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Gazette des femmes, Vol. 13, no 2, juill.-août 1991,

Plus d’adolescentes deviennent enceintes aujourd’hui qu’il y a dix ans. Et elles le deviennent de plus en plus jeunes. Trois sur cinq se font avorter. Celles qui accouchent gardent leur enfant, l’adoption étant rare de nos jours. Les adolescentes qui interrompent leur grossesse appartiennent généralement à une classe plus favorisée que celles qui la poursuivent.

Ces données sont inquiétantes. Elles sont le reflet de changements sociaux qui ont laissé de nombreux paradoxes non résolus. L’éducation à la sexualité est déficiente, le soutien aux mères adolescentes se révèle insuffisant, le cercle vicieux de la monoparentalité et de la pauvreté se perpétue. Les voies qui permettraient de prévenir et d’intervenir efficacement sont connues: une acceptation réelle de la sexualité des jeunes et une volonté politique de leur donner les services qui correspondent à cette réalité.

Pourquoi toutes ces grossesses?

Les grossesses non planifiées témoignent de l’écart entre les pratiques sexuelles et les pratiques contraceptives. Les jeunes ont leurs premières relations sexuelles plus tôt, alors qu’elles et ils fréquentent l’école secondaire. Entre 40 et 60 % des jeunes Québécoises et Québécois n’utilisent pas de méthode contraceptive ou se fient à une méthode moins efficace, le coït interrompu par exemple, lors de leur première relation sexuelle. Le risque de grossesse est donc très élevé. Par la suite, l’utilisation de la contraception n’est pas constante bien qu’elle augmente avec l’âge.

Malgré les médias et les campagnes de sensibilisation, les jeunes sont mal informés. « Les adolescents s’informent entre eux et se transmettent le plus souvent des informations, erronées et insuffisantes », écrit le Comité Famille-Enfance de l’Association des hôpitaux du Québec dans un avis sur la grossesse à l’adolescence 1 transmis au ministère de la Santé et des Services sociaux en 1989. « Les meilleurs informateurs (les professionnels de la santé), poursuivent les auteurs du document, sont peu disponibles. En contraception, peu de ressources adaptées aux jeunes existent dans la province. Les cliniques de planification des naissances sont réparties de façon inégale et ne suffisent pas à la demande. »

On parle beaucoup d’éducation sexuelle. Dans la réalité, note le Comité, celle-ci est absente et l’information contraceptive est presque exclusivement axée sur la « cuisine contraceptive ». Ce type d’information (…) déplaît aux jeunes, au point qu’ils y deviennent même réfractaires. Ils préféreraient une information tirée de leur vécu, du partage de leurs expériences et de leurs appréhensions.»

Y a-t-il eu évolution?

Ce portrait montre une société qui n’est pas tellement plus ouverte aujourd’hui qu’il y a vingt ou trente ans, alors que les « filles-mères » étaient vouées à la réprobation générale et forcées de confier leur bébé à l’adoption. « La société condamne la maternité chez les très jeunes filles, croit Richard Cloutier, psychologue et directeur de l’École de psychologie de l’Université Laval. Nos valeurs culturelles actuelles ont enrichi les exigences minimales associées à la responsabilité parentale et à l’éducation. La maternité précoce pose des problèmes qui ne se posaient pas autrefois. De la même façon que l’analphabétisme ne représentait pas le même handicap il y a cent ans ».

« Les adolescentes reçoivent des messages contradictoires, affirme Louise Charbonneau, médecin à la Clinique des jeunes Saint-Denis et au DSC de l’hôpital Sainte-Justine, à Montréal. Les parents sont tolérants par rapport aux fréquentations de leurs enfants. En même temps, ils refusent de reconnaître qu’elles et ils sont sexuellement actifs. Il y a encore des parents rigides. Des parents qui croient encore que l’information incite à devenir plus actifs. Des parents qui déclarent: « Pas de sexualité avant le mariage. » Des parents qui harcèlent à la suite de l’avortement : « Après ce que tu nous as fait, pas question de sortir; on sait bien, toi… » Des parents qui vont jusqu’à mettre leur fille dehors. »

Dans notre inconscient collectif, l’idéal demeure encore l’abstinence des jeunes. L’avortement est un pis-aller. « Il ne faut pas se leurrer, l’interruption volontaire de grossesse (IVG) n’est pas encore bien vue socialement », affirme Richard Cloutier.

En parler, mais à qui?

Bien des adolescentes enceintes hésitent à parler à leurs parents. Lorsqu’elles se confient, c’est surtout à leur mère et cela reste souvent une affaire de femmes: avec l’accord de la mère, le père n’en est pas informé. Par ailleurs, les tensions familiales, l’éclatement du couple privent de nombreuses adolescentes enceintes d’un support important. Vers qui peuvent-elles se tourner? Bien sûr, elles en parleront avec leur chum s’il est encore dans le décor et si la relation est le moindrement stable. Elle se confieront à une « amie de fille » ou téléphoneront à une ligne d’écoute et de référence du genre Grossesse Secours à Montréal ou Jeunesse j’écoute. Quelques-unes auront la chance d’avoir, dans leur réseau, une ou un adulte en qui elles ont confiance. Dans quelques écoles, des groupes de pairs, connaissant les ressources du milieu, ont été créés. Leur rôle est d’inciter leurs camarades à consulter.

Souvent, le seul médecin que connaissent les adolescentes est celui ou celle de leur mère. Le CLSC, elles ne connaissent pas, sauf s’il y a là une clinique jeunesse et encore! De plus, en région, elles risquent d’y rencontrer une personne de leur entourage. Dans ce contexte, l’infirmière scolaire apparaît comme un point d’ancrage privilégié, surtout depuis que la Commission des droits de la personne a confirmé son droit au secret professionnel par rapport aux parents et aux directions d’école. Cette confidentialité permet de créer le lien de confiance indispensable à toute intervention réussie.

Diane Boyer est infirmière et membre de l’équipe jeunesse du CLSC Côte-des-Neiges à Montréal. Elle travaille dans deux écoles secondaires que fréquentent 1700 jeunes. Elle leur consacre trois jours par semaine. Diane Boyer est carrément débordée. Les premiers soins, les absences à contrôler prennent beaucoup de son temps. Les jeunes, surtout les filles, consultent de plus en plus. « Je donne de l’information sur la contraception, les MTS. Lorsqu’une adolescente se croit enceinte, je procède à un test de grossesse à l’école même ou je l’envoie au CLSC. Si le test est positif, je discute avec elle des scénarios possibles. Ensuite, je la dirige vers les ressources appropriées. » Lorsque le temps le lui permet, Diane Boyer fait de la prévention dans les classes. « Nous pouvons plus facilement entrer dans les classes depuis que l’on parle du sida dans les médias. »

Beaucoup d’infirmières en milieu scolaire se heurtent à une résistance camouflée, voire à des barrières avouées. Dans les écoles de la Commission des écoles catholiques de Montréal (CECM) par exemple, elles ne peuvent ni distribuer de condoms, ni montrer certaines vidéos. Les infirmières scolaires auraient intérêt, croit Diane Boyer, « à engager le dialogue directement avec les professeurs et les parents: elles y trouveraient sans doute des alliés pour faire bouger les directions d’école ».

Pour Louise Charbonneau, l’infirmière scolaire est une personne-clé. Personnellement, elle serait prête à lui déléguer, particulièrement en région et selon certains critères, la responsabilité de donner la pilule du lendemain dont les conséquences sont tellement minimes comparées à celles d’une grossesse. Bien sûr, ce geste est le premier volet d’un contrat avec l’adolescente : « Je t’aide aujourd’hui, mais tu reviens me voir pour qu’on regarde l’ensemble de ta situation ».

Un choix socio-économique

Les adolescentes qui songent à l’avortement consultent en moyenne après six à huit semaines de grossesse. Les autres tardent à consulter. Le quart d’entre elles entreprennent un suivi obstétrical seulement au troisième trimestre de leur grossesse. Cette situation renforce la conviction de Richard Cloutier que « les adolescentes sont à la recherche d’appuis et non d’un éclairage pour prendre une décision. Au moment où elles consultent, leur décision est déjà prise ».

Cette décision obéit à des facteurs socio-économiques. « Celles qui évoluent vers la maternité éprouvent généralement un grand besoin de valorisation, affirme le psychologue. Elles ont vécu des échecs scolaires, entrevoient peu de perspectives intéressantes d’intégration socio-professionnelle, viennent d’un milieu où avoir un enfant à 17 ans n’est pas inusité. A court terme, la maternité leur permet de passer rapidement à l’âge adulte et d’obtenir des revenus comparables à ceux de leur entourage. » Les normes de la sécurité du revenu considèrent les jeunes mères de moins de 18 ans comme des adultes autonomes et par conséquent, elles reçoivent des prestations dès la naissance de l’enfant.

Plusieurs de ces adolescentes ont de sérieuses carences sur le plan affectif. La grossesse concrétise le désir, parfois inconscient, d’avoir quelqu’un à aimer et qui les aime. Elles ne l’avouent pas toujours. Elles se disent opposées à l’avortement. Par contre, si on leur présente l’hypothèse de devoir confier l’enfant à l’adoption, leur objection tombe et elles avouent qu’elles opteraient alors pour l’avortement.

Le portrait des adolescentes qui choisissent l’avortement est tout autre. Elles ont une perception plus positive d’elles-mêmes, elles entretiennent des projets d’études, de carrière. « En somme, conclut Richard Cloutier, elles désirent poursuivre leur développement et remettent à plus tard le fait d’avoir des enfants. C’est l’attitude la plus saine. En même temps, elles sentent que c’est le choix que privilégient, sans toujours le dire, leur milieu et les intervenants qu’elles consultent. »

L’accès à l’avortement

Plus l’adolescente est jeune, plus elle choisit l’avortement, disent les statistiques. Il importe cependant que ce choix soit le sien. Favoriser l’autonomie de la décision n’est pas toujours facile. Un choix forcé comporte un risque de récidive.

Il ne suffit pas de le décider pour avoir accès au service. Les rares cliniques privées sont concentrées dans la région de Montréal et ne sont pas toujours à la portée de la bourse d’une adolescente. Les services gratuits dans les hôpitaux et les CLSC sont mal répartis. Ainsi, entre Longueuil et Sherbrooke, dans l’axe de l’autoroute des Cantons de l’Est, le CLSC La Pommeraie est le seul endroit où on pratique des avortements. Certaines adolescentes n’ont d’autre choix que celui de s’éloigner. Ce n’est pas toujours facile de s’absenter sans éveiller la curiosité, de trouver les moyens de se rendre loin de chez soi. Mais le commentaire est revenu souvent: les adolescentes qui désirent vraiment mettre un terme à leur grossesse sont très débrouillardes.

Pas au point toutefois de recourir à des pratiques dangereuses. Oh! les remèdes de ma grand-mère existent toujours, mais les aiguilles à tricoter sont choses du passé. Les avortements clandestins pratiqués par des personnes non qualifiées ont à peu près disparu. « Nous nous en apercevons dans les départements de gynécologie où les septicémie sont extrêmement rares », constate Édith Guilbert, médecin au Département de santé communautaire du Centre hospitalier de l’Université Laval.

Vers la maternité

En 1989, le tiers des adolescentes de moins de 18 ans ont choisi de donner naissance à l’enfant qu’elles portaient. Une très forte proportion d’entre elles appartiennent à un milieu défavorisé. Elle sont peu nombreuses à poursuivre leurs études durant leur grossesse. Plusieurs ont déjà quitté l’école. « Pour d’autres, la grossesse est l’occasion de le faire, constate Édith Guilbert. Dans leur tête, elles avaient déjà décroché. » De nombreuses adolescentes enceintes attendent donc dans leur famille la naissance de l’enfant.

Quelques-unes suivent des cours prénatals réguliers. Les plus favorisées participent à des groupes mis sur pied spécialement pour elles. « Les adolescentes enceintes ont de la difficulté à s’intégrer aux groupes réguliers, soutient Louise Charbonneau. L’accueil des autres mères comporte souvent un jugement. Surtout si celle qui dis : « Je veux garder mon bébé » a les cheveux verts, une veste de cuir et les bras pleins de marques de piqûres! Pour l’adolescente, ces autres mères représentent une famille qu’elles ne formeront jamais. De plus, le contenu des cours ne correspond pas à ce qu’elles vivent. »

Il y a cinq centres d’hébergement au Québec – quatre francophones et un anglophone -, à Québec, Trois-Rivières, Sherbrooke et Montréal. Ils accueillent une clientèle de plus en plus démunie. Denise Bédard, directrice des services professionnels et de réadaptation au centre La Clairière de Québec, le confirme: « Nous avons de plus en plus de cas extrêmes. Des jeunes filles de 14 ans, qui n’ont plus de famille, qui sont déjà placées dans une famille ou un centre d’accueil. Leurs parents vivent de gros problèmes en toxicomanie. Elles sont victimes d’inceste ou de violence. »

La Clairière héberge 14 adolescentes de 18 ans et moins en plus d’offrir des services externes. Elles poursuivent leur scolarité dans une polyvalente de la Commission des écoles catholiques de Québec. Le suivi prénatal est assuré et le programme vise trois objectifs: préparer psychologiquement et matériellement les futures mères à la naissance de l’enfant; les aider à tisser de meilleurs liens avec leur compagnon et leur famille s’ils sont présents (le personnel professionnel du centre les rencontre); développer leur autonomie et leur sens des responsabilités.

Mêmes objectifs à l’école Rosalie-Jetté de Montréal, la seule école secondaire du Québec réservée aux adolescentes enceintes et aux mères adolescentes. Cette école de la CECM reçoit 150 étudiantes par année mais jamais plus de 70 à la fois. L’admission est possible en tout temps pour les cinq années du secondaire. Chaque élève suit un cheminement particulier et profite d’un enseignement individualisé. Le curriculum est enrichi de cours pré et postnatals et sur la psychologie du développement de l’enfant. Ces cours sont crédités en vue de l’obtention du certificat.

Les adolescentes arrivent lorsque la grossesse est apparente. Elles arrêtent quatre semaines avant l’accouchement. La majorité de ces étudiantes sont issues d’un milieu socio-économiquement faible. Le tiers d’entre elles résident au Centre d’accueil Rosalie-Jetté, les autres vivent dans leur famille ou en appartement. Elles voyagent par leur propres moyens. Quelques-unes se tapent jusqu’à deux heures par jour de transport en commun!

Peu d’adolescentes enceintes bénéficient d’une institution spécialisée. Ce ne sont pas tous les CLSC non plus qui offrent des services adaptés. Un suivi prénatal déficient jumelé à des conditions économiques difficiles entraînent des problèmes de santé chez la mère et accroissent le risque de naissance prématurée, de poids inférieur chez le bébé et de mortalité infantile.

La vie avec l’enfant

On imagine bien que la vie avec l’enfant ne sera pas rose non plus. L’euphorie de la naissance fait vite place au désenchantement. Celles qui vivent seules avec leur enfant se rendent compte rapidement des limites d’un budget de sécurité du revenu. Lorsqu’elles habitent avec le père de l’enfant, la situation n’est pas nécessairement plus facile. Le père, s’il est adolescent, a un profil psychosocial semblable à celui de sa compagne. La paternité l’a, dans bien des cas, amené à quitter l’école pour accepter un emploi peu rémunéré, vulnérable au chômage. Plusieurs sont des décrocheurs et vivent aussi de prestations.

Il n’est pas rare que les parents adolescents, seuls ou en couples, demeurent dans leur famille. Cette situation, qui a ses avantages économiques, ralentit l’apprentissage de la responsabilité parentale. Elle est source de problèmes pour l’intimité du couple ou encore dans les relations avec la grand-mère, devenue gardienne. Celle-ci prend auprès de l’enfant une place que sa fille jalouse et elle accepte mal de recommencer, surtout qu’elle-même est souvent une ancienne mère adolescente et monoparentale. « Les centres de femmes nous disent être de plus en plus consultés à cet égard », rapporte Denise Bédard.

Lorsque la mère retourne aux études ou travaille, elle est confrontée à la double tâche même lorsqu’elle vit dans sa famille. La grand-mère s’attend à être déchargée le soir et les fins de semaine. La situation difficile des jeunes mères a suscité l’apparition de quelques groupes d’entraide. L’un d’eux est devenu un volet du Rond-Point 16-18, un organisme sans but lucratif subventionné par le gouvernement fédéral et qui vise l’intégration des jeunes au marché du travail.

Ce programme accepte les jeunes mères de 16 à 23 ans. Il leur propose, pendant quatorze semaines, des ateliers préparatoires au travail, un soutien dans la recherche intensive d’un emploi et huit semaines de stage, payées par le Rond-Point et débouchant sur un emploi permanent. Les jeunes mères reçoivent un salaire et sont admissibles à une allocation en vertu du programme de Reconnaissance des acquis en développement de l’employabilité (RADE). Les frais de garde sont remboursés. « Ce volet de Rond-Point a rejoint 45 jeunes femmes jusqu’à maintenant, indique Suzanne Décarie, conseillère en emploi. Seulement 8 % d’entre elles se cherchent présentement un emploi. Parmi les autres, 30 % ont un travail, 20 % sont retournées aux études et 30 % ne sont pas disponibles pour diverses raisons dont la principale est qu’elles ont eu un autre enfant. »

La Clairière offre un programme de soutien postnatal. Le centre dispose de quelques places en garderie. « Nous les aidons à se réorganiser socialement pour le logement, les loisirs, les études ou le travail, explique Denise Bédard. Nous cherchons à leur faire découvrir le plaisir de la vie avec un enfant. »

Les jeunes mères qui le désirent peuvent compléter leur cours secondaire à Rosalie-Jetté après l’accouchement et profiter d’une place à la garderie Carcajou. « Il y en a davantage qui terminent leur secondaire et continuent au cégep, constate Michèle Boily, travailleuse sociale. Certains cas peuvent être qualifiés de réussites. Je pense à cette jeune mère qui est passée chez nous il y a onze ans alors qu’elle n’avait que 14 ans. Elle termine cette année des études universitaires en criminologie. » Les jeunes mères qui s’inscrivent à des études collégiales et universitaires acquièrent le statut d’adulte indépendante pour les régimes de prêts et bourses.

Adapter les services

Les mères de 14, 15 ou 16 ans sont avant tout des adolescentes. Elles n’ont pas achevé leur propre développement mais elles vivent déjà des problèmes d’adultes. Elles sont trop souvent incapables de donner à leur enfant un environnement approprié. Le devenir de l’enfant devient lui aussi à risque. Il reste le rêve. Le rêve du mariage avec un jeune homme qui les aimera assez pour adopter leur enfant!

« A cet âge, si elles n’ont pas un soutien hors pair, c’est difficile de s’en sortir », avertit Édith Guilbert. Si elles ne peuvent pas compter sur leur milieu, il appartient à la société de mettre en place des services cliniques médicaux et psychosociaux appropriés. Assumés par une équipe multidisciplinaire, à l’intérieur ou à l’extérieur de l’école, ces services seraient adaptés aux jeunes par leur emplacement géographique, leur disponibilité et leur approche. Les adolescents et les adolescentes à risque qui éprouvent des difficultés scolaires et des problèmes d’insertion sur le marché du travail feraient l’objet d’interventions particulières. La mise sur pied, en continuité d’un soutien prénatal et d’un suivi postnatal forts s’imposerait. Les centres d’hébergement seraient suffisamment dotés de ressources humaines et matérielles. Des mesures favorisant la poursuite des études, l’acquisition d’habilités professionnelles et le développement de la compétence parentale seraient implantées dans toutes les régions. D’études en avis, le gouvernement est au fait de tous ces besoins qui ont fait l’objet de mille et une recommandations en vue de briser la chaîne de la monoparentalité et de la pauvreté.

Nous sommes encore loin du compte. « Notre clientèle est négligée, avance Denise Bédard. Des adolescentes, ça ne vote pas, les services aux femmes, c’est moins important. Nos budgets sont insuffisants. Notre ratio d’éducatrices et d’éducateurs en réadaptation est de quatre pour douze contre six pour douze dans le réseau des centres d’accueil. »

« L’offre de services dépend encore d’initiatives individuelles, fait remarquer Édith Guilbert. La motivation de certains individus capables de rassembler une équipe et de surmonter les résistances du milieu fait la différence d’un endroit à l’autre. Une société ne peut laisser ainsi aller les choses. » Ce laisser-faire explique les disparités d’une région rurale à l’autre et entre les quartiers d’une même ville. Sans volonté politique, ces inégalités subsisteront.

Services cliniques adaptés et généralisation d’une véritable éducation sexuelle constituent le tandem le plus efficace en matière de prévention. A la condition cependant que l’éducation sexuelle cesse de se réfugier dans la « plomberie » et vise le développement d’une sexualité saine et responsable. « Il faut redonner aux filles de bons arguments pour dire non aux relations sexuelles qu’elles ne désirent pas », soutient Louise Charbonneau. Quant aux parents, ils sont invités à cesser de jouer à l’autruche et à adopter une attitude ouverte et réaliste par rapport à la sexualité de leurs enfants.

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Un portait chiffré

Le taux de grossesse par 1000 adolescentes de moins de 18 ans est passé de 12,7 en 1980 à 17,3 en l989. Le rythme annuel moyen d’augmentation a toutefois diminué. Il était de 4,1 % de 1980 à 1985; il est de 2,8 % depuis 1985. Entre 1980 et 1985, le taux de grossesse de l’ensemble des femmes était à la baisse. Seul celui des adolescentes augmentait et d’autant plus rapidement que l’adolescente était jeune. Dans la période 1985-1989, en raison de la reprise de la fécondité, le taux des adolescentes augmente moins rapidement que celui des femmes plus âgées.

Le tiers de toutes ces grossesses (33,4 % en 1989) se termine par un accouchement. Près de 60 % des adolescentes choisissent l’avortement (il y a 7,5 % de fausses couches). Plus l’adolescente est jeune, plus elle opte pour l’avortement. En 1985, les 12 à 14 ans y recouraient dans 63 % des cas, contre 44 % chez les 17 ans. Résultat: en 1989, il y a eu 988 naissances vivantes sur 2959 grossesses. En 1989, le nom du père était inconnu sur 31 % des déclarations de naissance. Les pères connus de moins de 20 ans comptaient pour environ 23 %. Les autres (44 % avaient tous plus de 20 ans.

Source: Madeleine Rocholl, démographe, MSSS.

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Soutien moral et cartes de lait

Mardi matin, 8 h 30. Catherine, 13 ans, se rend au CLSC La Pommeraie à Cowansville. Son coeur bat la chamade. Lorsqu’elle aperçoit des personnes qui brandissent des pancartes devant la clinique, l’envie de se sauver en courant devient presque irrésistible. Elle serre les dents et entre pour se retrouver au milieu d’un petit groupe de femmes dont certaines ont le triple de son âge. Toutes sont ici pour la même chose: une IVG (interruption volontaire de grossesse) dans le jargon institutionnel, un avortement dans la tête et dans le coeur de Catherine. La matinée se passe à discuter de ce qu’elles ressentent, de leur choix, à comprendre les réactions qu’elles pourraient avoir après l’avortement, à exorciser leurs craintes face à l’intervention médicale qui, elle, a lieu en après-midi. En fin de journée, Catherine retourne chez elle soulagée. Elle sait qu’elle a pris la bonne décision: cela n’avait aucun sens pour elle d’avoir un enfant, elle a tellement de projets! Elle se sent peut-être seule ce soir, mais, demain, elle reverra l’infirmière scolaire qui a facilité son « voyage ». Elle peut aussi compter sur l’équipe jeunesse du CLSC.

Pendant que Catherine assume la démarche d’avortement, Louise, 17 ans, prépare son accouchement grâce au groupe prénatal réservé aux mères adolescentes. Elle apprend à bien se traiter. Elle reçoit des vitamines, des cartes d’épicerie pour le lait. Elle fait des exercices prénatals, voit le médecin régulièrement. Elle prépare l’arrivée du bébé. Elle parle de ses difficultés, de ses rêves. C’est bon pour le physique et le moral.

Des Catherine et des Louise, Mireille Tessier et Odette Piette deux infirmières du CLSC La Pommeraie en côtoient tous les jours. « Notre territoire est grand reconnaît Mireille Tessier. Le fait que le CLSC offre un service d’avortement est contesté par certains groupes. » Cela fait deux ans et demi qu’à tous les mardis, des gens manifestent devant le point de service de Cowansville où se font les avortements. Les adolescentes peuvent compter sur la complicité des infirmières scolaires et sur la nôtre.

« La formule que nous avons adoptée nous permet de vérifier si l’adolescente assume bien sa décision, si elle n’a pas de réserves morales trop profondes – comme de croire qu’elle va commettre un meurtre. En huit ans, nous avons reporté deux interventions à cause d’une ambivalence flagrante. La mixité des âges est profitable: elle aide à dédramatiser l’avortement. En somme, nous les aidons à vivre l’expérience le mieux possible. Quant à l’intervention elle-même, les adolescentes nous disent après qu’elles ont moins souffert que prévu. Je crois qu’en atténuant leur souffrance morale, nous contribuons à diminuer la douleur physique. »

Odette Piette de l’équipe Enfance-famille anime le groupe prénatal de Farnham. « Les adolescentes que nous suivons vivent pour la plupart en couple dans des conditions socio-économiques difficiles, peu différentes de celles de leur famille. Plusieurs ont connu des placements. Aucune n’allait à l’école. La majorité ont désiré l’enfant. Pour se donner un statut social ou prendre des distances par rapport à leur famille. Pour avoir quelqu’un à aimer et qui les aime sans condition. Certaines ont été détournées de l’avortement par le père de l’enfant. »

« Les rencontres sont hebdomadaires. Au début, c’est typique des adolescentes, elles sautent des semaines. Plus l’accouchement approche, plus elles sont fidèles. Nous offrons le suivi médical et psychosocial après la naissance. C’est rare qu’il n’est pas hebdomadaire. Certaines continuent de recevoir des vitamines ou des cartes de lait. D’autres bénéficient des services d’une auxiliaire familiale. Nous sommes très vigilantes: nous savons que la période de six à dix-huit mois est critique en ce qui concerne la violence par rapport aux enfants. Plusieurs adolescentes du groupe prénatal restent en contact entre elles après l’accouchement, c’est très positif aussi. »

Le CLSC La Pommeraie a également mis sur pied un large programme de prévention. Mireille Tessier va dans les écoles. A la polyvalente Jean-Jacques Bertrand de Farnham, un groupe de pairs aidants existe depuis quatre ans. La clinique jeunesse, où l’on se présente sans rendez-vous, se tient les jours où les autobus scolaires partent plus tard à cause des activités parascolaires.

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Un effort de prévention massif

Certains quartiers défavorisés de l’Est de Montréal affichent des taux de grossesse supérieurs à la moyenne. Le DSC de l’hôpital Maisonneuve-Rosemont y a mené un projet-pilote de prévention comportant trois volets simultanés. Dans trois écoles, on a intégré des cours spéciaux au Programme de formation personnelle et sociale. Ces cours renseignaient sur les méthodes contraceptives et les ressources du milieu en plus de développer des habiletés particulières afin d’accroître l’estime de soi, la communication avec le partenaire, la prise de décision. « Nous cherchions à responsabiliser les jeunes, explique Gilles Forget, conseiller en promotion de la santé. L’approche était très concrète. Nous avons par exemple utilisé des mises en situation, nous avons montré ce que coûte un enfant. »

Parallèlement, pour faire connaître les services cliniques et les démystifier, des cliniciens se sont rendus à l’école et les jeunes ont visité la clinique. Le troisième volet visait les parents. Un bulletin de liaison les informait de la nature et du déroulement du projet et les invitait à parler de contraception et de sexualité avec leurs enfants. Des thèmes et des moyens pour faciliter ce dialogue étaient proposés. « La participation des parents a été très bonne, soutient Gilles Forget. La majorité ont lu le bulletin et la moitié ont engagé le dialogue. Le message transmis à l’école a été renforcé à la maison. »

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Quelques ressources utiles

  • Chacun des centres locaux des services communautaires (CLSC);
  • Jeunesse j’écoute: 1-800-668-6868, Grossesse Secours (Montréal): (514) 274-3691, S.O.S. Grossesse (Québec): (418) 523-9323, Grossesse en détresse (Québec): (418) 836-3486, S.O.S. Grossesse Estrie: (4l9) 566-6345;
  • YWCA (Montréal), Programme des mères adolescentes: (514) 866-9941, poste 274;
  • Centre de santé des femmes de Montréal: (514) 842-8903, de la Mauricie: (819) 378-1661, de Sherbrooke: (819) 564-7885;
  • Clinique des jeunes Saint-Denis: (514) 844-9333;
  • Clinique des femmes de l’Outaouais: (819) 778-2055;
  • Service de références périnatales (Laval): (514) 686-2000;
  • La Clairière: (418) 648-6748 et Rosalie-Jetté: (514) 842-5283.
  • Il existe d’autres ressources dans la plupart des régions du Québec. Pour les connaître, s’adresser au CLSC de son territoire.

1 Comité Famille-Enfance, Division Santé communautaire de l’Association des hôpitaux du Québec, Adolescence et fertilité: Une responsabilité personnelle et sociale, MSSS, Québec. 1989, 128 p.

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