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Personnes riant avec un nez de clown rouge.

L’humour pour faire éclater le plafond de verre

par 

A étudié le journalisme et la langue arabe à l'Université du Québec à Montréal. Aujourd'hui journaliste pigiste, elle collabore à plusieurs journaux et magazines tels que le ELLE Québec, La Presse, le Huffington Post Québec et la Gazette des femmes. Andréane s'intéresse particulièrement aux enjeux de société et aux droits des femmes.

Depuis 2009, l’École nationale de l’humour offre des formations en entreprise. La célèbre école et sa directrice, Louise Richer, souhaitent ainsi mieux outiller les Québécoises qui veulent faire le saut en politique ou en affaires. Des éclats de rire pour fissurer le plafond de verre? La belle idée.

Louise Richer connaît bien les défis de l’entrepreneuriat au féminin. Metteure en scène, comédienne et directrice de la réputée École nationale de l’humour (ENH), cette pionnière est l’une des gestionnaires et entrepreneures les plus connues et respectées du Québec. Pour elle, l’humour, c’est du sérieux!

Photographie de Louise Richer.
© Antoine Ryan

« Utiliser l’humour en milieu de travail n’est pas contre-productif. On ne parle pas d’être un bouffon, mais de générer des sourires, d’implanter une gentillesse et une légèreté. »

Louise Richer, directrice de l’École nationale de l’humour

La plupart des humoristes québécois, tels que Claudine Mercier, Katherine Levac, Martin Matte et Louis-José Houde, ont usé les bancs de la première institution du genre dans le monde depuis sa création il y a 28 ans.

C’est d’ailleurs la réputation de l’ENH qui a poussé le Groupe Femmes, Politique et Démocratie à contacter Louise Richer il y a sept ans. Cet organisme vise à soutenir le développement des compétences et des habiletés des femmes afin qu’elles soient plus nombreuses à accéder aux postes de pouvoir et d’influence dans la société.

« Lorsqu’on m’a approchée pour créer une formation afin d’aider ces femmes, j’ai trouvé ça très audacieux, car s’il y a un milieu dans lequel les femmes sont sous-représentées, c’est bien l’humour! » s’exclame en riant celle que l’on surnomme la marraine de l’humour.

© GFPD

« Avec ces formations, les femmes se sont découvert des talents cachés. La plupart ont beaucoup d’esprit. Grâce aux formations, elles ont appris à mieux l’utiliser. »

Esther Lapointe, directrice du Groupe Femmes, Politique et Démocratie

Selon Esther Lapointe, directrice du Groupe Femmes, Politique et Démocratie, beaucoup de femmes hésitent à se lancer en politique ou en affaires parce qu’elles savent qu’elles devront faire face à des préjugés et à des obstacles récurrents.

« On avait envie d’offrir aux femmes qui se destinent à la politique un nouvel outil qui leur permettrait de se sortir de situations parfois embarrassantes. Les femmes manquent un peu de confiance en elles. On leur passe souvent des remarques désagréables, sur leur façon de s’habiller par exemple », explique-t-elle.

Pour la centaine de femmes qui ont pris part aux formations, l’humour s’est avéré un véritable outil de dépassement de soi. « Avec ces formations, les femmes se sont découvert des talents cachés. La plupart ont beaucoup d’esprit. Grâce aux formations, elles ont appris à mieux l’utiliser », affirme Esther Lapointe.

L’humour, une stratégie respectable

Dans les dernières années, l’utilisation de l’humour en milieu de travail a fait l’objet de nombreuses études de la part d’institutions aussi sérieuses que la London Business School et l’Université Harvard.

Augmentation de la créativité et de la productivité, rétention du personnel, déhiérarchisation des entreprises, amélioration de la communication entre employés : les effets positifs de l’utilisation de l’humour dans un cadre professionnel sont nombreux. Plusieurs des plus grandes entreprises du monde, comme Google, ont d’ailleurs décidé de placer l’humour et la promotion d’un environnement de travail amusant au cœur de leurs stratégies de recrutement.

Malgré tout, selon Louise Richer, qui a récemment reçu un MBA pour cadres de l’Université McGill et dont la thèse portait sur la perception qu’ont les dirigeants d’entreprise de l’utilisation de l’humour en milieu de travail, les femmes demeurent beaucoup plus frileuses que les hommes à en faire usage. « Elles doivent souvent faire la démonstration de leur performance et croient qu’utiliser l’humour les ferait paraître incompétentes. Elles laissent donc une partie de leur personnalité au vestiaire lorsqu’elles sont au travail », déplore-t-elle.

Pour leur venir en aide, l’ENH utilise différents outils et méthodes, tels des jeux de rôle, des mises en situation et des procédés humoristiques, qui stimulent tous la créativité. L’utilisation stratégique de l’humour est au centre de chaque atelier.

« L’objectif est d’amener les femmes à déterminer leur profil comique, car certaines personnes ne savent pas où réside leur humour. Il faut aussi montrer qu’utiliser l’humour en milieu de travail n’est pas contre-productif. On ne parle pas d’être un bouffon, mais de générer des sourires, d’implanter une gentillesse et une légèreté », explique la directrice de l’ENH.

Recul et solidarité

Nicole Aubertin, stratège en évolution de la performance et présidente régionale du Réseau des femmes d’affaires du Québec, a participé à deux formations de l’ENH. Pour elle, l’intégration de l’humour dans sa vie professionnelle a été une révélation.

« J’étais une spécialiste du sabotage professionnel, raconte-t-elle. Par exemple, un jour où je faisais une présentation importante devant tous les gros ego de la compagnie, je me suis trompée dans les données que j’exposais. Tout le monde s’est mis à remettre mes chiffres en question. J’ai dû m’excuser au moins 50 fois. Si j’avais utilisé l’autodérision, ça se serait peut-être mieux passé. Au lieu de ça, je l’ai pris personnel et j’ai mis beaucoup de temps à reprendre confiance en moi. Avec l’humour, j’ai appris à me distancier, à prendre du recul, à ne pas me sentir systématiquement attaquée, car dans le monde des affaires, nous jouons tous un rôle. J’ai également appris l’importance de la préparation et de l’autodérision. »

En outre, la femme d’affaires croit que l’humour peut encourager les femmes à être plus solidaires. « Les femmes ne comprennent pas toutes la notion d’entraide. Il arrive qu’on se critique entre nous. Les formations ont permis aux participantes de créer de vrais liens de confiance. »

Photographie de Nicole Aubertin.

« Avec l’humour, j’ai appris à me distancier, à prendre du recul, à ne pas me sentir systématiquement attaquée, car dans le monde des affaires, nous jouons tous un rôle. J’ai également appris l’importance de la préparation et de l’autodérision »

Nicole Aubertin, stratège en évolution de la performance et présidente régionale du Réseau des Femmes d’affaires du Québec

Le leadership par la plaisanterie

Professeure associée en linguistique appliquée à l’Université de Warwick en Angleterre, Stephanie Schnurr est l’auteure de l’étude Surviving in a Man’s World with a Sense of Humour : An Analysis of Women Leaders’ Use of Humour at Work. Selon elle, l’humour est un outil primordial pour les femmes évoluant dans des milieux majoritairement masculins. « Il les aide à atteindre leurs objectifs de gestionnaires. Elles l’utilisent aussi pour se moquer du fait d’être une sorte d’intruses dans ces environnements d’hommes. Il leur permet également de remettre en question le statu quo qui permet cette hégémonie masculine, de critiquer de manière plus légère les stéréotypes sexistes en milieu de travail, et éventuellement de faire changer les choses », note-t-elle.

Photographie de Stephanie Schnurr.

« [L’humour] aide [les femmes] à atteindre leurs objectifs de gestionnaires. Elles l’utilisent aussi pour se moquer du fait d’être une sorte d’intruses dans ces environnements d’hommes. »

Stephanie Schnurr, professeure associée en linguistique appliquée à l’Université de Warwick en Angleterre et auteure de l’étude Surviving in a Man’s World with a Sense of Humour : An Analysis of Women Leaders’ Use of Humour at Work

Pour Louise Richer, bien que l’humour et le monde des affaires puissent sembler éloignés au premier abord, les bons leaders et les bons humoristes ont beaucoup de qualités communes. « Ils doivent tous les deux créer de la proximité et s’adapter à ce qu’ils connaissent de leur auditoire. L’humoriste qui voit qu’une blague ne fonctionne pas le fait savoir à son public. Il nomme les problèmes. Le ou la leader doit faire la même chose. »

Selon Stephanie Schnurr, les femmes qui occupent des postes de cadres et de gestionnaires ont grandement intérêt à utiliser l’humour auprès de leurs collègues et employés. « Lors de mes recherches, j’ai observé des femmes leaders qui occupaient des postes de gestionnaires principaux : chefs de département, membres de conseils d’administration, chefs d’entreprise… J’ai remarqué qu’elles utilisaient très souvent l’humour et le faisaient avec beaucoup de succès. »

S’il est vrai que l’humour, la politique et les affaires sont des milieux où les femmes demeurent sous-représentées, leur combinaison serait-elle le secret pour renverser la situation?

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