchir à la condition humaine, au malheur, aux rêves déçus, au besoin d’amour qui nous habite tous : J’accuse dénonce, critique, et touche au cœur.

Accuser peut signifier « rendre quelqu’un responsable d’une chose qui nous est défavorable ». Ça veut aussi dire « montrer qu’on est affecté », comme dans l’expression accuser le coup. La pièce d’Annick Lefebvre, qui revit après avoir connu un beau succès en 2015 au Théâtre d’Aujourd’hui, joue sur ces deux tableaux. Les cinq femmes qui viennent y livrer chacune un monologue en forme d’impressionnante logorrhée (bravo aux comédiennes pour la capacité de mémorisation) ont toutes, à divers degrés, des reproches à faire à autrui pour leur malheur. Mais elles se mettent aussi à nu, dévoilant leurs pensées pas toujours reluisantes, leurs désirs malsains, leurs jalousies larvées, leurs déceptions répétées.

« La fille qui encaisse » (Catherine Paquin-Béchard), vendeuse dans une boutique d’accessoires du Montréal souterrain, exècre par exemple les femmes qui ont un emploi plus valorisé que le sien et qui la regardent de haut quand elles viennent acheter des « bas de nylon Filodoro Aurora à sept et soixante-quinze ». « La fille qui agresse » (Catherine Trudeau), nourrie aux radios parlées et propriétaire de la PME qu’elle a fondée malgré la conjoncture difficile, vilipende les gauchistes et crache sur les « immigrants opportunistes, exploiteurs pis profiteurs qui nous envahissent sauvagement » ainsi que sur les Grands Ballets Canadiens qui invitent des jeunes filles de milieux défavorisés à participer à Casse-Noisette, ce qui lui gâche son expérience de spectatrice.

Et on poursuit sensiblement dans la même veine, avec une immigrante qui peine à s’intégrer (Alice Pascual), une groupie puissance 10 d’Isabelle Boulay (Debbie Lynch-White) et une travailleuse autonome qui aime trop (et mal) (Léane Labrèche-Dor), entre rage débordante et humour grinçant, en faisant de nombreux détours par une sensibilité et une ouverture à l’autre qui réconfortent.

Paroles de femmes

J’accuse est une pièce féministe, même si cette dimension s’impose plus en subtilité que dans Les fées ont soif de Denise Boucher, par exemple. Les cinq femmes qui s’y livrent ne correspondent pas aux archétypes de la mère, de la vierge ou de la putain, et ça fait un bien fou! Elles ne dénoncent pas les inégalités que leur sexe leur fait subir, ne s’attaquent pas au patriarcat.

Elles offrent plutôt un panorama des incarnations que peut prendre le mal de vivre qui souvent nous ronge, hommes comme femmes. Indépendantes et fières de l’être, malgré les écueils et les frustrations, elles s’expriment librement, sans chercher à plaire, exposant leurs contradictions, voire leur côté hideux.

Secouant les puces au racisme ordinaire, le monologue le plus touchant est celui que livre « la fille qui intègre », une immigrante technicienne en garderie qui déconstruit les idées reçues auxquelles elle se heurte avant d’affirmer son amour pour le Québec, et pour l’humain ordinaire en général. « Ce n’est pas vrai que je ne pratique pas le sexe oral. […] Ce n’est pas vrai que l’on m’a mariée de force, à treize ans, avec un ex-tortionnaire qui a le triple de mon âge. Ce n’est pas vrai que je reste à la maison pour m’occuper de mes neuf enfants pendant que mon époux travaille au noir, dans trois boulots différents, pour qu’on puisse espérer joindre les deux bouts. Ce n’est pas vrai que je me voile intégralement le visage. Ce n’est pas vrai que je ne m’épile pas le pubis, que je ne m’épile pas la moustache et que je ne m’épile pas les aisselles. »

Sa détresse et son puissant désir d’être partie prenante de sa société d’accueil nous remuent, alors qu’elle constate « qu’il n’y a pas un Québécois qui pourrait accepter le cri d’amour patriotique de quelqu’un d’intégralement perçue comme une mal intégrée. De quelqu’un qui se sent, constamment, désintégrée par l’exil ».

Pendant près de deux heures, au gré d’un texte incisif et connecté sur l’intériorité, J’accuse nous fait entendre des femmes d’aujourd’hui qui cherchent simplement leur place dans le monde, qui se débattent dans une société dont elles refusent les moules. Des femmes qu’on a l’impression de (re)connaître, et qu’on a envie de serrer dans nos bras.

Jusqu’au 4 février au Théâtre de la Bordée, à Québec, puis à nouveau au Théâtre d’Aujourd’hui, à Montréal, du 9 au 22 février

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