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Une jeune femme se lavant les mains.

Derrière le voile, des femmes

par 

Diplômée en journalisme de l’Université de Montréal et travaille comme journaliste indépendante depuis 2011. Elle s’intéresse de près aux sujets touchant la famille, la condition des femmes et les minorités sexuelles. Elle collabore régulièrement au magazine Enfants Québec, au wmag.ca et, depuis 2013, à la Gazette des femmes.

Niqab, burqa ou simple hijab : certains symboles musulmans ne manquent pas d’attirer les projecteurs sur l’islam et celles qui le pratiquent. Au-delà de ces manifestations visibles, quelle est la réelle place des femmes dans leur religion? Entretien avec deux spécialistes de la question qui décortiquent l’islam actuel.

La pratique de l’islam n’est pas toujours égalitaire pour ses femmes. Le fait de se couvrir les cheveux (ou carrément le corps et le visage) alors qu’on n’exige pas la même chose des hommes, la répudiation de l’épouse et la polygamie acceptées dans certains pays musulmans, l’absence de femmes imams : ces pratiques s’accordent mal avec des valeurs d’égalité.

Mais comme dans toutes les grandes religions, une question se pose : le problème vient-il des bases mêmes de cette croyance (le Coran) ou des interprétations humaines qui en ont été faites au fil des siècles?

Pour Asmaa Ibnouzahir, militante pour les droits des femmes et auteure du récent ouvrage Chroniques d’une musulmane indignée (Fides, 2015), il ne fait aucun doute que l’islam est égalitaire et qu’il faut plutôt s’interroger sur les lectures qui en sont faites. « Certaines interprétations patriarcales sont très anciennes et ont été renforcées dans les systèmes d’éducation religieuse. Malheureusement, ces lectures dominent dans l’enseignement des sciences religieuses dans les pays à majorité musulmane. »

Photographie d'Asmaa Ibnouzahir.

« Ce qui est fâchant, c’est qu’il y a des siècles, des femmes enseignaient dans des mosquées remplies d’hommes! »

Asmaa Ibnouzahir, militante pour les droits des femmes et auteure du récent ouvrage Chroniques d’une musulmane indignée (Fides, 2015)

Roxanne Marcotte, professeure au Département de sciences des religions de l’Université du Québec à Montréal, renchérit : « Dans le contexte historique de leur apparition au 7e siècle, les enseignements de l’islam au sujet des femmes étaient avant-gardistes pour la société patriarcale, voire misogyne de l’époque. Ce n’est pas l’islam qui accorde une place moindre aux femmes, mais bien les interprétations patriarcales, auxquelles on a attribué un caractère infaillible qu’aucune interprétation humaine ne peut prétendre posséder. »

Rôle actif ou passif?

Qu’attend l’islam des femmes? Les rôles sont-ils différents selon le genre? « Au Québec, une très grande majorité de musulmanes peuvent choisir les rôles qui leur plaisent, tant au sein de leur famille que de la société et pour tout ce qui concerne leurs pratiques religieuses personnelles, explique Roxanne Marcotte. Le poids des traditions et de la culture du pays d’origine peut certes occasionner des tensions, des contraintes, des défis plus ou moins grands, dont beaucoup dépendent du milieu duquel chaque femme est issue. Une musulmane provenant d’Algérie, appartenant à la classe aisée, universitaire et entrepreneure, aura une expérience très différente de celle d’une musulmane d’Égypte issue d’un milieu rural et plus traditionnel dans ses rapports à la religion, à l’éducation, aux valeurs, à la carrière. »

Quant à la place que les femmes prennent dans la pratique de leur religion, l’égalité n’est pas gagnée, croit Asmaa Ibnouzahir. Si l’islam n’interdit pas formellement aux femmes de devenir imams, dans la pratique, la réalité est tout autre. « Les courants dominants affirment que la femme ne peut pas être imam. Pourtant, il n’est écrit nulle part que c’est interdit. Quand on lit certains écrits classiques d’érudits reconnus par la plupart des courants, on découvre qu’au contraire ils convenaient que la femme pouvait être imam. Au fond, c’est une appropriation masculine des espaces religieux qui fait qu’avec le temps, l’idée que la femme ne peut pas assumer ce rôle est devenue une évidence pour plusieurs musulmans. Le savoir et le pouvoir religieux sont donc vus comme majoritairement masculins. »

Mais cela n’empêche pas (et n’a pas empêché) les musulmanes d’endosser un leadership plus important. Dans les débuts de l’islam, des femmes jouaient des rôles importants dans la transmission des savoirs, relate Mme Ibnouzahir. Des épouses du prophète Mahomet enseignaient aux hommes, par exemple.

« Ce qui est fâchant, c’est qu’il y a des siècles, des femmes enseignaient dans des mosquées remplies d’hommes! dit-elle. Un professeur de l’Université d’Oxford, Akram Nadwi, a fait une recherche pour les retracer. Il a assemblé une encyclopédie de 8 000 noms! Huit mille femmes qui ont contribué à la transmission du savoir religieux en enseignant dans des environnements mixtes. »

Aujourd’hui, des initiatives telles que le mouvement Musawah, qui signifie « égalité » et qui regroupe des chercheuses d’un peu partout dans le monde, voient le jour. « Musawah organise des ateliers de formation pour donner accès aux femmes à une lecture différente des textes », explique Asmaa Ibnouzahir.

L’auteure cite aussi en exemple un récent programme de formation au Maghreb pour les mourchidates, sortes d’imams aux actions plus limitées que les hommes. Elles sont diplômées en sciences islamiques et enseignent (aux femmes) dans les mosquées. « Le changement se fait, mais à petites doses. »

Le féminisme islamique existe

Militante depuis plusieurs années, Asmaa Ibnouzahir se définit comme une féministe. À celles qui remettent en question la possibilité d’être féministe et croyante (comment adhérer consciemment à une religion patriarcale, par exemple, ou accepter les rôles hiérarchisés qui ressortent de certaines interprétations) Asmaa Ibnouzahir répond que sa lecture de l’islam est tout à fait compatible avec le féminisme. « Je crois en un Dieu juste, et pour moi cette justice se reflète notamment dans les rapports entre les sexes. Il ne doit y avoir ni domination ni oppression de l’un envers l’autre. »

Pour la professeure et spécialiste de la question des femmes dans l’islam Roxanne Marcotte, « le féminisme islamique n’est pas une contradiction. Il revendique une plus grande égalité entre hommes et femmes, une plus grande justice sociale, voire une plus grande place au sein de la tradition religieuse ».

Les féministes musulmanes n’ont pas à choisir entre leur identité spirituelle et leur militantisme, souligne-t-elle. « Ce sont des femmes qui réussissent à concilier les deux. Et qui viennent un peu contredire la vision moderniste qu’a connue l’Occident, voulant que la libération des femmes se fera en les extirpant du champ religieux. » Pour l’universitaire, les féministes islamiques travaillent concrètement à améliorer les conditions des femmes dans leur communauté et tentent de transformer des pratiques opprimantes ou discriminatoires.

Asmaa Ibnouzahir dénonce depuis des années les préjugés envers les musulmanes. Et vécus plus durement par les femmes. « Plusieurs femmes sont opprimées en raison du fait qu’elles sont femmes, non blanches et qu’elles vivent dans un statut socioéconomique précaire. Il est clair que le fait d’être musulmanes, surtout si elles sont “visiblement musulmanes”, avec le foulard par exemple, ajoute une couche à l’oppression! »

Une oppression supplémentaire qui freine des femmes dans leur travail d’émancipation, particulièrement dans les milieux francophones, ajoute-t-elle. « Dans les milieux anglo-saxons, il y a du racisme, mais pas sur les mêmes questions qu’au Québec ou en France. Les musulmanes de milieux anglophones réussissent à percer dans le féminisme, à travailler sur le sexisme dans les sphères musulmanes. Ici, nous sommes toujours prises à défendre des trucs comme le droit de porter le foulard, au lieu d’employer notre énergie à œuvrer sur les questions de fond. »

Quelques infos sur l’islam

Qu'en pensez-vous?

7 Réactions

  1. Nicole Jalbert

    Vraiment votre revue est très très intéressante. J’aime son format aussi. On est invité à lire sur différent sujet et j’ai cliqué sur des articles que je n’aurais pas lu autrement.

    Continuer.

  2. Johanne St-Amour

    Salima Deramchi, féministe laïque, écrit dans un article:
    « C’est ainsi que j’ai appris que des femmes et des hommes se sont retrouvés à Madrid pour réfléchir ensemble et relever le défi de « réinterpréter le Coran et la Charia dans une vision égalitaire »»

    Elle dit aussi:
    « Madame, ce que l’article rapporte me laisse sur ma faim, car il n’est nulle part question de liberté. Mais qu’est-ce l’égalité sans liberté ? Ce qui m’amène à aborder la question soulevée par Laure Rodrigeuz Quiroga, présidente de l’Union des femmes musulmanes d’Espagne et coorganisatrice de ce congrès, qui disait : « Aux yeux des féministes européennes très eurocentrées et qui se sentent porteuses de valeurs universelles, le féminisme est par essence laïque et donc fondamentalement incompatible avec l’islam. » Oui, il y aurait incompatibilité à partir du moment où les religions tendraient à organiser et à gérer l’espace public. Or, c’est ce que la laïcité veut justement empêcher, les religions relevant du privé. »

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