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Jeune femme priant au mur des Lamentations.

L’égalité entre les lignes de la Torah

par 

Diplômée en journalisme de l’Université de Montréal et travaille comme journaliste indépendante depuis 2011. Elle s’intéresse de près aux sujets touchant la famille, la condition des femmes et les minorités sexuelles. Elle collabore régulièrement au magazine Enfants Québec, au wmag.ca et, depuis 2013, à la Gazette des femmes.

Elles connaissent les lois juives par cœur et embrassent leur tradition avec bonheur. Cela n’empêche pas des juives orthodoxes d’accorder Torah, Talmud et féminisme.

À la synagogue Shaar Hashomayim de Westmount, les femmes prient à gauche et à droite des hommes, sur des paliers surélevés de quelques marches. Il en est ainsi dans la majorité des synagogues montréalaises. Dans le monde juif, une femme ne peut toujours pas divorcer religieusement de son mari si celui-ci refuse. Et on célèbre encore à grands traits la maturité religieuse des jeunes garçons lors de leur bar-mitsvah, alors que la bat-mitsvah des filles (lorsqu’elle est soulignée!) est beaucoup plus modeste.

Photographie de Norma Joseph.

Norma Joseph, une des pionnières montréalaises pour les droits des femmes juives orthodoxes et professeure au Département de religion de l’Université Concordia, s’est donné comme mission de modifier le get, le divorce juif. Aux yeux de sa communauté, une femme qui n’a pas obtenu le get est encore mariée – et seul son mari a le pouvoir de lui accorder.

Non, le judaïsme orthodoxe n’est pas égalitaire. Mais des femmes de différents horizons s’appliquent à dépoussiérer sa pratique et bousculent l’ordre établi… à petits pas.

Un débat qui remonte à loin

Soupir au bout du fil. « C’est une question vieille d’au moins 20 ans que vous me posez là! » Norma Joseph, professeure au Département de religion de l’Université Concordia, semble surprise qu’on se demande encore s’il est possible d’être juive orthodoxe et féministe. Elle a connu la naissance de deux grands groupes féministes dès les années 1980 : la Jewish Orthodox Feminist Alliance, en Amérique du Nord, et Kolech (qui signifie « votre voix »), en Israël.

Vu de l’extérieur, le judaïsme orthodoxe, avec ses rôles très définis et la place encore timide qu’y prennent les femmes, semble pourtant mal s’accorder avec des revendications féministes. « C’est un défi d’amener son féminisme dans le milieu dans lequel on vit, quel qu’il soit, reconnaît Norma Joseph. Je transporte le mien dans mon enseignement, dans ma vie religieuse, dans mon activisme social. »

Entre lois et pratiques

Contrairement aux féministes issues de courants plus libéraux du judaïsme, les orthodoxes ne remettent pas en question la halakha, l’ensemble des lois juives qui régissent leur vie courante. Elles espèrent plutôt changer les pratiques sexistes qui ne trouvent pas de justification dans les textes sacrés.

Rachel Kohl Finegold est l’une des figures qui incarnent le mieux ce désir de changement. En 2013, elle est devenue la première maharat du milieu orthodoxe montréalais, dans la congrégation Shaar Hashomayim. Une maharat? Le terme, nouveau, désigne les femmes qui remplissent les mêmes rôles que le rabbin dans leur communauté. Pour elle, de nombreuses pratiques n’ont plus de raisons d’exister.

« Je ne veux pas changer ce qui ne se change pas. Par exemple, je ne veux pas réformer la mekhitsa [NDLR : la séparation entre les hommes et les femmes dans la synagogue], nuance-t-elle. Je suis à l’aise avec ça. Et avec le fait que les hommes dirigent la prière. Mais il y a de l’espace pour plus de participation des femmes dans les études, les prières, l’enseignement. Tout ce qui est permis dans la loi devrait être mis en pratique. »

Mis à part ses cheveux partiellement cachés sous un chapeau (« Ma décision uniquement! Quand je me suis mariée, mon mari m’a dit : “C’est ton corps, c’est ton choix” »), rien ne la distingue d’une autre mère de famille et professionnelle de 33 ans. Rachel Kohl Finegold, tout comme Norma Joseph, appartient à la branche moderne des orthodoxes. Elles ne sont pas des ultra-orthodoxes, des hassidim, qu’on associe souvent à l’orthodoxie. Mais elles ne sont pas non plus des juives massorti ou réformées, des courants beaucoup plus libéraux que le leur.

Changer, une tradition à la fois

Photographie de Rachel Kohl Finegold.
© Braulio Rocha

Rachel Kohl Finegold, première maharat du milieu orthodoxe montréalais dans la congrégation Shaar Hashomayim, souhaite que les filles de sa communauté aient accès aux mêmes niveaux de connaissances religieuses que les garçons. Ce qui n’est pas encore acquis, principalement par habitude.

La maharat Kohl Finegold souhaite que les filles de sa communauté aient accès aux mêmes niveaux de connaissances religieuses que les garçons. Ce qui n’est pas encore acquis, principalement par habitude, croit-elle. « Il n’y a aucune raison de limiter les filles, aucune! Elles sont socialisées afin de ne pas participer activement aux prières. Elles s’assoient là, leur livre fermé sur les genoux. Il n’y a pas d’excuse pour qu’elles n’aient pas une vie intérieure spirituelle. Pourquoi n’exigeons-nous pas qu’elles atteignent les plus hauts niveaux de l’étude du Talmud? Je veux que les filles étudient et apprennent côte à côte avec les garçons. »

De son côté, Norma Joseph, une des pionnières montréalaises pour les droits des femmes juives orthodoxes, s’est donné comme mission de modifier le get, le divorce juif. Aux yeux de sa communauté, une femme qui n’a pas obtenu le get est encore mariée – et seul son mari a le pouvoir de le lui accorder. Cette pratique profondément sexiste continue de faire des ravages chez les juives.

« Je crois fermement que tant que nous ne réglerons pas la question du divorce juif, nous n’atteindrons pas une réelle égalité », dit Norma Joseph. Dans les dernières années, différents rabbins ont encouragé les couples de futurs mariés à signer une entente prénuptiale qui incite l’époux à accorder le get en cas de séparation. Une mesure insuffisante, croit la professeure. « Je sais que les rabbins sont bien fiers d’eux avec cette histoire de contrat prénuptial. Mais ce n’est pas une solution, ça ne règle pas le problème. La cour rabbinique dispose d’outils puissants pour exiger qu’un homme accorde le divorce juif. »

La même Norma Joseph a mis sur pied, en 1982, la section canadienne du Women’s Tefillah Group, un groupe de prière entre femmes. Elle a ainsi appris à lire la Torah pour diriger la prière, un savoir qui était réservé aux hommes, et porte le talit, le châle de prière quasi exclusif à ceux-ci. Elle faisait aussi partie des premières femmes venues prier au pied du mur des Lamentations de Jérusalem, en 1988. Un geste qui s’est transformé en une véritable saga judiciaire pour les juives voulant prier de la même manière que les hommes, surnommées les « Femmes du mur ». Elles ont obtenu gain de cause en 2013.

Avancées timides ou courageuses?

Si Rachel Kohl Finegold considère que les rôles des hommes et des femmes sont différents, son couple donne l’impression de renverser la tradition. Son mari Avi « embrasse son rôle de père »; il s’occupe des repas et fait le taxi entre leur domicile et l’école pour leurs trois filles tous les jours.

Il encourage aussi sa femme à dénoncer des pratiques sexistes de leur communauté. « En octobre dernier, j’ai assisté à un événement qui rassemblait plus de 1 000 femmes, raconte Rachel Kohl Finegold. On se réunissait pour cuisiner ensemble la hallah, le pain du shabbat. C’était bien, mais je me disais : “Est-ce cela le judaïsme des femmes? Voulons-nous rester dans la cuisine?” Je veux être celle qui fait la hallah pour ma famille, mais je ne veux pas que ce soit le seul message que les femmes reçoivent. Mon mari m’a dit : “Tu devrais écrire là-dessus!” »

Photographie de Anne Létourneau.

« Aller prier au mur des Lamentations alors que des ultra-orthodoxes vous crient des insultes et vous lancent des roches, ça demande beaucoup de courage. »

Anne Létourneau, chargée de cours en sciences des religions à l’UQAM et spécialiste des femmes dans le judaïsme

Dans le contexte québécois où l’on craint toujours un peu les manifestations et signes religieux, beaucoup de féministes voient ces femmes pieuses d’un œil suspicieux. Leurs revendications sont-elles « suffisantes » alors qu’elles demeurent dans le carcan orthodoxe? Pour Anne Létourneau, chargée de cours en sciences des religions à l’UQAM et spécialiste des femmes dans le judaïsme, il faut voir d’où partent ces femmes. « Est-ce un féminisme “facile”? Je ne sais pas… Aller prier au mur des Lamentations alors que des ultra-orthodoxes vous crient des insultes et vous lancent des roches, ça demande beaucoup de courage. Il faudrait peut-être changer notre perspective. »

Norma Joseph, elle, se désole du clivage entre les femmes croyantes et athées au Québec. Elle croit que depuis la Révolution tranquille, les féministes québécoises voient de l’oppression partout où la religion est présente. « On dit à des étudiants et des étudiantes : “N’étudie pas avec Norma, c’est une juive pratiquante, tu ne peux pas étudier le féminisme avec elle!” Quel dommage! » conclut-elle en riant.

Quelques infos sur le judaïsme

Qu'en pensez-vous?

2 Réactions

  1. Minona Léveillé

    « Elles espèrent plutôt changer les pratiques sexistes qui ne trouvent pas de justification dans les textes sacrés. »

    Il est bien triste que dès lors qu’une pratique sexiste est ordonnée ou permise par les textes religieux, ces femmes renoncent à la changer. Je comprends qu’il est plus facile au seins d’une communauté religieuse de faire accepter des changements qui ne remettent pas en question les textes religieux mais ça limite grandement le rayon d’action de ces femmes.

    Elles sont comme des prisonnières qui empêcheraient qu’on ajoute des barreaux à leur cage mais à qui il ne viendrait jamais l’idée de scier ceux qui y sont déjà. Elles ne remettent en question ni les éléments sexistes du judaïsme ni l’idée qu’ils constituent la volonté de leur dieu.

    On devrait garder en tête que si certains textes religieux sont misogynes, ce n’est pas parce qu’ils émanent d’un dieu qui considère que les femmes inférieures mais bien parce qu’ils ont été écrits par des hommes qui vivaient dans des sociétés patriarcales qui faisaient peu de place aux aspirations des femmes.

  2. Johanne

    « Je ne veux pas changer ce qui ne se change pas» dit Rachel Kohl Finegold. Étonnants propos! Elle avoue que des choses ne pourront être changés.

    Est-ce un féminisme facile, demande Anne Létourneau. Aucun n’est facile. Mais ce qui me frappe dans ces articles sur la religion, c’est que les avancées des femmes pour le respect de leurs droits dans la société, ne sont pas visibles dans ces communautés religieuses. Que certaines femmes n’exigeront pas non plus qu’elles le soient.

    Et je comprend que le sujet portait sur les femmes dans les religions, mais il aurait été intéressant de connaître ce que ces femmes pensent de la lutte des femmes pour leurs droits dans la société en général. Mais peut-être est-ce trop confrontant?

    On dénonce la charia, la loi islamique pour les adhérentEs musulmanEs, mais une certaine loi juive familiale existe toujours pour les croyants juifs et croyantes juives, à preuve cet accord concernant le divorce réservé au mari.

    Et naturellement, nous assistons, en conclusion, à cette supposée stigmatisation envers les croyants. On a aussi l’inverse: n’étudie pas avec cette femme parce qu’elle est non croyante. La supposée stigmatisation venant de non croyantEs semble plus facilement dénoncée que la stigmatisation subit à l’intérieur même de la communauté religieuse.

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