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Femme avec un mégaphone à une manifestation.

Regards sur la 3e vague

par 

Partage son temps entre le journalisme indépendant et des études supérieures en sociologie. Formée en journalisme et en études internationales, elle a fait ses armes dans une radio parisienne (Radio Nova) avant de revenir à Montréal où elle collabore notamment à la salle de presse de CIBL. Attentive aux enjeux sociaux d’ici et d’ailleurs, elle s'intéresse particulièrement aux rapports de genre et aux droits des minorités

L’appellation vagues a longtemps défini les étapes phares du féminisme en Amérique du Nord et en France. Du milieu des années 1800 au début des années 1900, la 1re vague a eu comme chevaux de bataille le droit de vote ainsi que le droit à l’éducation et au travail. Des années 1960 à 1980, la 2e vague a milité pour le droit à la contraception et à l’avortement en plus de condamner la violence conjugale et les obligations sexuelles. Depuis les années 1990, nous serions en pleine 3e vague, qui s’intéresse aux enjeux concernant les inégalités entre les femmes, les identités sexuelles et l’éclatement de la notion de « femme ». Ces « vagues » sont-elles la bonne façon de concevoir l’évolution du mouvement? Le féminisme n’est-il pas pluriel et traversé par plusieurs courants? Des féministes de divers horizons se prononcent.

Photographie de Cathy Wong.

« La 3e vague souligne l’importance de prendre en compte les différences : une mère en fauteuil roulant et une mère lesbienne font face à des défis différents. Des femmes sont victimes de double, voire de triple discrimination. »

Cathy Wong, militante féministe et antiraciste, présidente du Conseil des Montréalaises

Cathy Wong, militante féministe et antiraciste et présidente du Conseil des Montréalaises, s’identifie ouvertement à la 3e vague. Plus proche théoriquement de l’analyse intersectionnelle issue du mouvement des Black feminists, cette 3e vague critique l’homogénéité du mouvement féministe des générations précédentes et met de l’avant la pluralité des expériences. « Comme femme racisée, je suis sensible à l’exclusion qu’ont subie les minorités dans l’histoire du féminisme, confie-t-elle en entrevue. Je sais que le droit de vote des femmes a été exigé avant tout pour le droit de vote des femmes blanches. Les femmes autochtones l’ont obtenu des décennies plus tard. Le désir de créer une voix unie excluait certaines voix. »

Ainsi, au Conseil des Montréalaises (l’équivalent municipal du Conseil du statut de la femme), les politiques publiques, qu’elles soient liées au logement, au transport ou à la sécurité, sont analysées en tenant compte de leurs impacts différenciés, non seulement entre les hommes et les femmes, mais également entre les femmes elles-mêmes. « La 3e vague souligne l’importance de prendre en compte les différences : une mère en fauteuil roulant et une mère lesbienne font face à des défis différents, par exemple, explique la présidente. Des femmes sont victimes de double, voire de triple discrimination. Aujourd’hui, on ne parle plus de “la” femme, mais “des” femmes. »

Photographie de Agnès Berthelot-Raffard.

Agnès Berthelot-Raffard, professeure adjointe à l’Institut d’études féministes et de genre de l’Université d’Ottawa, constate une plus grande ouverture au sein du mouvement féministe québécois d’aujourd’hui, qui intègre de plus en plus les perspectives racisées.

Professeure adjointe à l’Institut d’études féministes et de genre de l’Université d’Ottawa, Agnès Berthelot-Raffard note qu’il est important de « mieux faire connaître les luttes intersectionnelles des femmes noires, mais aussi de replacer les féministes noires dans l’historiographie du mouvement féministe québécois pour que leur empreinte et leur influence soient mieux connues et documentées ».

« Depuis plus d’un siècle, les féministes noires – toutes “obédiences” politiques confondues – ont été très actives au Québec. En témoigne le Coloured Women’s Club of Montreal fondé en 1902, pour ne citer que cette instance. Le champ d’action des féministes noires n’a pas été restreint à leurs communautés. Durant les années 1960-1970, elles étaient aux côtés des autres Québécoises et luttaient avec elles pour les mêmes droits. »

La professeure note toutefois une plus grande ouverture au sein du mouvement féministe québécois d’aujourd’hui, qui intègre de plus en plus les perspectives des femmes racisées. « On peut se réjouir de cette évolution qui favorise une meilleure inclusion des savoirs et des luttes de toutes les femmes. »

Place au mouvement queer

Outre l’analyse intersectionnelle, les réflexions postmodernes sur le genre issues des milieux queer et LGBTQ+ (dont la philosophe américaine Judith Butler est la théoricienne phare) ont bouleversé le mouvement féministe et les façons de militer. Cette mouvance remet en question l’existence d’une identité biologique sexuée et défend l’idée que le genre est une construction sociale que l’on personnifie quotidiennement. Elle prône des identités et une sexualité fluides et positives.

Marie-Ève Blais, auteure et libraire du Collectif L’Euguélionne, inscrit son féminisme dans le courant queer. Elle est aussi sensible à l’exclusion de certaines voix du mouvement féministe des années 1970 *, perçu comme « l’âge d’or » du féminisme et qu’on qualifie souvent de 2e vague. « Les féministes du Mouvement de libération des femmes en France ont eu de la difficulté à soutenir le mouvement lesbien, alors que ce dernier avait été un allié important dans la lutte pour l’avortement, rappelle la militante. La 3e vague est une réaction à un mouvement blanc et hétérosexuel qui imposait une vision monolithique de “la” femme. »

Autre nouveauté : le développement d’Internet réinvente les façons de militer et de réseauter entre féministes, en plus de faire entendre des voix autrement inaudibles. Les réseaux sociaux s’avèrent une plateforme de choix pour les jeunes militantes et militants.

Entre vagues et courants

Pour Mme Blais, il est toutefois réducteur de résumer l’histoire du féminisme en trois grandes vagues. Elle préfère les termes courants ou mouvements identitaires. « L’idée de la vague est intéressante, mais il ne faut pas oublier qu’à l’intérieur de chacune, des mouvements se rencontraient. Plutôt que de s’associer à un grand groupe monolithique, les militantes actuelles s’associent davantage à un courant qui rend compte d’une transhistoricité, qu’il soit queer, lesbien, anticolonial, intersectionnel… Mais peut-être que cette manière de faire fait très 3e vague… »

Photographie de Marie-Ève Blais.
© Gabrielle-Provost

« La 3e vague est une réaction à un mouvement blanc et hétérosexuel qui imposait une vision monolithique de « la » femme. »

Marie-Ève Blais, auteure et libraire du Collectif L’Euguélionne

La présidente de la Fédération des femmes du Québec (FFQ), Mélanie Sarazin, s’interroge quant à elle sur l’utilité même du concept de « vagues ». « Si j’avais à m’identifier à une vague, je choisirais la 3e. Mais je pense que ces débats se cantonnent à l’intérieur des milieux universitaires. Sur le terrain, les militantes ne se posent pas vraiment la question. À la FFQ, l’important est de lutter collectivement pour l’égalité, sans catégoriser. Cette pluralité des approches enrichit la globalité du mouvement féministe. C’est pour ça que le mouvement féministe est fort au Québec. »

La « 2e vague » toujours d’actualité?

L’historienne Micheline Dumont s’oppose catégoriquement à cette division historique. « Les premières féministes ont milité pour le droit au travail, le droit de vote, le droit à l’éducation, mais il restait beaucoup de choses à faire. Des jeunes féministes sont arrivées dans les années 1970 pour poser de nouvelles questions. Elles se disaient radicales, car elles s’attaquaient à la racine du problème : le patriarcat et le capitalisme. » Ces femmes ont bouleversé l’histoire du Québec en forçant la discussion sur des sujets jusqu’alors tabous : la violence conjugale, le viol, les agressions sexuelles, la santé des femmes. Les féministes de toutes allégeances ont peu à peu intégré ces revendications et les ont portées collectivement. « Il ne faut pas oublier que c’est grâce aux féministes radicales qu’il y a aujourd’hui des centres de soutien pour les victimes d’agressions sexuelles qui fonctionnent 24 h par jour, sept jours sur sept au Québec! » s’exclame l’historienne.

Selon elle, réduire le féminisme qui a émergé dans les années 1970 à la « 2e vague » diminue sa pertinence à la lumière des enjeux contemporains. Un exemple? Aujourd’hui, la violence sexuelle interpelle particulièrement les jeunes féministes; une récente étude démontre qu’une femme sur trois a été victime de violence sexuelle lors de son passage à l’université. L’importante mobilisation issue des réseaux sociaux sous le mot-clic #AgressionNonDénoncée s’inscrit directement dans la lignée des préoccupations des féministes radicales (ou de « 2e vague »).

Photographie de Micheline Dumont.

« Il ne faut pas oublier que c’est grâce aux féministes radicales qu’il y a aujourd’hui des centres de soutien pour les victimes d’agressions sexuelles qui fonctionnement 24 h par jour, sept jours sur sept. »

Micheline Dumont, historienne et auteure

Traversé par de multiples courants, le féminisme n’a jamais été homogène. Plusieurs féministes d’aujourd’hui rejettent les étiquettes et s’abreuvent à plusieurs sources : on peut tout à fait être radicale et queer tout en ajoutant une analyse intersectionnelle. Pour Marie-Ève Blais, qui se définit comme queer mais aussi anarchiste, anticapitaliste et altermondialiste, il est intéressant de combiner différents courants. « Même sur la question du genre, qui déclenche des débats virulents entre les militants LGBTQ+ et les féministes matérialistes, il y a des rencontres intéressantes à explorer », note-t-elle.

« Les vagues, je vois ça comme une course à relais : les féministes, on se passe le témoin à travers le temps, illustre Cathy Wong. Je m’inspire des luttes que les féministes des autres générations ont menées tout en étant consciente que la 2e vague a exclu certains enjeux qu’on essaie de mieux prendre en considération aujourd’hui. »

* Avec mai 1968 en France, le féminisme connaît une « seconde vague » portée par le Mouvement de libération des femmes (MLF), un féminisme plus révolutionnaire et radical que le précédent. La sociologue Christine Delphy nomme ce courant de pensée féminisme matérialiste en référence au matérialisme historique de Marx. Selon ce courant, le patriarcat repose sur des pratiques matérielles, dont l’exploitation du travail domestique des femmes. Il faut donc lutter contre le patriarcat et le capitalisme simultanément. Au Québec, ce courant s’incarne au sein du Front de libération des femmes (FLF). Leur slogan : « Pas de libération des femmes sans libération du Québec! Pas de libération du Québec sans libération des femmes! » Les féministes matérialistes proposent des analyses qui révolutionnent la manière de concevoir les problèmes liés aux femmes. Aujourd’hui, la plupart des féministes ont intégré ces notions en plus d’en ajouter de nouvelles.

Pour aller plus loin :

Mercédès Baillargeon et collectif Les Déferlantes (sous la dir. de), Remous, ressacs et dérivations autour de la troisième vague féministe, Les éditions du remue-ménage, 2001

Mélissa Blais, Laurence Fortin-Pellerin, Ève-Marie Lampron et Geneviève Pagé, « Pour éviter de se noyer dans la (troisième) vague : réflexions sur l’histoire et l’actualité du féminisme radical », Recherches féministes, vol. 20, no 2, 2007, p. 141-162

Judith Butler, Gender Trouble, Routledge, 1990

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