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Gazette des femmes, Vol. 12, no 3, sept.-oct. 1990, p. 31.

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Pour améliorer leurs conditions de vie et appuyer la lutte de leurs conjoints, des milliers de Péruviennes adhèrent aux Comités des ménagères des mines. Dans les campements miniers, la maladie et la mort font partie du quotidien.

Parce que la terre ne donnait plus assez de fruits, des dizaines de milliers de Péruviennes sont venues avec conjoint et enfants chercher espoir à la mine dans la région des Andes. Regroupées au sein de comités de ménagères, les habitantes des campements miniers tentent de rendre viable ce milieu hostile. Le collectif Filomena s’est formé, il y a cinq ans, pour répondre aux besoins de formation et d’information de ces comités. Deux membres du collectif – Céline Lepage, une coopérante du Service universitaire canadien d’outre-mer (SUCO) et Flor Rojas, ex-présidente du Comité des ménagères des mines Canaria – me font pénétrer au coeur du monde minier.

Dans les campements miniers, tout appartient à l’employeur qui tente de rogner sur les services offerts pour diminuer ses frais et, en bout de ligne, augmenter ses profits. En conséquence, les familles vivent dans des conditions moyenâgeuses: des maisons situées à 4500 mètres d’altitude n’ont pas de système de chauffage; une pièce de quatre mètres par quatre, le plus souvent sans eau ni électricité, tient lieu de logement à une famille entière; l’eau que l’on dit potable est contaminée par le minerai. L’école se termine au primaire et l’on y compte un pupitre pour trois élèves et un tableau pour 25 salles de cours (on est loin des débats sur l’enseignement individualisé par ordinateur!). Le marché n’offre généralement pas de fruits, pourtant produits en grande quantité au Pérou, parfois pas de viande ni de lait. La maladie et la mort font partie du quotidien. Chaque fois que siffle la sirène, les femmes accourent à l’entrée de la mine, le coeur serré, chacune se demandant s’il y a eu des victimes ou si son mari n’a pas été frappé du mal de la mine. Elles en profitent pour éloigner les enfants qui jouent à proximité des explosifs ou dans les rigoles où s’écoulent les résidus toxiques du minerai. L’état de santé de la population est à la mesure de ses conditions de vie: si on a accès aux services d’un médecin sur le campement, celui-ci ne dispose d’aucun appareil de dépistage ni d’aucun médicament.

C’est pour améliorer leurs conditions de vie et appuyer la lutte de leur conjoint mineur que les femmes ont formé leurs comités de ménagères. Si elles se percevaient comme les alliées de leur mari, les hommes ne le voyaient pas toujours ainsi. «Au début, me dit Flor, les hommes étaient jaloux. Ils disaient que les femmes étaient en train de s’organiser pour les mener. Il y avait même des femmes qui se faisaient battre parce qu’elles insistaient pour venir à la réunion. Nous, on allait expliquer à l’homme qu’il n’avait pas raison d’agir ainsi. Au début, plusieurs femmes subissaient les pressions des hommes; il fallait pratiquement les sortir des maisons pour qu’elles viennent aux réunions. Avec la formation, elles ont appris à connaître leurs droits. Aujourd’hui, il y a environ 30 000 femmes qui participent aux comités de ménagères dans les campements miniers. Il faut dire que les hommes aussi ont changé. Maintenant, ils acceptent de partager les tâches; ils apportent l’eau et gardent les enfant.»

Le collectif Filomena a beaucoup contribué à la vitalité de ce mouvement. En 1988, plus de 1400 ménagères ont assisté aux ateliers offerts par Filomena. On y traite de la valeur du travail domestique, des conditions de vie des femmes, de l’engagement syndical, des manières de s’entraider et de s’organiser. Le petit bulletin Killa, publié tous les deux mois, permet l’établissement de liens permanents entre les militantes des divers campements. De plus, toutes les semaines, les Filomenas diffusent leur message sur les ondes de la radio. Pour élargir le champ de leur intervention, elles viennent d’ouvrir une clinique de santé. Elles ne sont que neuf membres, mais elles en mènent large.

Flor me fait partager leurs espoirs: « Depuis la visite de Domitila 2 en 1985, j’ai confiance qu’on parvienne à former un front national des femmes mineras comme en Bolivie. Nos filles vont poursuivre le travail qu’on a commencé. Depuis l’assassinat de Concho (une des fondatrices du groupe, de son vrai nom Consuelo Garcia), les comités, loin de sombrer dans la peur, se sont renforcés. Il faut continuer, aller de l’avant», nous disait toujours Concho. »

  1. 1 Ce titre fait référence au film péruvien Sortir de la gueule du loup, qui décrit la situation de violence qui a cours dans cette région du Pérou.
  2. 2 Militante bolivienne connue pour son engagement dans la défense des droits humains.
 

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