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Photographie d'Anna Fujita.

Quand les femmes se mettent au sumo

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A étudié le journalisme et la langue arabe à l'Université du Québec à Montréal. Aujourd'hui journaliste pigiste, elle collabore à plusieurs journaux et magazines tels que le ELLE Québec, La Presse, le Huffington Post Québec et la Gazette des femmes. Andréane s'intéresse particulièrement aux enjeux de société et aux droits des femmes.

Sport sacré et traditionnel, le sumo a longtemps été réservé aux hommes corpulents. Depuis une quinzaine d’années cependant, de plus en plus de femmes s’intéressent à cette discipline ancestrale. Une tendance qui pourrait révolutionner ce sport dont la popularité s’essouffle au Japon.

Dans un petit hangar bordélique planté dans la cour arrière de l’Université de Tokyo, trois sumotoris s’échauffent. Pieds nus malgré le thermomètre qui n’affiche que 10 °C, ils se déplacent en glissant rapidement, accroupis, sur le sable qui recouvre le dohyō (zone de combat). Parmi eux, Anna Fujita, 22 ans, seule femme du club de sumo de l’université. Concentrée, elle prend position sur le dohyō et s’élance de toutes ses forces contre son adversaire, sous le regard attentif de son entraîneur.

Anna Fujita prend position et s’élance contre son adversaire.

« Je viens d’un milieu assez fermé. J’étudie dans une université pour filles. Intégrer un milieu d’hommes comme celui du sumo m’a rendue plus courageuse. »

Anna Fujita, 22 ans, seule femme du club de sumo de l’Université de Tokyo

« Je cherchais un sport pour me remettre en forme. Plus jeune, j’ai fait du judo et pratiqué le lancer du poids. J’ai toujours été attirée par les sports un peu machos », admettra-t-elle après son entraînement, les cheveux en bataille.

Interdit aux femmes dès sa naissance il y a 2 000 ans, le sumo est ouvert à la gent féminine depuis 1996. Avec ses 1,68 mètre et 63 kilos (5 pieds 6 pouces et 140 livres), l’étudiante en histoire taïwanaise est bien loin du stéréotype du sumotori corpulent. Elle fait pourtant partie des nombreuses femmes passionnées par ce sport ancestral qui ont décidé de revêtir le traditionnel mawashi (ceinture que portent les sumos lors des entraînements).

« Je viens d’un milieu assez fermé. J’étudie dans une université pour filles. Intégrer un milieu d’hommes comme celui du sumo m’a rendue plus courageuse », raconte l’étudiante qui a découvert le sumo par hasard et décidé d’intégrer le club lors d’une visite à l’Université de Tokyo il y a un peu plus de trois ans. À l’époque, celui-ci ne comptait aucun membre féminin.

Révolution féminine

Toshiaki Hirahara est le fondateur du club de sumo de l’Université de Tokyo et membre de la Fédération japonaise de sumo. Depuis 40 ans, ce petit homme frêle entraîne les athlètes de l’université. Selon lui, une dizaine de femmes compétitionnent à l’échelle régionale à Tokyo.

Bien que la féminisation du sumo demeure limitée, elle a provoqué une petite révolution dans ce sport de moins en moins populaire auprès des jeunes Japonais, explique-t-il. « Le sumo est en perte de popularité au Japon parce que les jeunes ont plus de choix en matière de sports et à cause du stéréotype du sumotori obèse. Grâce à l’arrivée des femmes, le sumo est maintenant perçu comme un sport plus ouvert qui peut être pratiqué par tout le monde », affirme Toshiaki Hirahara, lui-même ancien lutteur sumo amateur.

Les Japonaises ne sont pas les seules à avoir été séduites par cette discipline. De plus en plus d’Européennes et d’Américaines s’entraînent et participent à des compétitions internationales. C’est le cas de Jenelle Hamilton, une Américaine de 34 ans originaire de Santa Monica en Californie. Cette pionnière du sumo féminin aux États-Unis a découvert le sport il y a six ans, grâce à un collègue. En plus des États-Unis, la jeune femme a déjà voyagé au Japon et à Taiwan afin de participer aux Championnats du monde.

« Le sumo demande beaucoup de technique. Peu importe la grosseur de l’adversaire, il est toujours possible de gagner, ce qui est très encourageant pour quiconque veut progresser dans ce sport », explique l’aspirante policière qui ne mesure que 1,63 mètre (5 pieds 4 pouces) et ne pèse que 59 kilos (130 livres).

Pas gagné

Murale illustrant un combat sumo.

Longtemps réservé aux hommes obèses, le sumo amateur est ouvert aux femmes, mais la pratique professionnelle de ce sport est toujours interdite.

Les stéréotypes ont cependant la vie dure, selon Jenelle Hamilton, qui déplore le manque d’adversaires féminines pour s’entraîner. « C’est difficile de pousser les femmes à s’intéresser au sumo parce que ce sport a une connotation négative et est mal compris. La société demande aux femmes d’être belles et minces. Celles qui reçoivent de l’attention dans le sport sont souvent très jolies. En sumo, on n’est pas toujours à notre avantage, on n’est pas toujours très belles, ce qui requiert une confiance en soi supplémentaire », dit l’Américaine.

Natsumi Tagaki, Japonaise de 32 ans installée aux États-Unis depuis mai 2015, n’aurait jamais pensé devenir lutteuse sumo dans son pays. « Mon mari est arbitre lors de l’US Open de sumo. Au Japon, je n’aurais jamais essayé le sumo car c’est perçu comme un sport pour les hommes obèses. J’ai pourtant grandi dans le quartier de Sumida à Tokyo, le cœur du sumo professionnel dans la ville. J’avais l’habitude de voir des lutteurs de sumo dans le métro, par exemple, mais je n’aurais jamais pensé qu’il serait possible pour une femme de devenir sumotori. »

La jeune femme s’entraîne depuis quelques mois, mais hésite à avouer sa nouvelle passion à son père. « Avoir une fille qui fait du sumo n’est pas quelque chose dont on peut être fier au Japon. »

Le sumo professionnel toujours interdit

Si les vedettes du sumo professionnel sont de véritables icônes culturelles dans l’archipel nippon, une carrière professionnelle n’est pas envisageable pour Anna, Jenelle et Natsumi. En effet, la pratique du sumo féminin au niveau professionnel est interdite, le sumo faisant partie intégrante des rituels du shintoïsme, religion animiste du Japon. Selon la tradition, les femmes n’ont pas le droit de pénétrer dans l’arène sacrée du Ryōgoku Kokugikan à Tokyo, où ont lieu les compétitions officielles.

Toshiaki Hirahara est d’accord avec ce clivage. « Il faut séparer les deux : le sumo professionnel doit demeurer tel qu’il est, mais le sumo amateur peut très bien être ouvert à tous. »

Natsumi Tagaki, elle, déplore la rigidité de la culture japonaise, mais demeure optimiste quant à l’avenir de son sport. « Je comprends que le sumo est un sport traditionnel. Il y a très peu de lutteuses de toute façon. C’est tout de même triste que la culture japonaise refuse d’évoluer. L’arrivée des femmes est une nouvelle étape, un pas en avant qui aidera peut-être le sumo à s’améliorer. »

Sur les murs de la salle d’entraînement à l’Université de Tokyo, des dessins d’enfants représentant des sumotoris sont affichés. « Ce sont les dessins d’enfants d’une école où nous avons donné un atelier de sumo », affirme l’entraîneur Toshiaki Hirahara. Son collègue Kozo Shiraishi, entraîneur au club de sumo Nerima Sekisen, fait d’ailleurs partie de ceux qui préparent la relève féminine. « Lorsque je m’entraînais, le sumo était beaucoup plus rigide qu’aujourd’hui. J’entraîne maintenant quatre petites filles de 4 et 5 ans. Et les filles et les garçons se battent ensemble », raconte l’homme de 49 ans.

Anna Fujita espère quant à elle pratiquer son sport le plus longtemps possible. « Je n’ai pas encore dit à mes parents que je fais du sumo. Je leur réserve la surprise pour le jour de mon mariage! » lance-t-elle en riant.

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