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Photographie de Constantine Alissou.

Elles vendent des fruits ou des sandwichs au bord de la route, de longues heures par jour. Même si elles sont cantonnées à l’économie informelle, les femmes dominent dans l’espace public commercial au Bénin. Alors que les institutions internationales misent sur elles, le gouvernement local tarde à adopter des politiques pour les aider à surmonter les obstacles. Rencontres avec des femmes qui embrassent le commerce par enthousiasme… ou par obligation.

Fidelle Hounsou, en attendant

Photographie de Fidelle Hounsou.

Fidelle Hounsou, devant les étalages de fruits de sa mère, pour lesquels elle a quitté l’école à 13 ans. La jeune Béninoise rêve de devenir coiffeuse.

Le soleil filtre une lumière ocre de fin du jour dans la poussière de Cotonou, la plus grande ville du Bénin. Fidelle Hounsou s’assoit quelques instants sur un banc précaire derrière ses étalages de fruits. Sur la route congestionnée, une moto s’arrête et klaxonne faiblement.

« Tu as fait un peu? » lui demande son client, une formule de politesse usuelle. S’ensuit le jeu de la négociation, à l’issue duquel deux ananas finiront par coûter moins d’un dollar.

Fidelle a quitté l’école à 13 ans, il y a 5 ans. « C’est pour aider maman que je vends. » Chaque jour, le train-train recommence : acheter les fruits au grand marché de Dantokpa, les apporter pour remplir les paniers puis empiler ceux-ci, attendre les clients, défaire les paniers, rapporter les fruits, etc. « Certains soirs je vais vendre du pain aussi sous l’échangeur. On finit à minuit, et si on ne dort pas, on tombe malade. C’est difficile. »

Elle ne cache pas que le commerce n’est pas son premier choix, même si elle répète plusieurs fois « c’est à moi de choisir ». C’est la coiffure qui l’attire; « je change souvent mes cheveux », glisse-t-elle avec un sourire adolescent, juste avant qu’une cliente lui demande de découper son ananas. « Si je me marie, peut-être que le gars pourra ouvrir une boutique pour moi. » Le mot boutique sonne comme un rêve dans sa bouche, l’envie d’une vie paisible, loin des fumées de cette route.

Sa volubile copine du kiosque d’à côté vient de s’approcher. Elle montre une jeune femme qui tourne le coin devant les fruits, le ventre trop rond dans son uniforme scolaire pour qu’on doute de sa grossesse. « Tu vois celle-là, elle a moins de chance. Si ses parents ne peuvent pas nourrir l’enfant, elle va devoir trouver quelque chose [un emploi] elle-même. Est-ce que les femmes sont fortes ici? Elles n’ont pas le choix. » Fidelle acquiesce finalement, avant de retourner vendre ses bananes.

Blandine Thoto, l’esprit d’indépendance

Photographie de Blandine Thoto et sa belle-soeur.

Blandine Thoto et sa belle-soeur (à droite) se lèvent chaque jour avant l’aube pour mettre en place son commerce de sandwichs à proximité d’un collège.

Sous un toit de toile monté sur le trottoir, Blandine Thoto assemble des sandwichs en saluant les passants dans ses angles morts. « Pour combien? » demande-t-elle sans arrêt. Ses mains aux ongles peints semblent se démultiplier entre les plats étalés sur la table devant elle : bœuf en conserve, spaghettis, sardines, saucisson suant et – l’ingrédient secret – papayes marinées.

« Je trouve trop difficile de travailler pour quelqu’un d’autre. Je voulais un peu de fonds pour moi-même et progressivement des économies à moi », confie-t-elle. Cette indépendance signifie qu’elle se lève toutes les nuits à 3 h 30 pour préparer son kiosque à sandwichs juste à temps pour 6 h, quand les jeunes commencent à affluer au collège privé d’en face.

« Quand je me repose, je sens qu’il me manque quelque chose. J’ai tellement mon commerce dans la peau », assure cette Béninoise de 36 ans. Tout en demeurant convaincue que « c’est l’homme qui doit gagner l’argent pour sa famille », elle invite les femmes à se prendre en charge. « Une femme qui veut acheter des allumettes doit attendre son mari, c’est ridicule! » dit-elle.

Une jeune femme, pliée en deux sous le poids d’un bébé, s’affaire à écaler des œufs derrière elle. Enfant, Maféli a été placée de maison en maison pour exécuter de petits travaux domestiques, puis mariée à un homme beaucoup plus âgé. « Elle attend son troisième enfant, et a à peine une vingtaine d’années, déclare Blandine. Elle a vécu dans l’ignorance totale. »

La grande coquette, elle, ne veut pas d’enfants. Et tant pis pour les ragots, qui ne manquent pas dans ce pays où enfanter est un impératif. « Ceux qui viennent fouiller dans ma vie, je les renvoie. »

Constantine Alissou, savoir naviguer

Photographie de Constantine Alissou.

Constantine Alissou répond avec humour aux gens qui doutent, à tort, qu’elle puisse mener ses affaires toute seule.

Déjà au téléphone, Constantine Alissou retourne son deuxième cellulaire qui vibre sur la table. Elle a 33 ans, une petite stature énergique, le port d’une reine et une entreprise à mener.

Après des études en finances, vente et assurances, elle se destinait à travailler dans une banque. Mais elle a refusé un convoité contrat permanent à la Caisse autonome d’amortissement du Bénin pour se lancer en affaires.

« J’aurais fait la même chose tous les jours… Je voulais réfléchir et développer quelque chose », explique-t-elle. Ce sont ses camarades d’université qui lui faisaient assez confiance pour « négocier des marchés », c’est-à-dire remporter des appels d’offres pour du matériel, et empocher des commandes. « Ça m’amusait de collaborer comme une grande personne même si mes parents n’étaient pas d’accord quand ils l’ont appris. »

Si sa mère vendait des « petites choses » au bord des chemins, Constantine, elle, voit très grand et vise l’international. Baptisée Le Mont Thabor, son entreprise achète du métal ou des produits d’alimentation chez des grossistes, puis les revend sur le marché béninois.

Commerce formel oblige, la Béninoise sait se démêler parmi les rouages administratifs, déjouer la corruption pour payer ses taxes en bonne et due forme, et surtout, avoir assez d’humour pour faire face aux commentaires.

Une femme qui réussit est louche, encore plus si elle n’a pas de mari. Son statut est alors considéré comme « incomplet ». « Quand je me présente [à des clients] avec ma société, on me demande à qui elle appartient. On me dit : “Je suis sûr que c’est un homme qui l’a créée.” » Constantine espère se marier un jour, « bientôt », mais son activité commerciale restera « non négociable ».

De l’aide pour avancer

Au Bénin, 1 femme sur 10 a son premier enfant entre 15 et 19 ans. Et seules 23 % des Béninoises entrent au secondaire. Une pauvreté sexospécifique rend les ménages dirigés par des femmes – un sur quatre – plus vulnérables aux chocs économiques et sociaux. Pourtant, les femmes sont partout dans l’espace public au Bénin.

Photographie Élisabeth Fourn

Elisabeth Fourn est devenue professeure à une époque où encore peu de femmes accédaient à des études supérieures au Bénin.

« Il n’y a qu’à voir les billets qu’elles brassent au marché pour se rendre compte que le commerce est le domaine de prédilection des femmes ici », affirme Elisabeth Fourn, professeure au Département de sociologie et d’anthropologie de l’Université d’Abomey-Calavi. « Vous les voyez, jour et nuit, sous la pluie ou le soleil. Pourtant, le contexte culturel n’a jamais avantagé la femme, qui est soi-disant destinée aux tâches reproductives », expose cette spécialiste des questions de genre, de population et de développement.

Les exemples de femmes combatives ne manquent cependant pas dans les cultures traditionnelles locales. Pensons aux Amazones du Royaume du Dahomey, un régiment féminin célèbre ayant existé jusqu’à la fin du 19e siècle. Mais puiser dans la tradition ne suffit pas à les faire émerger comme la force économique qu’elles représentent.

« Les femmes n’apparaissent pas dans les comptes de l’État, comme si elles ne travaillaient pas », déplore Mme Fourn. L’Institut national de la statistique et de l’analyse économique évalue que 95 % des femmes « actives économiquement » travaillent dans le secteur informel. Mieux documenter ce dernier permettrait de révéler l’ampleur de la force commerciale féminine.

Le microcrédit et l’entrepreneuriat par les femmes restent intimement liés, et le gouvernement en a pris acte en regroupant les deux au sein du même ministère. Thomas Boni Yayi, président du Bénin de 2006 à 2016, a par ailleurs instauré un programme de microcrédit pour les plus pauvres. La somme maximale de 30 000 francs CFA pour le premier crédit accordé, soit l’équivalent de 67 $ CAN, apparaît cependant insuffisante aux yeux d’Elisabeth Fourn. « Il faut monter la barre très haut, leur donner plus de latitude pour se diversifier et multiplier les initiatives. »

La deuxième clé pour faire émerger cette force commerciale est la formation. Un récent projet sur trois ans de l’Organisation internationale du travail a démontré que les profits des entreprises dirigées par des femmes avaient augmenté de 50 % après qu’elles eurent suivi des ateliers sur la comptabilité, la préparation aux foires commerciales, les manières d’accéder aux appuis institutionnels, les possibilités de développer leur réseau, etc.

Tant ONU Femmes que la Banque africaine de développement, la Banque mondiale, le Département d’État américain y croient et possèdent des programmes reposant sur ces deux éléments. « Quand la femme prend conscience qu’elle devient importante, que son commerce fonctionne, elle ne veut plus reculer », constate la professeure.

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1 Réaction

  1. Sajida Hussain

    i belong to a women’s organisation wondering how can i help these women , go and open NPO ( Non Profit Organization) for micro credit , but the question is will it be safe

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