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Les femmes rurales ont-elles été un bastion de la résistance au suffrage féminin? Une pétition, incroyablement rétrograde, qui a fait le tour des Cercles des fermières, pourrait le laisser croire. Combien de cercles l’ont signée et envoyée au premier ministre et aux médias?

Personne n’a encore fait le décompte et, selon la présidente actuelle des Cercles des fermières, Noëlla Huot, la présidente de l’époque n’avait pas consulté la base avant de prendre position. Il semble en effet qu’une minorité de cercles seulement ait répondu à son appel si on en croit l’éditorialiste du journal Le Canada du 12 avril 1940: « Le peu d’écho qu’ont eu dans le milieu même d’où elles émanaient, les premières mises en garde de quelques cercles de fermières isolés semble bien donner la juste mesure de la portée de cette réaction. Les députés ruraux, mieux placés que quiconque pour en juger, ne s’y sont pas arrêtés. Leur attitude, comme nous l’avons dit, semble donc être, jusqu’à preuve du contraire, le reflet fidèle de l’opinion paysanne sur le suffrage féminin. »

La question du vote des femmes se posait différemment dans les campagnes et dans les villes, souligne pour sa part Azilda Marchand qui se dévoue depuis cinquante ans à la cause des femmes rurales: « Dans les années 40 à 50, surtout en milieu rural, les femmes avaient de l’influence et ce n’était peut-être pas indispensable qu’elles siègent à un poste quelconque pour exercer cette influence. Dans ces années-là, il n’était pas rare d’entendre un conseiller municipal ou un commissaire d’école dire « je vais en parler à ma femme, » avant de prendre une décision. Je ne pense pas qu’on l’entende aussi souvent aujourd’hui! », Il faut encore tenir compte des moeurs électorales. « Le vote était en 1940, poursuit Azilda Marchand, un geste presque mécanique. Dans les paroisses, on votait par clans, rouge ou bleu selon le groupe auquel on appartenait. Dans ce contexte, cela avait un certain sens de dire que cela ne changerait pas grand-chose que les femmes aient droit de vote. »

La pétition des fermières

« Considérant qu’au pays de Québec rien ne doit changer de ce qui est nos traditions vitales, nous prions le premier ministre de tenir compte des désirs exprimés par notre cercle, parce que nous voulons que nos maris, nos pères ou nos frères se rendent compte de leurs responsabilités individuelles et collectives, qu’ils nous gardent le plus longtemps possible en dehors de la politique et parce que nous voulons compter sur eux et nous fier à eux toujours, nous déclarons que nous sommes opposées au projet de donner le droit de vote aux femmes du Québec. »

Des témoins se souviennent

Malgré ses 82 ans, sa révolte couve encore. « J’ai vu tellement d’injustices, explique Laurette Desjarlais. La première est celle qui a privé ma mère de tout droit de parole en dehors de la maison. Ma mère n’est pas descendue dans la rue, mais il ne manquait pas grand-chose pour qu’elle le fasse. Elle admirait beaucoup Idola Saint-Jean. »

En 1940, Laurette Desjarlais est déjà mariée. Son mari, Robert Desjarlais, est un homme audacieux et déterminé. On lui doit d’avoir jeté les bases de la pratique au Québec de l’escrime, un sport méconnu. C’est aussi un homme aux idées progressistes. « Je n’aurais pu aimer un homme étroit d’esprit, reconnaît Laurette Desjarlais. J’ai toujours voté selon mon idée. Une seule fois mon mari a essayé de me convaincre de voter comme lui. Je ne l’ai pas fait. Par la suite, lui, il a regretté son vote. » Peu de femmes avaient alors cette indépendance d’esprit.

L’attitude du clergé lui inspire ce commentaire laconique: « Des femmes trop savantes, c’est menaçant. » Laurette Desjarlais, elle est d’une curiosité sans bornes. Elle la satisfait par les voyages, ce que l’âge n’empêche pas, au contraire. Sa maison a toujours été ouverte à tous ceux qui aiment échanger et discuter. Elle est encore grouillante d’activité avec le va-et-vient de ses trois filles, de leurs familles et les visites des amis.

Le droit de vote n’a pas tout réglé, loin de là, se rappelle Laurette Desjarlais. « Les femmes ont pris du temps à se dégourdir! Il était impensable au début que des femmes puissent se présenter et être élues. De plus, tellement d’autres droits leur échappaient encore. » Sa voix s’enfle de nouveau lorsqu’elle évoque la situation de sa mère. « Elle dirigeait, à Montréal, le commerce familial acheté de mon grand-père, pendant que mon père fonctionnaire, travaillait à Québec. Elle ne pouvait rien faire sans sa signature. Même pas faire admettre un de ses enfants à l’hôpital! Je trouvais cela… dégoûtant… Quand j’y repense, je revis l’humiliation que je ressentais. Cela m’enrage encore. »

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« Supérieure à l’homme par la délicatesse du coeur et de l’esprit, elle lui est inférieure pour toutes choses qui exigent de la vigueur corporelle et intellectuelle. » (Laurent-Olivier David dans « Le féminisme », Mélanges historiques et littéraires, 1917). Citée par Michèle Jean, revue Forces, no 27. 1974.

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