Aller directement au contenu
Image d'un Roupie

Webzines, réseaux, blogues : les féministes prennent le Web d’assaut, en laissant souvent leurs gants blancs au vestiaire.

« Le féminisme, c’est accessible ? » demande Caroline dans un appel à tous publié sur le webzine québécois jesuisfeministe.com. Les réponses fusent, tantôt joyeuses, tantôt furieuses. Marie-Anne revendique un féminisme plus inclusif, un trouble-fête vient semer la bisbille, Catherine sort de ses gonds.Grâce à Internet, les féministes de tout acabit peuvent désormais s’exprimer librement…

Jesuisfeministe.com a été créé en par deux Québécoises dans la trentaine : Isabelle N. Miron et Marianne Prairie (aussi membre des Moquettes Coquettes). Environ 3 000 visiteurs consultent le site chaque mois. « Les voix des jeunes féministes ne sont pas entendues au Québec, croit Isabelle N. Miron, travailleuse communautaire à Gatineau. Nous nous sommes donc inspirées du site féministe américain feministing.com pour créer un espace qui les représente. » Le site américain, qui reçoit plus de 400 000 visiteurs par mois, est l’initiative d’une jeune auteure féministe de New York. « Sur Feministing, il y a une pluralité des voix, explique Isabelle. De nombreuses collaboratrices expriment des points de vue divergents et défendent des positions qui ne sont pas populaires. En français, on trouvait qu’il y avait un manque. »

Un féminisme affranchi

Pas de ligne éditoriale, donc, sur jesuisfeministe.com, Isabelle et Marianne éditent les textes de plusieurs collaboratrices régulières qui écrivent librement. La plus jeune a 17 ans. « Je ne suis pas d’accord avec toutes leurs opinions. Mais je tiens à les mettre en ligne. On veut éviter les tabous, créer des remous », affirme Isabelle. Le site est divisé en sections :Arts, Sexualité,Couple et famille, Éthique et religion, Médias, International, pour ne nommer que celles-là. Parmi ses nombreux atouts : sa mise en page au design épuré et agréable pour l’oeil.

Dans son texte Writing Feminist Webzines and the Confusion of Identity, paru dans le Journal of Philosophy of Education en , la théoricienne américaine Barbara J. Duncan expliquait déjà les particularités du webzine féministe. Par la nature de son médium, le webzine donne au féminisme une certaine liberté. Il permet la prolifération de discussions portant sur des sujets controversés, voire tabous; il crée un espace dans lequel les féministes de tout genre et de tout âge peuvent intervenir de façon créative (des sujets sérieux peuvent être traités avec une dose d’ironie ou d’humour); enfin, les éditrices de ce type de publication n’ont pas les mains liées par les publicitaires, comme c’est souvent le cas dans les médias traditionnels.

Ce qui ne veut pas dire pour autant que le blogue ou le webzine féministe n’est régi par aucune convention. Chez jesuisfeministe.com, les textes soumis doivent répondre à certains critères. « Ce n’est pas parce que c’est Internet que l’on doit se relâcher et écrire comme on parle, affirme Isabelle. Certains commentaires, jugés inappropriés, peuvent être retirés du site. Si trouble fêtes il y a, et qu’on choisit de laisser leurs commentaires, ça dégénère rarement. Ce qui n’est pas le cas de Feministing, qui doit régulièrement gérer des propos carrément haineux écrits par des anti féministes. »

Car si Internet permet aux unes et aux autres de s’exprimer, il amène aussi son lot de messages anonymes, estime Katherine Macnaughton-Osler, édimestre du réseau NetFemmes. « Nous recevons souvent des commentaires qui réprouvent le financement des groupes de femmes. C’est dommage, car ça fait en sorte que certaines féministes ont peur de s’afficher et de se faire voir. »

Canaliser l’information

Malgré ce bémol, les éditrices Web consultées s’entendent pour dire que le blogue, le réseau ou le webzine féministe créent des ponts importants. « Internet permet de faire des liens entre les recherches des universitaires, le travail des féministes sur le terrain et les femmes marginalisées », croit Nicole Nepton, édimestre et animatrice de cybersolidaires.org, créé en .

Ce dernier est un réseau de veille informationnelle sur le mouvement des femmes, le milieu communautaire, l’écologie et l’économie. « Tous les matins, je consulte plus d’une dizaine de sites Internet, explique Mme Nepton.C’est ainsi que j’alimente cybersolidaires.org. J’essaie de rendre visibles les opinions des minorités et de brasser la cage. »

Pour poser un regard critique et féministe sur la société, il y a Sisyphe. En ligne depuis , le sisyphe.org est devenu un site d’information, d’analyse et d’expression féministe incontournable. En témoignent les quelque 8 000 à 10 0000 visites reçues quotidiennement. Indépendant idéologiquement et financièrement, le site propose aux internautes préoccupées par les droits des femmes des textes signés par des plumes du Québec et d’ailleurs. S’y côtoient analyses, rapports de recherche, critiques et opinions portant sur les droits de la personne, la condition des femmes, différents enjeux sociaux, politiques et économiques.

Et c’est du sérieux ! Sisyphe veille à la véracité et à la crédibilité des propos publiés sur sa plateforme en exigeant systématiquement une courte biographie des auteurs. De même, un forum « a priori modéré », comme le précisent les coéditrices, Élaine Audet et Micheline Carrier, permet d’échanger des points de vue de manière civilisée. Tous les messages reçus sont d’ailleurs lus avant d’être publiés…ou rejetés. Et si l’importance est d’abord accordée aux idées, la forme n’est pas en reste : les textes doivent être rédigés dans une langue correcte et non sexiste.

Créé en , NetFemmes s’inscrit également dans ce contexte de pluralité éditoriale. Son objectif : diffuser les prises de position, les appels à l’action et les offres d’emploi sur sa plateforme, alimentée par tous les membres du réseau. Son bulletin électronique s’avère un outil précieux. « Il informe présentement 1 600 abonnées et son taux de participation augmente constamment. Les femmes et les groupes de femmes me disent souvent qu’elles sont surchargées d’information. Le bulletin agit comme un condensé », relate Katherine Macnaughton-Osler. Deux fois par mois, les abonnées reçoivent gratuitement dans leur boîte de courriel un survol des actualités féministes au Québec, au Canada et dans le monde. Les sources sont variées : journaux, groupes de femmes, associations communautaires et communiqués gouvernementaux.

Autre avantage du féminisme sur le Web : l’échange et l’affichage de l’information sont dynamiques et propices aux ramifications. « Si on ne lit que La Presse et Le Devoir, ce n’est pas suffisant, estime Nicole Nepton de Cybersolidaires. Sur Internet, on peut trouver des documents supplémentaires, des vidéos, des liens vers d’autres articles sur le féminisme. Ça complète les dossiers. »

Mme Macnaughton-Osler souhaiterait que le Centre de documentation sur l’éducation des adultes et la condition féminine (CDEACF), qui gère Net- Femmes, obtienne du financement pour aller plus loin. « On voudrait filmer des ateliers de formation sur la gestion de l’information et les mettre en ligne sur NetFemmes. » Au lieu d’atteindre une dizaine de femmes seulement dans un contexte in situ, la formation en ligne permettrait ainsi d’en rejoindre des centaines.

Mais encore, du financement ne serait pas de refus afin d’« entretenir » ces sites. « Car oui, les groupes de femmes s’approprient de plus en plus les nouvelles technologies, mais une fois que leur site est créé, l’argent requis pour le maintenir à jour fait défaut », affirme Nicole Nepton, qui est également pigiste en création de sites Web. Elle croit que des subventions seraient bienvenues pour recruter des animatrices de sites Web ou offrir des formations en technologies de l’information aux intervenantes des groupes de femmes. « Car tant qu’à avoir un cadavre de site, vaut mieux s’abstenir. »

« Ce n’est pas pour rien que le blogue sur le commerce électronique de Michelle Blanc [NDLR : également connue pour sa participation à l’émission Tout le monde en parle à titre de conférencière et consultante transsexuelle en webmarketing] fait partie du palmarès des 15 blogues les plus consultés au Québec, croit Mme Macnaughton-Osler. Michelle Blanc est avant-gardiste. Elle vulgarise l’information et la présente dans un langage clair. Son site est dynamique. Elle échange régulièrement avec les visiteurs », affirme l’édimestre de NetFemmes.

Attention, propos pimentés

Si un langage clair et net contribue au succès, des propos bien relevés — voire incisifs — apparaissent comme une plus value appréciée. Les collaboratrices du site Feministing l’ont compris : leurs textes ne manquent pas de caractère. « Nous désapprouvons le stéréotype de type “féministe privée d’humour” », écrivent-elles dans leur communiqué de presse. Dans sa section Fuck you Fridays!, Feministing dénonce chaque vendredi une action politique, sociale ou économique qui a eu lieu durant la semaine. Dans le cas où une action est saluée, on parle plutôt des Fuck yeah Fridays! Où il y a de la gêne, il n’y a pas de plaisir !

De son côté, sur in situ, Isabelle N. Miron s’exprime avec mordant sur la question des noms de famille à donner aux enfants : « Il m’arrive de moins en moins souvent de me sentir comme une extraterrestre avec mes idées féministes (merci entre autres à ce blogue et au fait que je ne fréquente plus l’école secondaire). Toutefois, un sujet sur lequel je suis seule dans le coin du ring : le double nom de famille. Si mes enfants ne devaient avoir qu’un seul nom de famille, ce serait le mien, bâtard ! » C’est noté !

Le féminisme sur le Web a du toupet… et de la broue dedans. Les infatigables collaboratrices de Sisyphe, Cybersolidaires, Netfemmes et Jesuisfeministe poursuivent sans relâche leur travail de collecte, d’analyse et de partage de l’information toutes les semaines. Et elles ne sont pas les seules ! Pour prendre la pleine mesure des expressions diverses du féminisme sur le Web, consultez en p. 8 notre liste de réseaux, de blogues et de webzines d’ici et d’ailleurs qui sauront vous sustenter

Bonne lecture !

Qu'en pensez-vous?

Aucune réaction

Inscription à l'infolettre