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Pilules de toutes sortes.

Quand les médicaments menacent la santé des femmes

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A étudié le journalisme et la langue arabe à l'Université du Québec à Montréal. Aujourd'hui journaliste pigiste, elle collabore à plusieurs journaux et magazines tels que le ELLE Québec, La Presse, le Huffington Post Québec et la Gazette des femmes. Andréane s'intéresse particulièrement aux enjeux de société et aux droits des femmes.

Avant leur mise en marché, les médicaments sont testés sur des animaux de laboratoire, puis sur des humains. Dans les deux cas, les femelles et les femmes demeurent largement sous-représentées, quand elles ne sont pas carrément exclues des recherches scientifiques. Une omission qui met chaque année la santé de millions de femmes à risque.

Fluctuations hormonales, risques associés à la grossesse : jugées trop complexes, les femmes ont longtemps été exclues des études sur les médicaments. Si les biologistes savent que le corps des femmes et des hommes ne réagit pas de la même façon, la communauté médicale, elle, a longtemps ignoré cette réalité. Un phénomène qui pose problème puisqu’on sait aujourd’hui que les femmes ne métabolisent pas les médicaments de la même manière que les hommes.

Photographie de Cara Tannenbaum.

« La première conséquence de la sous-représentation des femmes dans les tests est que l’on comprend mal leur santé et leurs maladies. On risque aussi de passer à côté de découvertes importantes en plus de causer du tort aux patientes, et même des décès. »

Dre Cara Tannenbaum, directrice scientifique de l’Institut de la santé des femmes et des hommes

« En science, on essaie d’éliminer les facteurs confondants et variables. Étudier les mâles semblait plus simple parce que les femelles ont des fluctuations hormonales liées au cycle menstruel. Aujourd’hui, on sait que les variations hormonales chez les hommes sont aussi importantes que chez les femmes. Sur le plan éthique, on ne voulait pas non plus exposer les femmes qui pouvaient tomber enceintes à de nouveaux médicaments ou à des radiations, par exemple », explique la Dre Cara Tannenbaum, directrice scientifique de l’Institut de la santé des femmes et des hommes.

Bienvenue à la médecine de genre

Pour la Dre Alyson McGregor, cofondatrice et directrice de la division Sex and Gender in Emergency Medicine de la Warren Alpert Medical School de l’Université Brown, dans le Rhode Island, incorporer la médecine de genre dans la recherche et la pratique clinique est un défi de taille pour la communauté médicale.

« Il faut changer la façon dont nous voyons la médecine et la santé. C’est difficile pour quelqu’un qui pratique la médecine depuis plusieurs années, mais essentiel pour que les nouvelles générations de médecins intègrent ces connaissances dès le début de leur carrière », soutient-elle.

Ce n’est qu’en 1994 que la Food and Drug Administration (FDA) américaine a créé l’Office on Women’s Health, chargé de protéger la santé féminine et d’assurer la représentation des femmes dans les études cliniques. Quatre ans plus tard, la FDA a finalement publié une réglementation lui permettant de refuser le dépôt d’un nouveau médicament dont les essais cliniques n’auraient pas analysé adéquatement l’efficacité et la sécurité selon le genre des patients.

Photographie de Alyson McGregor.

Pour la Dre Alyson McGregor, cofondatrice et directrice de la division Sex and Gender in Emergency Medicine de la Warren Alpert Medical School de l’Université Brown, incorporer la médecine de genre dans la recherche et la pratique clinique est un défi de taille pour la communauté médicale.

Ce manque d’information concernant les effets des médicaments sur le corps des femmes a d’importantes conséquences sur la santé de ces dernières. Selon la FDA, non seulement les femmes sont plus souvent victimes d’effets secondaires indésirables que les hommes, mais elles les subissent de manière plus sévère. Ce que confirme une étude du Government Accountability Office publiée en 2001 aux États-Unis, qui a démontré que 80 % des médicaments retirés du marché posaient davantage de risques pour les femmes et entraînaient chez elles plus de réactions indésirables.

C’est le cas du très répandu somnifère Ambien (zolpidem), pour lequel la FDA a recommandé en 2013 de réduire de moitié le dosage préconisé pour les femmes. La cause : le métabolisme des femmes élimine le zolpidem moins rapidement que celui des hommes, ce qui peut causer de la somnolence jusqu’à huit heures après la prise du médicament et accroît par le fait même les risques d’accident de la route.

Les femmes plus médicamentées

En plus d’être plus vulnérables aux effets secondaires, les femmes prennent en général plus de médicaments que les hommes au cours de leur vie. Un phénomène qui remonte aussi loin qu’aux années 1960, selon la Dre Cara Tannenbaum. « À l’époque, on faisait de la publicité pour les médicaments sédatifs auprès des femmes. On disait que les femmes devaient être calmes… Aujourd’hui, elles sont plus nombreuses que les hommes à prendre des tranquillisants ou des médicaments pour l’anxiété », relate-t-elle.

Selon une récente étude des Centers for Disease Control and Prevention aux États-Unis, le nombre de femmes victimes de surdose d’analgésiques obtenus sur ordonnance médicale, tels que le Vicodin et l’OxyContin, a augmenté de 400 % dans la dernière décennie.

« La première conséquence de la sous-représentation des femmes dans les tests est que l’on comprend mal leur santé et leurs maladies. On risque aussi de passer à côté de découvertes importantes en plus de causer du tort aux patientes, et même des décès », poursuit la Dre Tannenbaum.

Ordonnance fatale

C’est d’ailleurs pour prévenir la mort d’autres femmes que Terence H. Young, un ancien membre du Parlement canadien, milite depuis plus de 15 ans auprès du gouvernement canadien et de l’industrie pharmaceutique. La vie de ce père de famille originaire de Toronto a basculé un soir de mars 2000 lorsque sa fille Vanessa, âgée de seulement 15 ans, est décédée sous ses yeux d’un arrêt cardiaque. Souffrant d’une forme de boulimie, elle s’était fait prescrire du Propulsid, un médicament utilisé pour traiter une vaste gamme de troubles gastriques. On sait aujourd’hui que le Propulsid cause de graves effets secondaires tels que l’arythmie cardiaque, et ce principalement chez les femmes.

Photographie de Terence Young.
« Il y a un réel problème éthique à prescrire des médicaments lorsque ceux-ci n’ont pas été testés sur les femmes. » — Terence H. Young, ancien membre du Parlement canadien, activiste, fondateur du groupe Drug Safety Canada et auteur du livre Death by Prescription

Un an après le décès de Vanessa, l’enquête du coroner dévoilait la cause de sa mort : arythmie cardiaque suivie d’un arrêt cardiaque, causés par une boulimie combinée au médicament cisapride (nom commercial Propulsid) ainsi qu’un possible cofacteur tel qu’une malformation cardiaque.

« La sécurité de ce médicament n’avait jamais été prouvée chez des enfants souffrant de troubles alimentaires. La cisapride, combinée à une baisse d’électrolytes due à la boulimie, a causé un dysfonctionnement du rythme cardiaque », explique Terence H. Young, qui soutient que sa fille ne souffrait pas de malformation cardiaque congénitale.

En juillet 2000, quatre mois après le décès de Vanessa, Janssen Pharmaceutica retirait le Propulsid du marché américain, tandis que Santé Canada le retirait des tablettes un mois plus tard. « Quatre-vingts personnes avaient déjà perdu la vie en Amérique du Nord à cause de ce médicament lorsque les États-Unis l’ont retiré du marché », affirme M. Young, convaincu que la cisapride a causé le décès de sa fille. « Il y a un réel problème éthique à prescrire des médicaments lorsque ceux-ci n’ont pas été testés sur les femmes », ajoute l’activiste, fondateur du groupe Drug Safety Canada et auteur du livre Death by Prescription.

Une bataille qui n’est pas gagnée

Malgré une récente prise de conscience dans le milieu médical et scientifique ainsi que les réglementations mises en place pour assurer l’inclusion des femmes dans les études sur les médicaments, les inégalités demeurent.

Par exemple, la flibansérine, le premier « Viagra féminin » vendu sous le nom Addyi et destiné à augmenter la libido des femmes souffrant de troubles du désir sexuel, a suscité de vives interrogations lors de son approbation par la FDA en 2015. Avec raison, puisque le rapport sur l’évaluation des risques fourni par le laboratoire canadien Sprout Pharmaceuticals inc., chargé de la commercialisation du médicament, révélait qu’en plus des nombreux effets secondaires possibles (somnolence, nausées, baisse de la tension artérielle…), l’une des principales contre-indications, soit la consommation d’alcool, n’avait été testée que sur 23 hommes et… 2 femmes!

« En général, les études respectent les recommandations de Santé Canada en matière d’inclusion des femmes. Par contre, ça ne veut pas dire qu’il y aura un ratio de 50-50. Il y aura certainement un déséquilibre », affirme Carole Légaré, directrice du Bureau des essais cliniques à Santé Canada.

« Aux États-Unis, la FDA et les National Institutes of Health ont fait beaucoup de progrès pour assurer une représentation égale des hommes et des femmes dans les recherches cliniques, et plus de femmes que jamais prennent part aux essais cliniques. Malgré cela, il est clair que les données ne sont pas toujours analysées afin de déterminer s’il existe des différences entre les sexes. De plus, les politiques et procédures cliniques ainsi que les algorithmes qui sont considérés comme les normes en matière de soins sont souvent basés sur des standards masculins », rapporte la Dre Alyson McGregor.

Pour la Dre Tannenbaum, cette sous-représentation des femmes illustre un problème plus vaste. « Ce n’est tout simplement pas dans notre mentalité de nous pencher sur la différence d’impacts qu’un médicament peut avoir sur un homme et sur une femme. Et il en va de même en ce qui concerne les impacts des politiques sociales et économiques… »

En complément d’info :

Pour en apprendre davantage sur le sujet, nous vous invitons à lire l’étude de la généticienne Abby Lippman, « L’inclusion des femmes dans les essais cliniques : Se pose-t-on les bonnes questions? », que faisait paraître en 2006 la coalition Action pour la protection de la santé des femmes.

À lire également, cet article paru récemment : « Des mesures pour éviter l’exclusion des femmes de recherches scientifiques ».

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