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Femme de taille forte avec une robe rouge.

S’incarnant sous de multiples facettes parfois insidieuses, la discrimination selon la taille est une forme d’ostracisme souvent invisible et tolérée, voire endossée par la société. Des féministes la combattent.

Dans le monde anglo-saxon, le féminisme qui se mobilise contre la discrimination selon la taille des personnes, souvent appelée sizim ou size discrimination, compte plusieurs associations et est très actif, notamment sur Internet. Promouvant l’acceptation de toutes les tailles, cet activisme montre comment cette forme de discrimination s’apparente au racisme et au sexisme, et touche les femmes en particulier.

Même si elle est moins active sur ce plan, la francophonie voit aussi essaimer quelques organismes qui luttent contre les injustices dont souffrent les personnes plus corpulentes. Camille Ronti milite au sein du collectif Fat Positivity Belgium, un groupe mixte qui se revendique féministe et queer. Parallèlement, la jeune femme de 25 ans planche sur une thèse de doctorat en fat studies à l’Université de Bruxelles, qui porte sur la déconstruction du discours hégémonique sur la grosseur dans les arts du spectacle. « Je suis grosse depuis toute petite et la discrimination selon la taille m’a toujours intéressée », confie-t-elle.

Concrètement, où le sizim se manifeste-t-il? Partout, soutient Camille Ronti. À l’embauche, où les personnes plus fortes sont moins souvent employées et gagnent des revenus inférieurs, même si elles sont plus scolarisées et expérimentées. Dans la mode, où la plupart des vêtements sont inaccessibles en versions plus grandes. Chez le médecin, où le corps gros est médicalisé à outrance. Dans les médias, où les personnes grosses représentent le dernier groupe à pouvoir être ridiculisé impunément.

« C’est difficile de gérer son estime de soi lorsque les canons de la beauté sont encore plus minces que la moyenne », fait valoir Camille Ronti. Mais surtout, ce sont les commentaires de proches et de moins proches, subis au quotidien depuis la petite enfance, qui sont source de souffrances et de traumatismes. « Les personnes grosses intériorisent la grossophobie et en viennent à détester leur corps et qui elles sont. »

Salutaire et émancipateur

Militer peut être libérateur, estime la doctorante, même si ce n’est pas facile tous les jours. « Sans cesse revendiquer, devoir se confronter et s’identifier au fait d’être grosse peut être lourd. On n’en a pas toujours envie. » Sans compter que d’anciennes blessures peuvent resurgir. En revanche, se réunir, partager, discuter, agir et apprendre à refuser de se soumettre aux normes dominantes peut être très salutaire et émancipateur, affirme-t-elle.

Malgré l’effet thérapeutique que peut avoir sur ses membres un groupe comme Fat Positivity Belgium, son but est de faire changer la donne à l’échelle sociétale, pas seulement chez l’individu, rappelle Camille Ronti. Un objectif que partage Alice Ansfield, fondatrice de la revue pour femmes rondes Radiance, créée en 1984, initialement comme infolettre destinée aux participantes de son cours d’aérobie pour femmes de 90 kilos (200 livres) et plus.

Les quatre pages se sont rapidement transformées en une revue qui s’adresse aux femmes du monde entier. Outre les conseils (comme où trouver des souliers larges) et des articles sur la nutrition, le message principal de l’Américaine aux femmes plus en chair est qu’elles peuvent être belles, puissantes et en santé telles qu’elles sont, et surtout, qu’elles ne doivent pas attendre d’être minces pour commencer à vivre. À ce jour, plus d’un million de lectrices se sont inspirées de ses lignes.

Au fil des années, Alice Ansfield a mis en garde contre la futilité et les dangers des régimes, et les cycles yo-yo qu’ils entraînent, rappelant que 60 % des cas d’obésité sont d’origine génétique, et que 95 % des personnes au régime regagnent le poids perdu en trois ans. Aux États-Unis, 85 % des femmes détestent leur corps et ont plus peur d’engraisser que de mourir, souligne-t-elle. D’ailleurs, nombreuses sont celles qui s’affament, se torturent et même risquent leur vie pour perdre du poids.

Séduisantes à condition d’être minces

Sur le site de Radiance, de poignants témoignages dévoilent la douleur qu’engendre la discrimination selon la taille chez les adolescentes. Blythe Nelson, 16 ans, qui vient d’une lignée de femmes fortes, raconte comment son enfance a été hantée par son poids. Elle révèle qu’à l’école secondaire qu’elle fréquente, il n’est pas rare que des jeunes filles se fassent vomir dans les toilettes.

Photographie de Linda Bacon.

« Les femmes sont considérées comme séduisantes et acceptables si elles correspondent à certains critères de beauté très précis, dont la minceur. »

Linda Bacon, professeure de santé et de nutrition à l’Université de San Francisco et coauteure de l’ouvrage Body Respect

Professeure de santé et de nutrition à l’Université de San Francisco et coauteure de l’ouvrage Body Respect *, Linda Bacon estime que si les femmes sont plus sujettes au sizim, c’est parce qu’elles sont jugées selon leur apparence, alors que les hommes le sont d’après leurs performances. « C’est une façon de maintenir la domination masculine : les femmes sont considérées comme séduisantes et acceptables si elles correspondent à certains critères de beauté très précis, dont la minceur. »

Elle croit que c’est le pouvoir et l’argent qui alimentent le sizim – comme toutes les formes de discrimination. « Énormément de gens s’enrichissent du fait qu’autant de femmes détestent leur corps. L’industrie des régimes vaut 60 milliards de dollars annuellement aux États-Unis. » Si elles étaient bien dans leur peau, les femmes ne dépenseraient pas des fortunes en produits amaigrissants et en chirurgies plastiques, fait-elle valoir.

Notre culture influence tous les secteurs de la société, y compris la médecine et l’idée de ce à quoi doit ressembler un corps sain. « Le fameux indice de masse corporelle n’a aucune base scientifique et renforce les stéréotypes et l’ostracisme envers celles et ceux qui, possédant une physionomie plus forte, ne s’y conforment pas. » Malheureusement, si vous n’aimez pas votre corps, vous en prenez moins soin; vous mangez moins bien et faites moins d’exercice, souligne la professeure.

Elle explique par ailleurs que lorsqu’on ressent un mal-être parce qu’on n’aime pas son corps, notre organisme sécrète du cortisol, l’hormone du stress. « Celui-ci accroît les risques de maladies, notamment celles attribuées à l’obésité, comme le diabète ou les problèmes cardiaques. Peut-être qu’un stress chronique est autant, voire davantage responsable de ces pathologies que le poids comme tel », avance-t-elle.

Plus dévastateur chez les enfants

Professeur de psychologie à l’Université du Dakota du Nord, Michael Loewy souligne dans un article ** que l’obsession culturelle pour la minceur et la cruelle stigmatisation des personnes plus grosses ont un impact majeur sur la santé mentale. Celui-ci est encore plus dévastateur chez les enfants, peu critiques, qui absorbent comme des éponges les messages omniprésents selon lesquels être mince est préférable.

Michael Loewy se dit surpris qu’autant d’enfants gros survivent jusqu’à l’adolescence, vu les violences auxquelles ils sont exposés. Selon lui, les parents corpulents doivent se défaire des préjugés qu’ils nourrissent à leur propre égard, afin d’arrêter de harceler leurs enfants par rapport à leur poids. « La meilleure stratégie pour favoriser le bien-être émotionnel et social de ces enfants est de les accepter tels qu’ils sont et de les aider à développer une image positive d’eux-mêmes. »

En mettant la discrimination selon la taille sur la table, elle risque de devenir toujours plus inacceptable socialement, comme le sexisme et le racisme.

*Body Respect: What Conventional Health Books Get Wrong, Leave Out, and Just Plain Fail to Understand About Weight, 2014, 212 p.

**Teaching Tolerance (site en anglais)

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3 Réactions

  1. Stéphanie LeBlanc

    « Le fameux indice de masse corporelle n’a aucune base scientifique…»

    Le problème avec l’indice de masse corporelle c’est qu’il ne tient pas compte de la masse musculaire. Une femme mince et sportive peut donc avoir le même IMC qu’une femme plus ronde qui a une masse musculaire moindre.

    Certaines adolescentes refusent de pratiquer des sports parce qu’elles ont peur de devenir « musclées » (car il y a encore des préjugés contre les femmes à la musculature développée) alors on peut penser que certaines d’entre elles préfèrent avoir une faible masse musculaire pour ne fait faire monter leur IMC.

  2. Marie

    Bonjour Élise L.
    Il s’agit d’une variante du même mot, en fait : sizeism ou sizism.
    En cherchant « sizism » (sans le « e ») dans Google, on découvre un bon nombre de liens intéressants.
    On trouve même le mot-clic #sizism sur Twitter, Tumblr, etc.

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