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Deux jeunes femmes discutant.

L’art de coudre un réseau

par 

Journaliste indépendante et s’intéresse particulièrement aux questions touchant à la santé publique et à l’aménagement des villes. Elle a été journaliste, puis rédactrice en chef de l’hebdomadaire Cités Nouvelles dans l’Ouest-de-l’Île pendant six ans. Diplômée de l’UQAM, elle a fait ses classes auprès de l’équipe de la défunte émission Infini décimal à CISM et de l’Agence Science-Presse.

Les jeunes délinquantes récidivent peu une fois adultes. Mais plusieurs vivront avec leur désespoir en trame de fond. Comment mieux les aider? À Salaberry-de-Valleyfield, le milieu communautaire souhaite changer leur destin.

Au comptoir des Ateliers Créactions, les débarbouillettes commandées par une garderie attendent qu’on vienne les chercher. Ayant pignon sur rue au centre-ville de Salaberry-de-Valleyfield, la boutique fabrique et vend des accessoires branchés en tissus recyclés. Sa main-d’œuvre est composée d’adolescentes malmenées par la vie. Certaines sont bénévoles, d’autres y font leurs travaux communautaires. « Et quelques-unes y trouvent refuge quand ça brasse à la maison », explique l’intervenante jeunesse Annick Sauvé.

À l’arrière, la couturière en résidence Josée Larose enseigne les rouages du métier à Adèle *. Penchées sur une vieille machine à coudre, la quinquagénaire et l’adolescente conversent doucement. Nous sommes jeudi, et après les heures de classe, le duo sera rejoint par les autres filles et leurs mentors, des femmes plus âgées recrutées par l’organisme Justice Alternative du Suroît.

Cette petite communauté n’est pas le fruit du hasard, elle est née d’un partenariat inédit entre le centre de femmes D’Main de femmes et Justice alternative du Suroît. Le but? Tisser un filet de sécurité autour des jeunes filles rebelles du quartier, du centre jeunesse, des familles d’accueil. Aux portes de leur vie d’adultes, ces adolescentes au parcours difficile manquent cruellement d’un réseau d’entraide. Un besoin dont on commence à peine à mesurer l’importance pour elles.

« Les femmes qui ont eu une trajectoire de criminalité à l’adolescence paient le prix fort. Les études démontrent qu’elles seront très isolées socialement, plus que les hommes dans la même situation. Pour elles, le passage à l’âge adulte est cahoteux, et leur détresse à ce moment-là est immense », explique Isabelle Brisebois, directrice de Justice alternative du Suroît. Au Québec, 23 organismes du genre travaillent avec les jeunes contrevenants pour les responsabiliser à propos des délits qu’ils ont commis. La clientèle est surtout composée de garçons : bon an, mal an, ils sont cinq fois plus nombreux que les filles à commettre une infraction au Code criminel à l’échelle du pays. « Depuis quelques années, on note une hausse du nombre de filles dans nos services, même si elles restent minoritaires. Souvent, on a l’impression que leur cas est plus lourd et qu’il faut travailler plus fort avec elles », ajoute-t-elle.

Nouvelles lunettes

Photographie Isabelle Brisebois.

Isabelle Brisebois, directrice de Justice alternative du Suroît, soutient qu’aider une adolescente au parcours de vie difficile, c’est aussi aider une future mère à élever la prochaine génération. C’est la soutenir afin qu’elle acquière le pouvoir de mettre fin au cycle de violence familiale.

Pour mieux comprendre les forces à l’œuvre derrière cette perception, son organisme s’est allié avec deux compères montérégiens en justice alternative, Bénado et Justice alternative du Haut-Richelieu. Ils ont entamé en 2011 une démarche d’analyse différenciée selon les sexes (ADS). Le nombre et le type de délits, les mesures de réparation choisies, le taux de réussite : trois années de données ont été scrutées selon le genre. Ils ont aussi organisé des rencontres d’intervenants jeunesse et ont lu toute la recherche récente sur le sujet. Les résultats ont eu l’effet d’une douche froide. « Au final, on est restés avec une question : Comment aider ces jeunes filles? Sans notre démarche en ADS, jamais les Ateliers Créactions n’auraient vu le jour (voir l’encadré). »

Contrairement à leurs homologues masculins, les adolescentes judiciarisées n’ont pas tendance à récidiver une fois adultes, et peu d’études ont été consacrées à leur avenir. Or, le taux de récidive semble avoir été l’arbre qui cache la forêt, surtout pour les jeunes délinquantes placées en centre jeunesse. Une fois adultes, elles risquent fort d’être décrocheuses, de vivre sans boulot, d’endurer un conjoint violent, de devenir jeunes mères, de consommer des drogues dures, de développer une maladie mentale. En 2005, l’une des rares études longitudinales sur les adolescentes judiciarisées placées en centre jeunesse révélait que 23 % des femmes suivies ont tenté de mettre fin à leurs jours. Dans la population en général, ce taux est de 6 %. L’auteure de cette triste découverte est Nadine Lanctôt de l’Université de Sherbrooke, titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur la délinquance des adolescents et adolescentes.

La qualité des relations avec les autres est centrale dans le développement des adolescentes placées en centre jeunesse, délinquantes ou non. Pourtant, développer des habiletés relationnelles n’est pas une mince affaire pour elles. « Plusieurs ne savent pas demander de l’aide, car elles sont méfiantes. Avec raison! Elles ont été abandonnées, trahies, exploitées… Le taux de victimisation sexuelle des filles est beaucoup plus grand que celui des garçons. Devenues adultes, ces filles font de l’évitement social. Elles sont anxieuses, dépressives, ont des troubles de stress post-traumatique. Elles sont en mode survie », explique Nadine Lanctôt.

Dès le début de sa carrière, la chercheuse a été frappée par la façon dont grandissent les jeunes contrevenants. « Les hommes de ma cohorte de recherche étaient dans l’action, ils avaient des projets d’avenir. Même si certains trempaient dans toutes sortes d’affaires criminelles, ils n’avaient pas le désespoir étampé sur la peau, comme les femmes. »

Pour en finir avec la séductrice

À Justice alternative du Suroît, certains tics de langage ne sont plus permis. « Durant la démarche, les intervenants des trois groupes ont constaté qu’on désignait parfois les contrevenantes comme étant “les séductrices” ou “les charmeuses”. Les contrevenants, on les nomme simplement “les garçons”. Pour nous, intervenants jeunesse, cette découverte a été confrontante », avoue Isabelle Brisebois.

La majorité des travailleurs sociaux n’a pas été formée pour intervenir adéquatement auprès des adolescentes en difficulté, s’indigne Nadine Lanctôt. « Les problématiques propres aux filles n’ont été ajoutées que récemment aux cursus universitaires. Ça teinte les pratiques sur le terrain. Les filles sont perçues comme étant plus compliquées et comme jouant les séductrices; certains travailleurs craignent même qu’elles déposent de fausses accusations contre eux. Chialeuses, brailleuses, drama queens : j’ai entendu des professionnels affubler les adolescentes de tous les noms d’oiseaux. »

En matière de délinquance juvénile, la recherche se penche sur les problématiques des filles depuis le milieu des années 1990, explique la chercheuse. Dans ce contexte, toutes les réponses n’ont pas été trouvées et les intervenants sur le terrain naviguent parfois à vue.

Solidarité de femmes

Si les Ateliers Créactions accueillent les jeunes des deux sexes, la priorité est accordée aux filles au parcours de vie difficile. Il existe très peu de ressources pour les jeunes femmes qu’elles deviennent, constate Isabelle Brisebois. « Devant leur isolement social, moi et ma collègue du Centre D’main de femmes, Jacynthe Dubien, on s’est demandé quels organismes communautaires elles fréquentaient, dans notre milieu à Valleyfield. On ne les a trouvées nulle part. »

Comme dans la plupart des quelque 90 centres de femmes du Québec, la moyenne d’âge des membres du Centre D’main de femmes est de 50 ans. Pourtant, il y a là de l’aide, un réseau et une philosophie d’empowerment dont les jeunes ont réellement besoin.

Ce printemps, les adolescentes qui fréquentaient les Ateliers Créactions visitaient toutes le Centre D’main de femmes. Et ça a porté fruit, remarquait la coordonnatrice du centre, Jacynthe Dubien. « À l’âge adulte, elles osent franchir notre porte parce qu’elles nous connaissent. En arrivant, elles peuvent voir tout de suite une intervenante, sans rendez-vous. Nous avons aussi un coin des petits pour les jeunes mères qui bénéficient de nos services. Il n’y a pas encore foule, mais il sert plus qu’avant. » Malheureusement, depuis cet été, le centre de femmes n’est plus partenaire des Ateliers Créactions, et les visites ont cessé. Justice Alternative du Suroît est le seul responsable des ateliers.

Souvent, aider une adolescente au parcours de vie difficile, c’est aussi aider une future mère à élever la prochaine génération. C’est la soutenir afin qu’elle acquière le pouvoir de mettre fin au cycle de violence familiale, rappelle Isabelle Brisebois.

*Prénom fictif

L’ABC de l’ADS

Les trois organismes de justice alternative ont bénéficié de l’œil extérieur des formatrices de Relais-femmes lors de leur démarche d’ADS. « L’ADS est une démarche issue de la Conférence mondiale de Beijing en 1995. C’est un regard particulier sur une réalité, pour s’assurer qu’on tienne compte des distinctions hommes-femmes et que les mesures mises en place n’accentuent pas les inégalités. Il s’agit de confronter nos préjugés avec des données validées, différenciées selon les sexes », dit Lise Gervais, coordonnatrice chez Relais-femmes. Cette démarche, souligne-t-elle, doit être réalisée selon une perspective féministe. « C’est essentiel pour peindre un portrait juste de la réalité observée. Prenons l’analyse des conséquences de la délinquance féminine. Si on s’arrête à la seule comparaison des taux de récidive, on voit que les contrevenantes récidivent peu par rapport aux hommes. Si ces femmes-là ne sont pas dans nos prisons, où sont-elles? Fréquentent-elles nos hôpitaux psychiatriques, nos foyers pour femmes violentées? »

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