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Jeune femme lisant dans une bibliothèque.

L’abc du féminisme

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Entrée dans l’univers des communications et de l’édition par la porte de la révision linguistique, elle révise les articles de la Gazette des femmes depuis plus de 10 ans, en plus d'y écrire de temps à autre. On peut aussi la lire dans Elle Québec, quand elle n'est pas trop occupée à corriger des romans.

On pense bien saisir les tenants et aboutissants du féminisme, mais quand on se heurte, en lisant un blogue ou un bouquin, à un mot comme intersectionnalité, on déchante. Voici donc 15 définitions accessibles de termes dont les nuances nous échappent souvent. Parce que les comprendre, c’est contribuer à mieux faire avancer la cause.

Agentivité sexuelle : En matière sexuelle, on dénonce souvent le fait que les femmes soient perçues comme des objets, voire comme des sujets (qui subissent). L’agentivité sexuelle fait contrepoids à cette passivité : il s’agit de prendre en main sa sexualité, de façon réfléchie. En prenant des initiatives, oui, mais aussi en réalisant qu’on a le droit d’éprouver du désir sexuel, en exprimant ce désir, en cherchant à l’assouvir, et en ne se gênant pas pour refuser une relation ou une pratique si on n’en a pas envie. En assumant ses oui et ses non, en somme.

Antiféminisme vs masculinisme : Une personne antiféministe estime que le mouvement féministe – ses théories, ses revendications – n’a pas lieu d’être. On pourrait l’entendre dire : « Pas besoin de ça, le féminisme, l’égalité est atteinte. Et ce n’est pas nécessairement une bonne chose. La société allait mieux avant, quand chacun était à sa place : les hommes au travail et les femmes à la maison. » Le masculiniste est une sorte d’antiféministe puissance 10. Son discours revendicateur défend les intérêts des hommes et présente ces derniers comme les victimes du féminisme. Parmi les propos qu’il pourrait tenir : « Les femmes ont castré les hommes, si bien qu’on ne sait plus qui on est, on est déroutés, on a peur d’exprimer notre virilité. En plus les femmes veulent tout avoir : elles contrôlent le système d’éducation au détriment des garçons, et veulent nous enlever nos enfants quand on divorce. »

Culture du viol : Cette expression, qui a beaucoup circulé dans la dernière année, désigne la tendance à minimiser un viol ou à tenter de l’expliquer. En vrac : la fille l’avait cherché en s’habillant sexy; elle était soûle et n’a pas dit non; ce n’est pas un viol car le gars l’a seulement touchée / je suis sûr qu’elle a aimé ça… À ce propos, il est utile de savoir que le Code criminel canadien reconnaît comme des agressions sexuelles les gestes non sollicités à caractère sexuel : baisers, attouchements sur les parties génitales, les fesses, les seins, les cuisses, etc. Bref, pas besoin de pénétrer pour abuser.

Égalité de droit vs égalité de fait : Au Québec, comme dans de nombreux pays, les femmes et les hommes ont les mêmes droits… en théorie. Dans les faits, ils ne sont pas égaux. Deux cas de figure parmi d’autres : en 2013, au Québec, les femmes représentaient 83 % des victimes d’agressions sexuelles et gagnaient 71 % du revenu des hommes.

Féminisme : Un facile? Pas tant que ça. C’est comme la résonance magnétique ou l’islamisme : la plupart des gens savent vaguement ce que c’est, mais quand vient le temps d’en fournir une définition précise, ils sont nombreux à patiner… Avis aux personnes qui croient que le féminisme vise la supériorité des femmes sur les hommes : vous faites erreur. Ce mouvement social lutte pour que les femmes et les hommes deviennent égaux, aient les mêmes droits et, plus largement, jouissent de conditions de vie décentes. Bref, il aspire à plus de justice pour tout le monde. C’est tout. Et pas plus menaçant que ça.

Genre : Il y a le sexe biologique, et il y a le genre. On peut être né avec un pénis (le sexe), mais sentir très fortement qu’on est une fille (l’identité de genre). Le masculin et le féminin (les catégories de genre) relèvent quant à eux de constructions sociales et culturelles. En raison de notre éducation, des médias et des stéréotypes, entre autres, on est portés à croire, par exemple, que le travail en usine, la force physique, les cheveux courts et la passion pour les voitures sport sont associés au masculin. Ce qui fait qu’une femme qui combinerait ces caractéristiques serait dite « masculine ».

Hétérosexisme : Dans un souper de filles, une de vos amies amène une collègue que votre groupe ne connaît pas. Chacune lui pose donc quelques questions pour la mettre à l’aise. Très vite, l’une d’entre vous lui demande si elle a un chum. Banal, dites-vous? Pourtant, c’est ça, l’hétérosexisme : présumer que tout le monde est hétérosexuel jusqu’à preuve du contraire. C’est aussi considérer que l’hétérosexualité est la norme à suivre, et que, par exemple, Cœur de pirate n’avait pas à faire son coming out, car les pratiques sexuelles « inhabituelles », ce n’est pas de nos affaires. Parfait pour alimenter les préjugés et nourrir le sentiment d’exclusion chez les personnes LGBTQ+.

Intersectionnalité : Ouf, en voici un coriace! Cette approche prend en considération les liens qui s’établissent entre les différentes formes d’oppression : sexisme, racisme, patriarcat, colonialisme… Par exemple, une femme noire, pauvre et handicapée subira de la discrimination différemment d’un homme blanc gai au salaire dans les six chiffres. La combinaison des formes d’oppression engendre un vécu propre à chaque personne. C’est sur les recoupements (ou « intersections ») entre chacune des formes que se penche l’intersectionnalité.

Non-mixité : Les études montrent que dans un contexte mixte (donc en présence d’hommes), les femmes prennent moins la parole et sont moins écoutées. Que ce soit en réunion ou lors d’un souper entre amis, des rapports de pouvoir s’exercent de façon inconsciente. Un phénomène similaire survient parfois dans les groupes d’entraide : il peut être ardu pour une femme de parler devant un homme d’une agression sexuelle qu’elle a subie, pour des raisons faciles à comprendre. C’est pourquoi les rencontres non mixtes ont leur nécessité.

Objectivation : Quand on réduit les femmes à leur corps (qui sera observé, mais surtout évalué…), on fait de l’objectivation. Publicités où des bimbos dénudées servent à attiser le désir des hommes, films pornos, pression de regagner sa taille après avoir accouché ou d’avoir un beach body pour l’été : les exemples sont nombreux, parfois flagrants, mais souvent plus subtils.

Patriarcat : Dans ce système, les hommes dominent car ils possèdent le pouvoir et les privilèges. Et qui l’a créé, ce système? Devinez. À la blague, certains hommes se demandent pourquoi les féministes luttent contre la société patriarcale, puisque leur femme « décide de tout dans leur couple »… Une belle occasion de leur rappeler que les hommes prédominent encore largement dans l’organisation sociale. Pensons aux dirigeants de pays, d’entreprises, de grands médias, de banques, mais aussi, simplement, aux tâches relevant de la sphère domestique qu’on attribue naturellement aux femmes. Personne ne félicitera jamais une femme qui s’occupe seule de sa progéniture pendant que son mari est en voyage. Et personne ne critiquera un homme qui voit peu ses enfants à cause de son travail accaparant. À l’inverse…

Plafond de verre : Une jolie image désignant un obstacle invisible qui empêche les femmes (surtout) de grimper les échelons, que ce soit en politique ou dans une entreprise. Les femmes ont souvent de la difficulté à accéder aux niveaux supérieurs en raison de la discrimination systémique. Illustration : un patron pourrait ne pas songer d’emblée à une employée qui a trois enfants pour une promotion, en présumant qu’elle est moins disponible.

Pro-choix / anti-choix : Vous estimez que les femmes devraient être libres de décider si elles gardent le fœtus ou pas lorsqu’elles sont enceintes? Vous êtes pro-choix. Vous considérez que ce n’est pas aux femmes de choisir ce qu’elles font de leur corps et de leur maternité? Vous êtes anti-choix. Simple de même.

Socialisation : Enfant, on apprend à vivre en société selon les valeurs de nos parents, mais aussi selon celles de cette même société. Et très tôt, que ce soit à l’école, à la maison ou à la télé, les filles apprennent à être gentilles, empathiques, serviables. À l’adolescence, c’est « naturellement » souvent à elles que l’on confiera la tâche de faire le ménage ou de s’occuper de leurs jeunes frères et sœurs. Bref, elles sont socialisées de façon genrée. Résultat : 20 ou 30 ans plus tard, qui se sentira responsable de prendre soin de sa mère atteinte d’Alzheimer ou de fiston quand une amygdalite le cloue au lit? Eh oui.

Stéréotypes sexuels : Ces clichés ou préjugés enferment les hommes et les femmes dans des rôles et des façons de se comporter, leur dictant ce qu’ils et elles « devraient être ». Un exemple? Les hommes aiment cuisiner sur le barbecue et les femmes, magasiner. On dit des stéréotypes qu’ils sont sexistes quand ils dégradent la femme ou lui nuisent. En cataloguant les femmes comme étant très émotives, par exemple, on transmet l’idée qu’elles ne sont pas aptes à gouverner un pays ou à diriger une entreprise.

Manuel de résistance féministe

Dans ce petit bouquin qui n’a rien de rébarbatif ou d’assommant, la sociologue Marie-Ève Surprenant, coordonnatrice de la Table de concertation de Laval en condition féminine, nous fournit des arguments et des stratégies pour riposter à ceux et celles qui clament que le féminisme ne sert à rien. Après un survol politique, historique et théorique du féminisme, on entre dans la captivante section « Les mythes à l’épreuve des faits », qui passe à la moulinette les idées répandues concernant l’égalité-déjà-atteinte, la violence, le système d’enseignement, la garde des enfants, etc. On a envie d’apprendre les nombreuses statistiques par cœur pour pouvoir rétorquer au prochain têtu qui affirmera, sûr de lui, que le décrochage scolaire est dû à la féminisation de l’école ou que les hommes subissent autant d’agressions sexuelles que les femmes. (Les éditions du remue-ménage, 2015, 181 p.)

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