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Murale en mosaïque.

À Ciudad Juárez, ville mexicaine à la frontière du Texas, plus de 2 000 femmes et filles ont été assassinées au cours de 20 dernières années. Depuis deux ans, la maison La Promesse utilise l’art pour panser les blessures des mères de disparues et éveiller les consciences des femmes des quartiers les plus défavorisés.

Photo de mère avec sa fille fabriquant une mosaïque.

Colectivarte est un regroupement d’artistes et d’activistes féministes qui lutte contre la détérioration sociale, culturelle et économique de Ciudad Juárez par l’entremise d’activités socioculturelles.

Absorbée dans un profond silence, Carmen Castillo fait craquer des morceaux de céramique entre les mâchoires d’une pince, à côté du portrait d’une jeune rouquine posé sur la table devant elle. « C’est ma fille Monica Liliana Delgado Castillo. Mais on l’appelait Mony », dit-elle tranquillement, sans quitter des yeux les pièces blanches qu’elle concasse et aligne sur la mosaïque. « Elle a disparu le 18 octobre 2010. Elle venait d’avoir 18 ans. Elle est montée dans un autobus pour se rendre au centre-ville ce jour-là. Je ne savais pas qu’on kidnappait les filles en plein jour ici. Si j’avais su… » souffle-t-elle.

Une douce obscurité éclaircie par quelques frêles fenêtres enveloppe Carmen et les intervenants qui l’accompagnent dans la petite maison de briques de terre appartenant à Colectivarte. Ce regroupement d’artistes et d’activistes féministes lutte contre la détérioration sociale, culturelle et économique de Ciudad Juárez par l’entremise d’activités socioculturelles. « Une fillette de 14 ans a été assassinée dans cette maison, précise Veronica Corchado, directrice de Colectivarte. Ses parents, comme plusieurs autres, ont déserté ce quartier [Praderas de Oriente]. Notre collectif a racheté la demeure et l’a détruite pour mieux la reconstruire avec la communauté. Notre pari, c’est de revitaliser ce quartier défavorisé, marqué par la violence, en offrant aux résidents des activités artistiques. »

Panser les blessures par l’art

Les mardis, la maison baptisée La Promesse accueille des femmes qui, comme Carmen Castillo, portent le deuil de leur fille disparue.

Entre 1993 et 2013, plus de 2 000 femmes et filles – généralement âgées de 13 à 25 ans – ont été assassinées à Ciudad Juárez, plusieurs d’entre elles ayant été violées, mutilées ou démembrées. Le machisme, l’explosion de la violence liée à la guerre contre le narcotrafic et l’impunité quasi totale qui règne dans la ville comptent parmi les causes et les facteurs aggravants du drame des muertitas (« petites mortes ») de Ciudad Juárez, expression utilisée pour désigner les victimes de féminicides.

« On célèbre la vie de ces filles, explique Ana Cristina Flores, psychologue et intervenante à La Promesse. L’art permet de décrire leur personnalité de leur vivant et de faire resurgir de bons souvenirs. Généralement, les mères oublient les moments qu’elles ont partagés avec leur fille et se concentrent sur l’agonie, sur ce que leur enfant a subi après sa disparition. Ici, chacune des femmes formule une promesse qu’elle sera en mesure de respecter, comme lutter pour une vie meilleure. Nous, nous leur promettons de les aider à remplir cette promesse. »

Cinq mois durant, les femmes apprennent l’art de la mosaïque et confectionnent le portrait de leur fille qu’elles déposeront ensuite devant le monument funéraire de leur enfant. « Parfois, mon mari et mon autre fille m’accompagnent. Ça me fait du bien d’être ici. Quand je reconstitue le portrait de Mony, je sens que je caresse son visage… Je viens ici avec beaucoup d’émotions », raconte Carmen en pleurant.

Photographie de Carmen Castillo.

Les mardis, la maison baptisée La Promesse accueille des femmes qui portent le deuil de leur fille disparue. Entre 1993 et 2013, plus de 2 000 femmes et filles – généralement âgées de 13 à 25 ans – ont été assassinées à Ciudad Juárez, plusieurs d’entre elles ayant été violées, mutilées ou démembrées.

La mosaïque permet aussi aux mères de nourrir un certain dialogue en famille, explique Veronica Corchado. « Par exemple, si leur fille ne sourit pas sur la photo qu’elles utilisent pour reconstituer le visage, on leur demande de se remémorer son sourire. Elles demandent à leur mari : “Comment était le sourire de notre fille? Avait-elle des grains de beauté sur le visage? Quelle était sa couleur favorite?” Ce dialogue est important, car ces mères ont souvent d’autres enfants qui ont besoin que leur mère soit là pour eux. »

Pour plus de solidarité

La Promesse constitue un exutoire pour ces mères de disparues, mais aussi pour les femmes du quartier qui s’usent à travailler de longues heures dans les maquiladoras, les usines d’assemblage de grandes multinationales situées au nord de la ville, à la frontière du Texas. « Les femmes du quartier n’ont pas nécessairement perdu l’une de leurs filles, mais elles vivent dans la pauvreté au sens large du terme, explique Veronica Corchado. Elles travaillent beaucoup, elles doivent vaincre la peur de marcher de longues distances seules dans la rue. Le machisme est aussi une constante, tout comme le manque de ressources. Dans ce quartier, il n’y a pas de parc, pas de collège d’études supérieures, pas de pompiers ni de policiers. »

Pour engendrer une solidarité féminine dans le quartier, La Promesse a mis sur pied les « cafés féminins ». Lors de ces événements allant d’ateliers de méditation bouddhiste à des cercles littéraires, les femmes sont appelées à remettre en question leur mode de vie et à prendre pleinement conscience de leurs droits. « On aborde plusieurs thèmes qui nous concernent, comme la violence conjugale, explique Cecilia Cacares quelques minutes avant le début d’un café féminin. On obtient l’aide de psychologues et de divers spécialistes. C’est rassurant d’entendre les autres raconter leurs problèmes et de se dire : “Ah! Je ne suis donc pas la seule à vivre ça!” »

À ses côtés, Flor Talavera raconte s’être terrée chez elle durant deux mois après qu’un homme a pointé son arme sur la tempe de son fils pour voler sa voiture. « La violence t’enferme, répète-t-elle à plusieurs reprises en racontant son récit. La Promesse, c’est le seul espace pour les femmes à Ciudad Juárez. Il te reste quelque chose de ces rencontres que tu rapportes chez toi, pour en discuter en famille. »

Un outil de revendication citoyenne

Les samedis, des dizaines d’enfants envahissent La Promesse pour y recevoir des cours gratuits de guitare, de danse et de peinture. Beaucoup d’autres projets destinés aux jeunes se trouvent sur la planche à dessin. Veronica Corchado – qui ne tarit pas d’idées pour transformer sa ville malfamée qu’elle chérit tant – hume déjà l’odeur du café qu’elle souhaite vendre aux spectateurs des pièces de théâtre que son collectif montera avec des jeunes. Elle raconte que la scène de bois – qui n’est pas encore construite – pourrait s’appeler la huella (« la trace »), en référence à celle laissée par la fillette de 14 ans assassinée sur le terrain où a fleuri le projet de La Promesse.

« Ce n’est qu’un début, assure-t-elle avec un large sourire. C’est un petit pas en avant pour la justice et la mémoire collective. J’espère que les citoyennes de Ciudad Juárez arriveront à exiger des ressources et des infrastructures aux élus pour pouvoir vivre en toute dignité dans leur quartier. Mais tout ça, ça ne réglera pas les problèmes d’impunité et ça ne freinera pas la mort des femmes. Tant que ce pays demeurera indolent, tendancieux et corrompu, le sang des jeunes filles continuera de couler dans les rues. »

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