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Illustration plusieurs femmes se dirigeant vers l'avant.

Relais-femmes, l’entremetteuse des féministes québécoises

par 

Journaliste indépendante et s’intéresse particulièrement aux questions touchant à la santé publique et à l’aménagement des villes. Elle a été journaliste, puis rédactrice en chef de l’hebdomadaire Cités Nouvelles dans l’Ouest-de-l’Île pendant six ans. Diplômée de l’UQAM, elle a fait ses classes auprès de l’équipe de la défunte émission Infini décimal à CISM et de l’Agence Science-Presse.

Un pied sur le terrain, un pied à l’université, Relais-femmes intervient depuis 35 ans dans la construction des savoirs féministes. Ses artisanes ont grandement contribué à la vitalité du mouvement des femmes au Québec. Incursion dans les coulisses de cet organisme unique.

Photographie de Hélène Belleau.

Relais-femmes organise entre autres des conférences, comme celle que présentait en septembre dernier Hélène Belleau, sociologue et professeure à l’Institut national de la recherche scientifique. Elle y dévoilait les chiffres d’une grande enquête statistique sur la façon dont les ménages québécois gèrent les questions d’argent.

Un matin frais de septembre 2015, Relais-femmes accueille des invitées dans la grande salle du rez-de-chaussée de la Maison Parent-Roback, au cœur du Vieux-Montréal. Des ouvriers s’agitent dehors, pendant qu’Hélène Belleau, sociologue et professeure à l’Institut national de la recherche scientifique, prépare sa conférence. Le thème : amour et argent. « Le rapport amoureux s’articule autour d’une logique qui lui est propre et qui n’est pas celui de la logique marchande. Je m’intéresse à la façon dont les deux cohabitent », nous explique-t-elle. Ses doigts pianotent nerveusement sur son clavier. Elle s’apprête à dévoiler les chiffres d’une grande enquête statistique sur la façon dont les ménages québécois gèrent les questions d’argent. Elle et sa collaboratrice, la chercheuse Carmen Lavallée de l’Université de Sherbrooke, n’ont pas encore publié les résultats dans une revue scientifique. « Cette enquête est l’aboutissement de 10 ans de travail », dira-t-elle plus tard.

Devant la sociologue, les femmes réunies sont toutes des actrices clés dans leur milieu respectif. Elles travaillent dans des organismes communautaires, des universités, des institutions publiques. Certaines ont participé aux recherches et nourri la réflexion d’Hélène Belleau. Par exemple, Laurence Lagouarde de la Fédération des associations de familles monoparentales et recomposées du Québec, et Johanne Brabant du Comité contre l’appauvrissement et la pauvreté des femmes de Montérégie. Des femmes pauvres à cause d’une séparation, d’un enfant handicapé ou parce qu’elles deviennent des aidantes naturelles, elles en voient au quotidien. « Notre centre de femmes fait beaucoup d’éducation populaire, et les travaux de Mme Belleau répondent vraiment à un besoin sur le terrain, explique Johanne Brabant. On veut contrer l’appauvrissement des femmes, et selon nous, la gestion de l’argent dans le couple est problématique. » Laurence Lagouarde affirme : « Peu de données existent sur la famille, surtout lorsqu’on parle de familles monoparentales ou recomposées. On espère que ces données vont nous aider lorsque viendra le temps d’approcher les décideurs politiques et de faire changer les choses. »

Main dans la main

En attendant le début de la conférence, les invitées parlent fort et rigolent. De loin, leur entente semble naturelle, donnant l’illusion qu’elle s’est acquise sans effort. Il s’agit du fruit d’années de travail de médiation de Relais-femmes, qui accompagne chercheuses et praticiennes depuis 35 ans. C’est à la table de l’organisme qu’Hélène Belleau et les intervenantes de terrain se sont réunies, et la chercheuse qualifie de majeur l’impact de cet exercice sur les données présentées aujourd’hui. « Il est plus que temps de parler d’économie autrement. Quand on est branché sur la recherche et qu’en même temps, on voit poindre des enjeux sur le terrain, on voit comment les deux peuvent s’imbriquer. Les femmes doivent s’approprier le discours économique. Celles sur le terrain nous disent en sentir l’urgence », explique la présidente de Relais-femmes, Julie Raby.

© Alexandre Claude

Pour Julie Raby, présidente de Relais-femmes, la recherche et les enjeux sur le terrain peuvent s’imbriquer et les femmes doivent s’approprier le discours économique.

L’égalité femmes-hommes est un vecteur de développement économique, martèlent les femmes de l’organisme. Séparer l’aspect social de l’économie n’a aucun sens, disent-elles. « Le développement social et le développement économique, c’est la même chose, lance Berthe Lacharité, coordonnatrice de projets à Relais-femmes. Lors du débat des chefs en campagne électorale, les politiciens parlent d’investissements lorsqu’il est question d’infrastructures faites par les hommes, soit les ponts, les routes, les mines… Pourtant, si on investit dans l’éducation et qu’on améliore le sort des femmes qui y travaillent, c’est nous tous qui en bénéficions. Bizarrement, c’est vu comme une dépense. »

D’ailleurs, ce matin, une nouvelle partenaire de Relais-femmes est assise dans la salle : Julie Lemieux, de l’Autorité des marchés financiers. « Nous avons octroyé un soutien financier de 150 000 $ pour que Relais-femmes mette sur pied un documentaire et un mini-guide destinés à ses membres, dont le titre est Amour et argent peuvent faire bon ménage. Cela permet à l’Autorité des marchés financiers de rejoindre une clientèle vulnérable que nous atteignons peu autrement », explique-t-elle.

Unique et à l’avant-garde

En plus de faire la liaison entre les praticiennes et les chercheuses autour des nouveaux savoirs, Relais-femmes se préoccupe de transférer les connaissances et d’offrir de la formation de pointe à la centaine de centres de femmes, de ressources d’hébergement et de fédérations féministes membres. Le rôle de Relais-femmes est de soutenir la réflexion sur des enjeux liés à la pratique; les retombées que peut avoir l’exercice sont toujours au cœur des préoccupations de l’organisme, souligne Julie Raby.

« Les solutions qu’on trouve en cours de route peuvent aider plus largement. En collaboration avec l’UQAM, on a développé un modèle de régime de retraite à prestations déterminées qui peut s’appliquer à la fois aux groupes de femmes et aux autres groupes communautaires. Après tout, le milieu communautaire, c’est 80 % d’employées féminines! Comment se préparer à la retraite lorsqu’on a travaillé pour de petits organismes et toujours eu des revenus modestes? Il faut se doter d’outils différents », affirme Lise Gervais, coordonnatrice à Relais-femmes. Le Régime de retraite des groupes communautaires et de femmes entame sa huitième année d’existence, et le modèle a fait école auprès d’entreprises établies, comme Rio Tinto.

Photographie de Berthe Lacharité.
© Alexandre Claude

« Les politiciens parlent d’investissements lorsqu’il est question d’infrastructures faites par les hommes, soit les ponts, les routes, les mines… Pourtant, si on investit dans l’éducation et qu’on améliore le sort des femmes qui y travaillent, c’est nous tous qui en bénéficions. Bizzarement, c’est vu comme une dépense. »

Berthe Lacharité, coordonnatrice de projets à Relais-femmes

Autour de la table de Relais-femmes, l’expertise des militantes et celle des chercheuses sont traitées avec le même respect. Des rapports égalitaires et une structure horizontale, voilà la marque distinctive de l’organisme. « En août dernier, Montréal accueillait le Congrès international des recherches féministes dans la francophonie. Nous avons voulu rencontrer des organismes ayant la même mission que nous. On s’est fait répondre qu’il n’en existe pas ailleurs dans la francophonie et que notre façon de faire en inspire d’autres, raconte Julie Raby en souriant. Notre approche est issue du féminisme en territoire québécois. Ici, les frontières entre les différents organismes sont plus souples, je crois. »

Photographie de Lise Gervais.
© Alexandre Claude

Lise Gervais, coordonnatrice à Relais-Femmes, est fière du modèle de régime de retraite à prestations déterminées que l’organisme a développé pour mieux répondre aux besoins des milieux communautaires où on y retrouve 80 % d’employées.

Cette unicité s’explique aussi par l’histoire de l’organisme, imbriquée dans l’histoire du Québec, croit Berthe Lacharité. Il y a 35 ans, Relais-femmes naissait d’une volonté commune des militantes, des chercheuses universitaires et des féministes d’État par l’entremise du Conseil du statut de la femme. « À ce moment-là était mis sur pied le réseau des Universités du Québec, propre à notre territoire. On était en train de bâtir une nouvelle ouverture des universités. Dès le début, l’UQAM a ouvert son Service aux collectivités et l’a inscrit dans sa mission », rappelle-t-elle.

Depuis 1982, le protocole UQAM/Relais-femmes fait partie du Service aux collectivités. Encore aujourd’hui, il encadre la relation entre les praticiennes et les chercheuses de l’Institut de recherches et d’études féministes. Cette façon de faire était l’avant-garde à l’époque, et d’autres maillages ont suivi. Les employées ne chômaient pas. La violence faite aux femmes autochtones, la montée du discours antiféministe, la signification de la tuerie de Polytechnique, les conséquences du décrochage scolaire au féminin… Lorsqu’on fait le tour du travail de concertation de Relais-femmes, on relit les grandes lignes de l’histoire du mouvement des femmes des 35 dernières années.

Le liant du mouvement

Selon Francine Descarries, sociologue et professeure à l’UQAM, l’organisme est largement responsable de la relative bonne entente entre les femmes universitaires et celles sur le terrain au Québec. « C’est un tour de force, explique-t-elle, ne serait-ce que parce que les priorités de recherche et le rapport au temps des unes et des autres ne convergent pas toujours. » Un mouvement des femmes fort et uni, c’est aussi un des aspects de notre société distincte.

« Peut-on vraiment quantifier le travail fait à Relais-femmes? Je ne crois pas, affirme Lise Gervais. Jackie Claxton de Condition féminine Canada, aujourd’hui retraitée, disait du Québec que c’est un des endroits au monde où le droit des femmes est le plus avancé. Elle croyait que c’était grâce à nous. Bien franchement, je trouvais qu’elle exagérait. Nous, on joue dans la fluidité du mouvement [des femmes], on l’accélère, on fait en sorte de garder le dialogue vivant. On est de la mayonnaise là-dedans! »

Dans la salle de la Maison Parent-Roback, Hélène Belleau prend la parole. Les invitées sont attentives. « L’amour est un sujet qui intéresse beaucoup de femmes, commence-t-elle. D’habitude, on en parle sous la lunette de la psychologie, par exemple dans les magazines féminins. Moi, mon approche est sociologique. J’espère, même si je m’en excuse, que ça va changer votre manière de voir les choses. »

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1 Réaction

  1. Le voyageur

    Une étude de 10 ans sur le couple et l’argent, mais aucun homme impliquer dans la recherche…tellement 2016…

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