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Feu de foyer.

Les aléas de l’ambition

par 

Partage son temps entre les contrats de recherche et des études aux cycles supérieures en mobilisation et transfert des connaissances (INRS-UCS). Diplômée en travail social et en sociologie, ses thèmes de prédilection sont la famille, la santé des femmes et la politique. Elle a aussi codirigé l’ouvrage Regards critiques sur la promotion de l’allaitement maternel au Québec (Remue-ménage, 2014). Très curieuse, féministe, elle a toujours mille et un projets sur le feu.

L’autre soir, j’observais à la dérobée mon adolescente de 14 ans. Elle lisait la transcription de la conférence We Should All Be Feminists de l’auteure Chimamanda Ngozi Adichie. Par moments, elle déposait la plaquette de 52 pages pour marquer une citation à l’aide d’un autocollant violet ou pour pianoter vigoureusement sur le clavier de l’ordinateur. En levant les yeux, elle m’a vue l’observer et, comme si elle lisait dans mes pensées, elle m’a dit : « J’écris un texte sur l’ambition des filles de mon âge. » Concentrée, elle a replongé son nez retroussé dans sa lecture, sans solliciter mon avis. En continuant de regarder son chignon haut perché, j’ai pressenti que le chemin de cette ambitieuse décomplexée serait pavé d’obstacles.

Embraser la confiance

Dès leur naissance, les enfants sont socialisés de manière différente selon leur sexe. Conséquemment, à un moment ou à un autre, ils finissent par porter le poids des stéréotypes de genre. Malgré les efforts de conscientisation, les filles sont encore encouragées à être modestes, à ne pas parler trop fort, à ne pas s’indigner, à être disciplinées, à avoir des comportements mesurés et à se définir à partir du regard de l’autre. Dans ces conditions, il ne faut pas se surprendre qu’elles manquent de confiance en elles, qu’elles aient peur de se tromper, qu’elles hésitent à prendre des risques et qu’elles soient toujours aussi réticentes à se voir affubler de l’étiquette d’« ambitieuse ». Pascale Navarro en parlait dans son essai Les femmes en politique changent-elles le monde?, Sheryl Sandberg également dans son ouvrage Lean In.

Pour faire contrepoids à tout cela, je répète régulièrement à ma fille qu’elle peut aspirer à faire tout ce qu’elle veut dans la vie. Quand l’occasion se présente, je ne me gêne pas pour dire la même chose aux enfants que je côtoie, filles comme garçons. Je pars du principe qu’ils ont tous besoin de faire croître leur confiance en eux. Je valorise aussi le développement de l’esprit critique de ma fille, et surtout je cherche tant bien que mal à casser le carcan étouffant dans lequel on enferme les filles, soit celui de la « perfection ». Au quotidien, je l’encourage à se faire confiance et je tente de nourrir la flamme de son ambition en y ajoutant une bûche de temps à autre. Je souffle un peu sur le feu lorsqu’il en a besoin. Bref, pour emprunter les mots de Léa Clermont-Dion et Marie Hélène Poitras, je lui apprends à cultiver sa « superbe intérieure ».

La persistance du double standard

C’est un fait, les femmes ambitieuses ne sont pas soumises aux mêmes normes que les hommes. La journaliste Noémi Mercier l’explicitait dans l’article « Pourquoi est-ce que Hillary Clinton dérange? »*, paru dans L’actualité en octobre dernier. Les femmes qui ont du succès ou y aspirent incommodent. Leur voix égratigne les tympans. Surtout lorsqu’elles ont la langue bien pendue. Leurs tenues et leur corps sont scrutés. Leurs ambitions, leur témérité et leur désir de se surpasser sont vus d’un mauvais oeil. Celles qui attirent la lumière accumulent les remarques sexistes, misogynes et violentes.

Par les temps qui courent, l’actualité nous renvoie en pleine gueule les manifestations de ce double standard. Dernièrement, plusieurs personnalités publiques, principalement des femmes, ont dénoncé les commentaires violents qu’elles reçoivent sur les réseaux sociaux; la chanteuse Safia Nolin s’est fait lancer une volée de bois vert à cause de son allure et de ses mots; Donald Trump a traité Hillary Clinton de nasty woman (« femme peu recommandable ») et la course à la présidence de cette dernière s’est achevée en queue de poisson en partie – pas seulement – parce qu’elle était une femme ambitieuse. Pour tout ce qui vient d’être dit, j’ajoute une bûche pour raviver le feu de ma superbe. On n’est jamais trop prudente.

La détermination pas toujours garante du succès

Même s’il est important de gonfler l’estime des superbes, il est aussi avisé de leur rappeler que le succès, lorsqu’elles y aspirent, n’est pas qu’une affaire de détermination. Ma mère me répétait souvent l’adage : « Quand on veut, on peut. » J’y ai longtemps cru. Jusqu’à ce que je frappe coup sur coup les murs du sexisme et de la pauvreté. Même si « on est en 2016 », les inégalités financières sont toujours présentes, les discriminations systémiques liées au sexe et à l’origine ethnique sont autant de bâtons dans les roues des superbes. Dans la réalité, certaines femmes devront travailler doublement pour atteindre leurs objectifs, alors que d’autres, malgré leur persévérance, ne verront jamais leurs aspirations se concrétiser.

Récemment, lors d’une soirée-débat au Théâtre Aux Écuries à Montréal, l’intervenante communautaire Ericka Alneus disait ceci : « Je pense que je peux réaliser tout ce que je veux, mais je suis consciente de ma place dans le système : je suis une femme et je suis noire, donc cela pose des difficultés. » Pour tout cela, je souffle un peu sur la flamme de ma superbe. Une petite bûche supplémentaire? Pourquoi pas. Puis j’en profite pour alimenter le feu des vôtres.

Réussir tout, tout le temps

En regardant mon ambitieuse de superbe réfléchir, je me suis interrogée sur la notion de succès. Dans notre société néolibérale, celui (généralement) ou celle qui réussit prend l’apparence d’un être hyper-performant, individualiste, compétitif, capable de cumuler de nombreuses responsabilités sans en échapper aucune, et qui devient « successful » grâce à sa persévérance et son travail acharné. Collectivement, c’est souvent la partie visible de son succès qui nous intéresse, comme le dit la sociologue Diane Pacom dans l’ouvrage Le pouvoir de l’échec, dirigé par Arnaud Granata. Elle ajoute : « Je crois que toute notre société est devenue accro à ce besoin de réussir et à la hantise de ne pas y arriver (p. 97). »

À vrai dire, cette conception a peu à peu contaminé l’ensemble des sphères de notre vie. Aujourd’hui, il faut réussir sa parentalité, son couple, ses amitiés, sa santé, son parcours professionnel, et idéalement tout en même temps. Mais dites-moi, pourquoi nos superbes devraient-elles se conformer ou se limiter à cette définition du succès dont les ancrages se situent dans le néolibéralisme et le patriarcat? Sans insinuer qu’il faut modérer leurs ambitions, peut-être est-il plus que temps de réfléchir à notre façon de définir et d’envisager la réussite. Et si, pour les superbes, il existait plusieurs types de succès?

À l’avenir, je pense que nous, les plus grandes, devrons continuer à ouvrir les voies, à repousser les limites des possibles, à servir de modèles, à tendre la main et à pousser légèrement vers l’avant celles qui n’osent pas, même si elles le veulent très fort. Au lieu de chercher à éteindre leur flamme, j’espère que nous serons toujours de plus en plus nombreuses – et nombreux – à encourager la furieuse ambition des superbes. Et là, bien, je vous remercie d’ajouter votre bûche à la flamme de nos superbes, elles en auront encore bien besoin.

* http://www.lactualite.com/societe/pourquoi-est-ce-que-hillary-clinton-derange-2


En complément d’info

La conférence (en anglais) We Should All Be Feminists de l’auteure Chimamanda Ngozi Adichie.

Qu'en pensez-vous?

1 Réaction

  1. Katia Hut

    Très beau récit véridique, qui laisse réfléchir que notre société va changer si nous continuons de parler haut et fort aux respect des sexes,belle exemple pour nos filles pour qu’elle continue de prendre leurs place et perpétuer nos effort. Petit pas,pas par petit pas nous avanserons ensemble .j’admire les dame comme vous.bonne continuité. Merci.

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