Aller directement au contenu

Le Maroc de l’« art propre »

par 

Journaliste indépendant basé à Montréal, diplômé en 2013 du DESS en journalisme de l'Université de Montréal. Il collabore notamment à la revue Nouveau Projet et au site français d'actualité Rue89. Ses thèmes de prédilection sont l'environnement, les migrations et les mobilisations citoyennes, mais il s'intéresse aussi à des sujets plus légers, comme le voyage.

Dans un royaume tiraillé entre volonté d’émancipation – notamment sexuelle – de la jeunesse et retour en puissance du conservatisme, la question de l’image de la femme véhiculée par les arts occupe une position centrale. Et entraîne régulièrement des réactions violentes.

Visuel d'un stand de DVD.
© Rémy Bourdillon

Much Loved, un film cru racontant l’histoire de quatre prostituées de Marrakech, est interdit dans son pays, car il « comporte un outrage grave aux valeurs morales et à la femme marocaine ». L’actrice Loubna Abidar, qui y tient le rôle principal, paiera cher le prix de cette censure : menaces de mort et agressions.

« Interdit! » clame fièrement le vendeur de DVD piratés d’une artère de la bruyante Marrakech en brandissant un exemplaire de Much Loved, comme si c’était un argument de vente… C’est un bon film qu’il tient entre les mains, qui a valu une nomination aux César, en février, à l’actrice principale Loubna Abidar. Rien d’immérité au vu de la magnifique prestation qu’elle livre, mais de quoi faire – une fois de plus – grincer des dents les milieux conservateurs.

Présenté pour la première fois au Festival de Cannes en mai 2015, ce film à la mise en scène très crue, réalisé par le Franco-Marocain Nabil Ayouch, raconte l’histoire de quatre prostituées de Marrakech. On les suit dans leurs rapports tarifés avec de riches Saoudiens en quête de débauche, dans leurs sorties en discothèque accompagnées de touristes français, ou dans leurs rapports familiaux complexes. Au-delà de la prostitution, ce sont tous les maux du Maroc actuel qui sont abordés de front : impunité des Saoudiens, corruption policière, pédophilie…

La sanction fut immédiate : Much Loved a été interdit dans son pays, car il « comporte un outrage grave aux valeurs morales et à la femme marocaine, et une atteinte flagrante à l’image du royaume », selon un communiqué des pontes du ministère de la Communication. Ceux-ci souhaitent donc qu’aucun Marocain ne puisse voir davantage du film qu’ils n’en ont eux-mêmes vu – c’est une équipe du Centre cinématographique marocain, présente à Cannes, qui a rapporté ses observations au gouvernement…

L’histoire ne s’arrête pas là, Nabil Ayouch et Loubna Abidar recevant des menaces de mort. Mais c’est dans la rue que l’actrice vit l’expérience la plus douloureuse : en novembre, alors qu’elle marche dans Casablanca, elle est embarquée de force dans une voiture par trois jeunes hommes ivres qui la rouent de coups. Elle doit de plus subir les moqueries des médecins et des policiers à qui elle s’adresse. Après cette agression, elle décide de quitter le Maroc pour s’installer en France.

Depuis, les choses n’ont pas beaucoup changé. « Même mon avocat n’arrive plus à comptabiliser les vidéos YouTube où les internautes réclament ma mort », expliquait-elle récemment à L’Obs.

Censures officielle et officieuse

Much Loved n’est pas la première œuvre à mécontenter le gouvernement du Parti de la justice et du développement (PJD, islamiste). Dans le domaine des arts, le PJD a rapidement fait connaître son programme ultra conservateur. Ainsi, en novembre 2011, quelques jours après la victoire du parti aux élections législatives, un ministre déclarait vouloir confiner la création à un « art propre », c’est-à-dire moralement acceptable. Depuis, les cas d’incursion du gouvernement dans le travail des artistes sont légion.

Autre exemple qui a fait un peu parler à l’étranger, la pièce de théâtre Dyali (« À moi »), adaptation des Monologues du vagin à la sauce marocaine, a reçu un accueil très froid dans les colonnes d’Attajdid, le journal du PJD : « Il y a un terrorisme intellectuel exercé contre les islamistes pour les empêcher de communiquer leurs points de vue quant à l’art et la création »; les courants laïcs « utilisent la provocation et la permissivité […] afin de porter atteinte aux mouvements islamistes », y écrivait-on fin 2012.

Lorsqu’il œuvrait comme journaliste – il a dirigé la revue TelQuel, qu’on pourrait décrire comme un équivalent marocain de L’actualité –, Karim Boukhari s’est échiné à dénoncer ce climat de censure et de violence à l’encontre des artistes cherchant à sortir du moule des valeurs morales traditionnelles. Comme ce cinéaste privé de financement pour avoir filmé des travestis et des homosexuels. Ou ce livre (Le dernier combat du capitaine Ni’mat, pourtant primé dans un festival marocain!) racontant les relations homosexuelles entre un militaire à la retraite et un serviteur noir, interdit de publication.

Cependant, ce ne sont pas les ministres qui envoient des menaces de mort à Loubna Abidar et à Nabil Ayouch. « Nous vivons à une époque où ce que j’appelle le retour du “puritanisme” n’affecte pas seulement le gouvernement mais la société en général », explique M. Boukhari. La censure est donc parfois appliquée par les citoyens eux-mêmes. Des exemples? Une écrivaine prise à partie par le public pour ses livres décrivant « la misère sexuelle et affective du jeune Arabe », ou une artiste peintre dont l’exposition sur le nu a failli être interdite sous la pression du public.

« Le problème n’est pas lié seulement à la représentation de la femme, même si cette question est évidemment centrale, mais à la liberté artistique en général, soutient M. Boukhari. Les interdits frappent des éléments liés à la sexualité, au corps, à la morale familiale, mais aussi à la religion. Le risque, pour tout créateur, est d’exercer une sorte d’autocensure pour pouvoir exister. Et l’autocensure n’est pas toujours consciente. »

La percée d’un discours progressiste

Au Maroc, l’industrie du cinéma est fortement dépendante du Centre cinématographique marocain. Sans le soutien de cet organisme public, les artistes sont condamnés aux circuits alternatifs (Internet, notamment). Ces réseaux confidentiels et militants prennent pourtant du poids. Par exemple, l’association Théâtre Aquarium de Rabat – à l’origine de la pièce Dyali – organise des événements de théâtre-forum mettant en avant les droits des femmes. Dans ces présentations, l’art remplit le rôle éducatif auquel l’État a renoncé. « Le manque d’éducation en général, et d’éducation sexuelle en particulier, empêche de lutter contre les discriminations sexistes, qui sont ancrées dans les mentalités dès le plus jeune âge », soutient Ibtissame Lachgar, militante cofondatrice du Mouvement alternatif pour les libertés individuelles, un collectif progressiste qui défend notamment les droits des femmes et la liberté sexuelle – ce qui inclut les droits des LGBTQI.

Photographie Ibtissame Lachgar.
© Elsa Palito

« L’espace public est masculin. La ségrégation existe dans certains endroits publics interdits aux femmes. Pour qu’il y ait un véritable changement des mentalités, une révolution sexuelle s’impose. »

Ibtissame Lachgar, militante connue sous le nom Betty et cofondatrice du Mouvement alternatif pour les libertés individuelles

Celle qui est aussi connue sous son nom de militante, Betty, représente tout ce que les conservateurs abhorrent, à savoir une femme volubile qui donne du pied dans la fourmilière, si possible avec fracas. Mais elle symbolise aussi la volonté radicale de changement d’une grande partie de la jeunesse marocaine. « L’espace public est masculin, explique-t-elle. La ségrégation existe dans certains endroits publics interdits aux femmes. Pour qu’il y ait un véritable changement des mentalités, une révolution sexuelle s’impose. » Un discours qui, lui aussi, suscite des réactions primaires. « Je suis très souvent insultée, intimidée, menacée, voire agressée, témoigne-t-elle. Mais c’est le risque du métier, quelque part… »

Après avoir répondu à nos questions, Betty a avoué être épuisée… Elle n’a pas cessé d’être sollicitée pour des entrevues après la dernière histoire à secouer le Maroc : le passage à tabac d’un couple homosexuel, à l’intérieur d’un appartement, par un groupe d’hommes. Au procès de la seconde victime – condamnée à trois mois de prison avec sursis –, une manifestation a été organisée à l’extérieur du tribunal pour exiger la relaxe des agresseurs. Un des protestataires a tenu ces mots à la presse locale : « Il n’est pas envisageable que des personnes qui appellent à la lutte contre le vice se fassent arrêter alors que des homosexuels peuvent, eux, ne pas être inquiétés en plein jour. » Une histoire qui, à certains égards, rappelle celle de Loubna Abidar.


Qu'en pensez-vous?

1 Réaction

  1. Claude Gervais

    Mon prénom est Claude et je suis un cisgenre hétéro-machin.Je continue à adorer votre travail. Vos articles sont toujours rigoureux, critiques et inspirants. Là, vous me surprenez et me faites plaisir! La lutte des femmes (pas de la Femme, qui est un fantasme… LOL) est universelle. Bravo.

Inscription à l'infolettre