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Jeune femme utilisant un haut-parleur lors d'une manifestation.

Fédération des femmes du Québec : 50 ans de luttes

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Partage son temps entre le journalisme indépendant et des études supérieures en sociologie. Formée en journalisme et en études internationales, elle a fait ses armes dans une radio parisienne (Radio Nova) avant de revenir à Montréal où elle collabore notamment à la salle de presse de CIBL. Attentive aux enjeux sociaux d’ici et d’ailleurs, elle s'intéresse particulièrement aux rapports de genre et aux droits des minorités

La Fédération des femmes du Québec (FFQ) célèbre son 50e anniversaire. De l’abolition des termes ménagère et mère nécessiteuse à l’adoption de la Loi sur l’équité salariale, en passant par la création de garderies, ces cinq décennies de luttes féministes ont profondément changé le Québec. L’année 2016 offre aux militantes l’occasion de se souvenir des luttes passées, de comprendre celles d’aujourd’hui et de préparer celles de demain.

Logo du FFQ pour ses 50 ans.

50 ans de luttes. Et maintenant? Il y a fort à faire, comme l’indique la présidente de la FFQ, Mélanie Sarazin, alors que les fruits de plusieurs décennies de batailles sont fragilisés par des politiques néolibérales.

Années 1960, le Québec est en pleine Révolution tranquille. Les femmes mariées sont toujours subordonnées légalement à leur mari : elles ne peuvent avoir de compte de banque ni autoriser d’intervention médicale pour leurs enfants. Les féministes se battent pour obtenir des droits civils, Michèle Richard sort son tube légendaire Je suis libre.

En 1965, Thérèse Casgrain célèbre en grande pompe le 25e anniversaire du droit de vote des femmes en organisant un colloque de deux jours. De nombreux thèmes y passent : contraception, divorce, congés de maternité, garderies, accès à tous les métiers, accès aux études supérieures, gratuité scolaire, régime matrimonial, conditions de travail des ouvrières. « On a un récit de la Révolution tranquille qui est essentiellement masculin, mais en réalité, il y a énormément de choses qui ont été faites par les femmes dans les années 1960 et qui expriment leur désir de changer la situation », lance l’historienne Micheline Dumont en entrevue. Le colloque de 1965 sera décisif : les femmes votent à l’unanimité la création d’une association capable de porter leurs ambitions. En juin 1966, la Fédération des femmes du Québec (FFQ) est née, Réjane Laberge-Colas est nommée présidente.

Micheline Dumont souligne le rôle central que la FFQ a joué dans le mouvement des femmes. Elle fait remarquer qu’à l’époque, peu de membres osent s’afficher comme féministes, même si « leurs visées se tiennent dans la foulée des objectifs des féministes des générations précédentes : il s’agit de permettre aux femmes de jouer un rôle actif dans la société », écrit-elle dans son livre Le féminisme québécois raconté à Camille. Le travail qui attend les militantes est de taille. Avec ses alliées canadiennes-anglaises, la FFQ réclame une commission d’enquête sur la situation des femmes auprès du gouvernement fédéral, qui met en lumière l’ampleur des inégalités. Suivant une importante recommandation du rapport Bird, la FFQ travaille à la création d’un organisme, ce qui mènera en 1973 à la fondation du Conseil du statut de la femme.

Les féministes radicales changent le programme

Les années 1970 sont marquées par l’arrivée fracassante des féministes radicales avec le Front de libération des femmes du Québec (FLF). Alors que la FFQ revendique un certain nombre de droits pour parvenir à l’égalité, les FLF sont plus révolutionnaires et veulent s’attaquer à la racine du problème. C’est toute la société qu’il faut changer, en luttant contre le patriarcat et le capitalisme. Les membres de la Fédération préfèrent se positionner en « réformistes » et « modérées », explique Mme Dumont. « Elles sont vues comme des féministes très respectables », par opposition aux féministes radicales, qui mènent des actions-chocs.

Photographie de Micheline Dumont.

« On a un récit de la Révolution tranquille qui est essentiellement masculin, mais en réalité, il y a énormément de choses qui ont été faites par les femmes dans les années 1960 et qui expriment leur désir de changer la situation. »

Micheline Dumont, historienne et auteure de Le féminisme québécois raconté à Camille

Martine Eloy, militante au FLF dans les années 1970 et devenue membre du conseil d’administration de la FFQ plus tard, se souvient. « Nous trouvions les féministes de la FFQ pas mal bourgeoises. J’étais loin de penser que quelques décennies plus tard, je serais à l’exécutif de ce même groupe! a-t-elle confié lors d’une présentation publique à l’occasion des festivités du 50e anniversaire, en mars 2016 à Montréal. Toutefois, rétrospectivement, je reconnais que les luttes que les féministes de la FFQ ont menées – et les gains qu’elles ont obtenus – étaient nécessaires pour asseoir l’égalité citoyenne des femmes dans la société québécoise, condition essentielle pour mener la lutte contre l’oppression patriarcale. »

Alors que la FFQ mène plusieurs batailles, une question polarise le Québec : celle de l’avortement. « À l’époque, le Québec est divisé. Tous les médias s’en mêlent! se rappelle Louise Desmarais, auteure et militante de longue date pour le droit à l’avortement. Ce qui est majeur, c’est qu’il y a énormément d’avortements clandestins dans les années 1970, et que des femmes en meurent. » Au début, la lutte est menée par un petit noyau de féministes radicales qui offrent aussi un service de référence en avortement illégal. Peu à peu, des groupes plus modérés réclament la décriminalisation de l’avortement, dont la FFQ en 1976. Il s’agit d’un appui de taille : la Fédération compte alors plus de 130 000 membres.

Durant ces années charnières, les féministes plus « classiques » de la FFQ endossent progressivement les revendications des féministes « radicales », et font pression auprès du gouvernement pour qu’il soutienne financièrement les groupes de femmes qui se multiplient. Mais la crise économique des années 1980 ébranle cet élan. Le néolibéralisme gagne du terrain et les États se désengagent peu à peu de leurs responsabilités. Cette période est aussi marquée par la montée de l’antiféminisme, qui culmine avec le massacre à Polytechnique en 1989.

La Marche Du pain et des roses : la FFQ se transforme

Alors que le militantisme au sein de la Fédération commence à s’épuiser, Françoise David relance les troupes en plaçant la lutte contre la pauvreté au centre des priorités. Élue à la présidence en 1994, elle sillonne le Québec en 1995 pour mobiliser les femmes autour d’une vaste coalition contre la pauvreté : la Marche Du pain et des roses. C’est Manon Massé qui est responsable de la logistique. « En travaillant main dans la main avec les autres groupes, la FFQ a prouvé son rôle fondamental de fédération, sans usurper le leadership des autres », explique l’ancienne militante et travailleuse à la FFQ, aujourd’hui députée pour Québec solidaire.

Photographie de Louise Desmarais.

« À l’époque, le Québec est divisé [sur la question de l’avortement]. Tous les médias s’en mêlent! Ce qui est majeur, c’est qu’il y a énormément d’avortements clandestins dans les années 1970, et que des femmes en meurent. »

Louise Desmarais, militante de longue date pour le droit à l’avortement et auteure de La lutte pour le droit à l’avortement

La marche est une réussite. Venues présenter leurs revendications au premier ministre Jacques Parizeau, les 850 marcheuses sont accueillies par une foule de 15 000 personnes devant l’Assemblée nationale. « Il fallait voir les femmes venir de différents réseaux! C’est rare qu’on voit des femmes de la fonction publique côtoyer des femmes sur l’aide sociale », poursuit Mme Massé. Des gains importants découlent de l’événement : augmentation du salaire minimum, adoption de la Loi sur l’équité salariale et réduction du temps de parrainage de 10 à 3 ans pour les immigrantes parrainées par leur conjoint.

L’événement mène aussi à la Marche mondiale des femmes. « Des femmes étaient venues d’Afrique et d’Amérique latine en solidarité avec les Québécoises, et constataient la pauvreté dans le Nord. C’était “flyé”! » raconte Manon Massé. « Avec Diane Matte, on s’est dit : “On aura beau avoir des gains au Québec, on sait que tout ça est mondial. Pour lutter contre la pauvreté des femmes, il faut lutter contre le système capitaliste! Pourquoi ne pas utiliser l’avènement de l’an 2000 pour toucher l’imaginaire?” » poursuit-elle. La FFQ se met au travail dès 1998. « C’était avant [les grandes manifestations contre le Sommet de l’Organisation mondiale du commerce de] Seattle, avant les forums sociaux mondiaux! On l’oublie nous-mêmes qu’on a aussi été précurseures de ce réseautage international des groupes de la base. Le mouvement des femmes peut être fier! »

Dans la lignée d’une solidarité accrue avec les plus marginalisées, la FFQ signe en 2004 une entente de solidarité avec Femmes autochtones du Québec (FAQ). Elle s’est notamment mobilisée avec les femmes autochtones pour obtenir une commission d’enquête nationale sur la disparition et l’assassinat de femmes autochtones au Canada.

Sous la présidence d’Alexa Conradi (2009-2015), qui laisse un héritage considérable, des milliers de femmes de tous les horizons se réunissent, entre 2011 et 2013, à l’occasion des États généraux de l’action et de l’analyse féministes, dont Isabelle Picard et Délice Mugabo sont porte-parole. Les participantes réfléchissent à un projet féministe de société et suggèrent de nouveaux champs d’action : il ne suffit plus de réagir aux différentes injustices, il faut proposer des réflexions différentes. Désormais, le féminisme de la FFQ sera résolument intersectionnel.

Martine Eloy, militante.

Participation de Martine Eloy, militante au FLF dans les années 1970 et ex-membre du conseil d’administration de la FFQ, à une action organisée en 2011 par le Collectif 8 Mars.

Les luttes à venir

Alors que les fruits de plusieurs décennies de luttes sont fragilisés par des politiques néolibérales qui affectent les femmes, la nouvelle présidente Mélanie Sarazin admet avoir du pain sur la planche. « On a eu des gains à la suite de la Marche Du pain et des roses en 1995, puis de la Marche mondiale des femmes en 2000. Mais depuis 2010, le gouvernement ne cède plus rien! se désole-t-elle. On ne peut pas négliger notre rapport à l’État, évidemment, mais devant un État qui est sourd, comment faire? »

Selon elle, il faut multiplier les stratégies. La FFQ sillonne le Québec pour prendre le pouls des résistances face aux mesures d’austérité, à l’exploitation des ressources naturelles et à l’affaiblissement des régions. « On veut travailler sur l’éducation populaire afin que la population prenne conscience de ce qui se passe », poursuit Mme Sarazin.

Les luttes de demain ne seront pas sans embûches. Mais les femmes de la FFQ continueront de se battre. En 50 ans, la Fédération a réussi à réunir des femmes de tous les horizons : elle est investie par la jeunesse, des femmes autochtones, des immigrantes, des femmes de divers milieux sociaux comme de confessions différentes. Elle est une force rassembleuse dont l’importance n’est plus à démontrer. La Fédération peut aussi compter sur l’appui de quelques alliées à l’Assemblée nationale, telle Manon Massé, convaincue du potentiel de la lutte féministe. « Parce que nous, les femmes, quand on travaille ensemble, on est fortes en maudit », conclut la députée.

En complément d’info

  • Plusieurs événements festifs et éducatifs se déroulent tout au long de l’année 2016 pour souligner les 50 ans de la FFQ 
  • Radio-Canada diffusait le reportage « Une fédération pour les femmes du Québec » le 25 avril 1966 

La Fédération des femmes du Québec en quelques dates

  • 1965 : 25e anniversaire du droit de vote des femmes
    Thérèse Casgrain organise un colloque de deux jours, au terme duquel on vote en faveur de la création d’un organisme capable de soutenir les ambitions des femmes.
  • 1967 : Commission Bird (du nom de sa présidente Florence Bird)
    La commission déclenche « une prise de conscience colossale », note l’historienne Micheline Dumont dans son livre Le féminisme québécois raconté à Camille. « Les femmes amérindiennes, notamment, prennent la parole : elles découvrent à quel point la Loi sur les Indiens en vigueur depuis le 19e siècle les prive de leurs droits ancestraux. Si elles épousent un Blanc, elles perdent leur statut d’Indienne. »
  • 1969 : émergence des féministes « radicales » avec le Front de libération des femmes du Québec (FLF)
    Elles bouleversent la manière de concevoir la réalité des femmes. Les féministes radicales forcent la discussion sur des sujets jusqu’alors tabous : la violence conjugale, le viol et les agressions sexuelles. La FFQ endossera de plus en plus leurs revendications, et se transformera considérablement au fil des ans.
  • 1973 : création du Conseil du statut de la femme
  • 1975 : Année internationale de la femme
    Les groupes de femmes poussent comme des champignons : premières « maisons de femmes battues », centres d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (CALACS), centres de santé des femmes, groupes pour les femmes monoparentales, etc. La FFQ militera auprès de l’État afin qu’il soutienne ces groupes.
  • 1976 : positionnement en faveur de l’avortement
    « Depuis sa création, la FFQ a toujours été impliquée dans cette lutte, solidaire du mouvement pro-choix, se joignant à toutes les grandes manifestations et mobilisations. Depuis les années 2000, elle en assure le leadership conjointement avec la Fédération du Québec pour le planning des naissances », explique l’auteure et militante Louise Desmarais.
  • 1980 : la FFQ fait pencher la balance lors du référendum sur la souveraineté du Québec en organisant des rassemblements d’Yvettes
    À l’époque, elle refuse de se prononcer officiellement sur la question référendaire, invoquant son caractère non partisan. Ce qui n’empêche pas la présidente, Sheila Finestone, d’obtenir l’autorisation d’organiser un grand rassemblement d’« Yvettes » (militantes pour le camp du NON) au Forum de Montréal. « C’est un secret de Polichinelle que les membres étaient plutôt d’allégeance libérale », explique Micheline Dumont. La FFQ est aujourd’hui positionnée pour la souveraineté.
  • 1992 : Forum pour un Québec féminin pluriel
    Ce grand rassemblement contribue au virage de la FFQ. « Certaines militantes s’aperçoivent que les gains sur le plan des droits formels n’ont pas amélioré la situation de la plupart des femmes : les femmes au bas de l’échelle, monoparentales, racisées, autochtones, immigrantes », souligne Martine Eloy, militante au Front de libération des femmes du Québec dans les années 1970 et ancienne membre du conseil d’administration de la FFQ.
  • 1995 : Marche Du pain et des roses
    Cette marche a mené à l’émergence du mouvement d’action féministe international de la Marche mondiale des femmes.
  • 2000 : Marche mondiale des femmes
    À propos de la Marche mondiale des femmes, Micheline Dumont écrit dans son livre Le féminisme québécois raconté à Camille : «  Comment ne pas souligner le caractère extraordinaire de cette initiative du Québec, et qui a reçu à travers le monde une réponse exceptionnelle? Plus de 6 000 groupes de femmes, en provenance de 161 pays, ont été mobilisés. On a dénombré 114 coordinations nationales qui ont organisé 50 marches nationales. Entre le 15 et le 17 octobre 2000, les femmes ont marché sur toute la planète. »
  • 2004 : Entente de solidarité entre Femmes autochtones du Québec (FAQ) et la FFQ
    Ce protocole reconnaît « un rapport de nation à nation » qui continue encore aujourd’hui d’influencer les pratiques sur le terrain, selon Cybel Richer-Boivi, responsable des communications de la FFQ.
  • 2011 à 2013 : États généraux de l’action et de l’analyse féministes
    « La démarche a permis d’aller plus loin dans la définition d’un projet féministe de société, pas juste en réaction ou en défense, mais en propositions. Le mouvement féministe a largement participé à cette démarche », précise Cybel Richer-Boivin.
  • 2015 : 4e action internationale de la Marche mondiale des femmes
    Le thème de l’action de 2015 était « Libérons nos corps, notre Terre, nos territoires ». « Les actions de 2015 au Québec visent à démontrer les impacts concrets des différents systèmes d’oppression (le capitalisme, le patriarcat, le racisme, l’hétérosexisme, le colonialisme, le capacitisme, etc.) sur les femmes au Québec et ailleurs dans le monde en dénonçant ces systèmes mais aussi en mettant de l’avant les formes de résistance qui s’organisent et les alternatives [sic] féministes développées », lit-on sur le site Web de la FFQ.

Qu'en pensez-vous?

1 Réaction

  1. Johanne St-Amour

    Soulignons bien sûr les luttes de la FFQ depuis sa fondation. Quoique cet article me semble très largement inspiré du cahier spécial paru dans le Devoir deux semaines avant les États généraux de la FFQ en 2013.

    Malheureusement, il semble maintenant y avoir un flou sur les concurrents au féminisme, particulièrement avec la laïcité «ouverte» l’analyse intersectionnelle. Comme le disait si bien le collectif Féministes laïques algériennes et iraniennes: «Nous avions jadis les mêmes ennemis : le patriarcat et les lois divines». Le silence de la FFQ concernant la polémique de la ségrégation des femmes dans une Mosquée visitée par le premier ministre Justin Trudeau, est à ce titre éloquent.

    Et la FFQ dise toujours combattre le patriarcat, son attitude envers la visite de M. trudeau est désespérante. Mais il s’inscrit dans une suite de longs silences face aux dicrimination religieuse envers les femmes et surtout un appui inconditionnel à ce qu’on nomme «la laïcité» ouverte!

    Bien sûr, la FFQ ne se vante pas de forcer à tout prix l’application de l’analyse intersectionnelle à la fédération: les discussions à ce niveau sont non avenues: c’est un crois ou meurs inconditionnel. Un «nouveau féminisme» qui divise. Il ne fait pas bon être Blanche au pays de l’intersectionnalité. Il ne fait pas bon d’être hétérosexuelle, trop normative! Il ne fait pas bon d’avoir un revenu meilleur que le salaire minimum, vous serez peut-être traitée de féministe de luxe.

    Et surtout il ne fait pas bon de ne pas militer pour «l’industrie du sexe», car alors on vous traite de putophobe! Et surtout même si lors des États généraux l’ensemble des participantes étaient d’accord pour criminaliser les clients. À la FFQ on a plutôt décidé de remettre une énième fois sur le métier le dossier en faisant une énième recherche!

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