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Mère allaitant son enfant.

Brelfies : les selfies d’allaitement qui font grand bruit

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Partage son temps entre les contrats de recherche et des études aux cycles supérieures en mobilisation et transfert des connaissances (INRS-UCS). Diplômée en travail social et en sociologie, ses thèmes de prédilection sont la famille, la santé des femmes et la politique. Elle a aussi codirigé l’ouvrage Regards critiques sur la promotion de l’allaitement maternel au Québec (Remue-ménage, 2014). Très curieuse, féministe, elle a toujours mille et un projets sur le feu.

De temps à autre apparaissent sur nos fils d’actualité des clichés de mères, tout sourire, avec leur nourrisson accroché au sein. Depuis quelques années, les selfies d’allaitement (aussi appelés brelfies) se multiplient sur les réseaux sociaux. Et la tendance est loin de s’essouffler depuis que des personnalités publiques s’y sont mises elles aussi.

Mine de rien, les photos d’allaitement se comptent par milliers sur les réseaux sociaux. Pour les repérer, il suffit d’utiliser les mots-clics #brelfie, #allaitement, #breastfeeding et #normalizingbreastfeeding sur Facebook, Instagram ou Twitter. À lui seul, #brelfie permet de repérer plus de 30 000 portraits de mères et leurs enfants sur Instagram.

Si le phénomène suscite l’enthousiasme des mères et des militantes de l’allaitement, il est loin de faire l’unanimité. On n’a qu’à lire les nombreux commentaires sous les brelfies pour s’en apercevoir. Entre les mots d’encouragement et les félicitations se glissent des commentaires désobligeants, voire violents. Jugées indécentes, exhibitionnistes, irresponsables et incestueuses, les mères se font carrément lyncher.

Facteurs de dérangement

Pourquoi tout ce tapage autour des brelfies? D’abord parce que l’allaitement est perçu comme un geste intime qui doit s’effectuer à l’abri des regards – à la maison, dans une salle d’allaitement ou une salle de bain publique. Or, publier un brelfie sur les réseaux sociaux est tout sauf discret. Évidemment, son degré de visibilité dépend des paramètres de confidentialité et du nombre d’abonnés de son auteure, mais il reste que ce type de photographie est fait pour être vu.

Selon les normes sociales, les femmes doivent aussi allaiter avec pudeur : ne pas trop se découvrir, éviter de montrer leur mamelon, utiliser une « cape d’invisibilité »… Il ne faut surtout pas déranger l’autre, ce à quoi le brelfie contrevient régulièrement.

Également à la source du malaise : les seins, qui sont associés à la sexualité et à la séduction. Sur les réseaux sociaux, il est plus acceptable de montrer le décolleté plongeant d’une célébrité que celui d’une mère qui allaite son enfant. Le sein est beaucoup moins controversé lorsqu’il séduit que lorsqu’il nourrit.

Finalement, il faut malheureusement le reconnaître, le corps des femmes appartient encore aux autres. Dans notre société, comme le dit l’historienne féministe Marilyn Yalom, le sein appartient à l’enfant qui tète, à l’homme qui le caresse, aux médecins qui le scrutent, à l’industrie de la mode qui le met en valeur, aux juges religieux et moraux qui veulent le cacher, aux chirurgiens esthétiques qui le sculptent… Dans ce contexte, il est difficile pour les femmes de faire ce qu’elles veulent de leur corps sans être critiquées.

« J’allaite, et je t’emmerde »

Face aux réactions négatives que suscitent leurs brelfies, certaines mères optent pour la discrétion et retirent leurs images « polémiques » des réseaux sociaux. D’autres, au contraire, en ont ras le bol et utilisent leurs brelfies pour revendiquer leur droit d’allaiter n’importe où, n’importe quand. Par ce geste, elles veulent changer les mentalités. À travers votre écran, certaines vous regardent droit dans les yeux, l’air de dire : « J’allaite, et je t’emmerde. »

Tout comme les précédentes, certaines personnalités publiques sont conscientes de choquer une partie de leurs abonnés avec leurs brelfies. L’actrice Alyssa Milano s’exprime régulièrement sur son droit d’allaiter malgré l’inconfort qu’il suscite. En confiance, elle publie des brelfies en regardant la caméra sans détour.

Troubler le confort public : #WhyNot?

Certes, il serait faux de penser que les milliers d’images d’allaitement sur les réseaux sociaux sont publiées dans l’intention avouée de changer l’opinion publique. Mais leur nombre est si important qu’elles y contribuent néanmoins, en augmentant la visibilité des femmes qui allaitent. Sur ce point, les personnalités publiques jouent un rôle considérable. Récemment, les brelfies de l’actrice Blake Lively, la célèbre Gossip Girl, et de la mannequin taille plus Tess Holliday ont collecté respectivement près de 400 000 mentions et plus de 70 000 mentions « j’aime » sur Instagram. Plus près de nous, l’une des publications de l’entrepreneure Marilou a récolté plus de 11 000 « j’aime » sur le même réseau social. La force du nombre est importante pour sensibiliser la population et réduire la stigmatisation dont les mères font les frais. C’est du moins ce que pensent les Nations Unies, qui ont encouragé les mères à publier un brelfie lors de la dernière Semaine mondiale de l’allaitement maternel, du 1er au 7 août.

L’acceptation sociale de l’allaitement sur les réseaux sociaux, et plus largement, doit-elle uniquement reposer sur les épaules des mères? Pas du tout. C’est collectivement que nous devons modifier notre façon de voir ce geste puisque la question dépasse la simple préférence de ces mères. C’est d’abord et avant tout une question d’égalité entre les hommes et les femmes, mais aussi entre les femmes elles-mêmes. Mettre au monde des enfants ne fait pas des mères des citoyennes de second ordre. Elles devraient être en mesure d’occuper physiquement et virtuellement l’espace comme bon leur semble sans se soucier de déranger.

C’est aussi notre conception du corps des femmes qu’il faut revoir. Même si l’idée que leur corps appartient à tout un chacun est dépassée, celle-ci renaît constamment de ses cendres. Nous forçant par le fait même à nous réapproprier NOTRE corps, encore et toujours.

#FreeTheBreastfeedingNipple

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