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Gazette des femmes, Vol. 12, no 1, mai-juin 1990, p. 22-24.

Pourquoi est-il plus difficile pour les femmes que pour les hommes de cesser de fumer?

Depuis 1970 le nombre de femmes souffrant d’un cancer du poumon a triplé, plaçant cette affection au deuxième rang des causes de décès par cancer chez les femmes . Au Québec, le tableau est particulièrement sombre: la proportion de fumeuses y est plus élevée que dans le reste du Canada . Les femmes francophones fument plus que les hommes anglophones et elles commencent à fumer plus jeunes.

Bien sûr, les campagnes antitabac ont tout de même des effets. Le taux de consommation baisse chez les femmes comme chez les hommes, mais il ne diminue pas aussi vite chez les unes que chez les autres. « Les campagnes n’ont pas vraiment rejoint les femmes. » affirme Denise Bertrand, directrice de l’éducation à l’Association pulmonaire du Québec. « Il faut développer des moyens spécifiques pour les convaincre. »

Pourquoi fumez-vous?

Environ 31 % des femmes font usage de tabac, mais ce chiffre grimpe à 40 % chez les jeunes femmes dans les premières années de la vingtaine. Quant aux adolescentes, elles commencent à fumer vers 14 ans et même 12 ans . «Les premières cigarettes sont consommées par curiosité, explique Denise Bertrand. C’est l’âge où on essaie tout, où le look est important. Ensuite, l’habitude est prise, on fume par désir de se faire accepter par ses pairs, pour s’identifier aux adultes.» «J’aime fumer. C’est un lien entre moi et les autres. Mes amies les plus intéressantes et les plus audacieuses fument», raconte une adolescente.

« Aux jeunes qui fument par conformisme je propose toujours de bien observer ce qui se passe autour d’elles, rapporte Denise Bertrand. La majorité de leurs camarades ne fument pas. Est-ce que ça leur donne l’air si folles que ça? »

Lise Renaud, du DSC de l’hôpital général de Montréal, relève une autre cause du tabagisme chez les adolescentes: « Chez 30 % d’entre elles, le désir de correspondre à l’image corporelle que valorise la société est à ce point important qu’elles n’hésitent pas à recourir à des moyens extrêmes pour y répondre. Ainsi, pour conserver un corps mince, les jeunes ont parfois recours aux vomissements provoqués, aux laxatifs de même qu’à la cigarette. »

Comme les adolescentes, certaines femmes adultes utilisent la cigarette pour freiner leur appétit et contrôler leur poids. Bien que ce choix ne soit pas toujours conscient, elles préfèrent privilégier l’image qu’elles renvoient aux autres plutôt que leur propre bien-être. Pour d’autres femmes, le rituel qui entoure l’action d’allumer une cigarette garantit un moment de répit dans une journée surchargée. Prendre une cigarette, c’est une escapade, un exutoire, affirme Denise Bertrand. C’est se donner quelques minutes de repos, le temps d’un silence; c’est mettre un écran entre soi et les autres… un écran de fumée. Les femmes investissent la cigarette d’un pouvoir qui leur permet de cesser pendant un moment de prendre soin des enfants, du mari, du patron. « Je fume ma cigarette, laisse-moi en paix, va jouer ailleurs », disent-elles aux enfants. Pour d’autres, le fait de sortir une cigarette du paquet, de l’allumer constitue une pause qui leur sert à se ressaisir et à maintenir le contrôle sur soi. Bien des femmes n’ont pas beaucoup d’occasions de manifester leur insatisfaction et leur agressivité. La cigarette est un moyen d’expression. Pour arrêter de fumer, il faut être capable de trouver d’autres moyens d’exprimer ses émotions. Il faut s’accorder le droit de passer avant les autres; il faut surtout accepter de donner de l’importance à sa propre santé et à son propre bien-être.

Parce que les raisons qui incitent les femmes à fumer sont profondes, il leur est souvent plus difficile qu’aux hommes d’abandonner le tabac, croit Denise Bertrand. « Les hommes cessent de fumer pour améliorer leur image, parce qu’ils veulent continuer à performer dans le sport, parce qu’ils ont peur de l’artériosclérose ou parce qu’ils apprennent que la cigarette peut affaiblir leur érection; les femmes arrêtent de fumer parce qu’elles s’accordent enfin le droit de prendre soin d’elles-mêmes. »

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  • Les cigarettes contiennent plus de 4000 produits chimiques toxiques. Au moins 50 de ces produits sont des cancérigènes connus.
  • L’usage du tabac est la cause de 80% des cas de cancer du poumon, cancer généralement fatal. Le tabagisme est la principale cause des cancers du larynx, de la cavité buccale, de la gorge, de l’oesophage. Il constitue un facteur important dans les cancers de la vessie, des reins, du pancréas.
  • Les femmes exposées à la fumée risquent plus de contracter un cancer du col de l’utérus que celles qui n’y sont pas exposées. Ce risque est multiplié par 3 en moyenne. Chez les grandes fumeuses, il est multiplié par 12. Les femmes qui fument encourent des risques pour leurs fonctions reproductives: fécondité diminuée, possibilité de fausse-couche.
  • L’association entre tabac et contraceptifs oraux multiplie par 30 les risques d’embolie et par 2 les risques de crise cardiaque.
  • L’usage du tabac est associé aux problèmes menstruels. De plus il accélère l’apparition de la ménopause et favorise l’ostéoporose (perte de densité des os).
  • Le tabagisme cause l’emphysème ainsi que d’autres maladies des poumons.
  • Après le soleil, le tabac est le premier agent de vieillissement de la peau.
  • Le fait de fumer durant la grossesse peut causer la souffrance du foetus; celui-ci peut naître plus tôt et avec un poids plus faible d’environ 200 grammes.
  • Post-scriptum: tous les risques énumérés ci-dessus sont ÉVITABLES. Il suffit de ne pas fumer.
  • Seulement le tiers des femmes qui arrêtent de fumer tendent à prendre un ou deux kilos.

(Source: Se prendre en charge. Guide d’action sur les femmes et le tabac, Lorraine Greaves, Conseil canadien sur le tabagisme et la santé, 1989, 44 p.)

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Cigarette et travail

De nombreuses études ont mis en relief l’existence d’un lien entre le tabagisme et la situation professionnelle et économique. Ainsi, les personnes qui ont peu de contrôle sur leur travail, qui sont au chômage ou qui ont des difficultés financières ont davantage tendance à fumer. Chez les employées de bureau et les travailleuses manuelles, par exemple, le taux de fumeuses est plus élevé que la moyenne. Aux situations de travail stressantes, s’ajoute, dans le cas des femmes, la difficulté de concilier l’activité professionnelle et les responsabilités domestiques. Ces facteurs expliquent, selon la chercheuse Lorraine Greaves, l’importance de la consommation de tabac chez les femmes. « Dans certaines professions telles que celle d’infirmière, écrit-elle, on s’attend à ce que les femmes donnent l’exemple en ne fumant pas. Mais le stress et l’absence d’autonomie que comportent la plupart des emplois d’infirmière semblent les inciter à fumer. »

Moi, j’arrête

Le tabagisme chez les femmes, et plus particulièrement chez les jeunes femmes, est à ce point inquiétant que plusieurs organismes ont décidé de faire des efforts accrus pour enrayer le problème. Le DSC de l’hôpital général de Montréal, par exemple, a réalisé une brochure intitulée Oui, j’arrête! Trucs pour cesser de fumer destinée spécifiquement aux femmes. Illustré de dessins remplis d’humour et de dynamisme, le document constitue un aide-mémoire précieux pour celles qui veulent « écraser ». Chaque page correspond à une prise de conscience : « Je suis quel genre de fumeuse? » « Ca donne quoi de fumer? » De nombreux gadgets visent a rendre la décision moins austère. Par exemple, les trucs pour arrêter de fumer sont présentés sous forme de dessins que l’on fait apparaître en tournant une roulette. Un mini-carnet à insérer dans le paquet de cigarettes permet de comptabiliser la consommation en fonction des heures de la journée. Des étiquettes autocollantes portant diverses inscriptions d’encouragement peuvent être placardées un peu partout, à la maison comme au travail. Enfin, une boîte tirelire permet d’accumuler les sommes économisées grâce à l’abandon du tabac.

Testé et distribué dans différents milieux, ce guide essentiellement visuel a été fort bien accueilli. Mais une première évaluation du document confirme ce que l’on sait déjà: les dépliants, les brochures et les méthodes diverses ont un effet limité puisqu’ils ne réussissent qu’à… 10 % des fumeuses.

Même son de cloche à l’Association pulmonaire du Québec qui distribue Se prendre en charge. Guide d’action sur les femmes et le tabac. Ce document fort bien fait donne un aperçu historique des efforts de l’industrie du tabac pour amener les femmes à fumer. Il met en relief les tendances actuelles de la consommation de tabac par les femmes, les principaux effets sur leur santé et les motivations des fumeuses. Un chapitre intitulé « Plans d’action » offre des pistes intéressantes. On y trouve, par exemple, des témoignages de femmes qui ont lutté contre le tabagisme dans leur milieu, des suggestions de pressions à exercer dans les écoles, la planification d’une campagne contre le tabagisme féminin, des façons de se servir des médias, la liste des arguments à opposer aux personnes qui défendent l’usage de la cigarette.

« Pour obtenir des résultats explique Denise Bertrand, il faut que le désir des femmes de cesser de fumer soit appuyé par des actions concrètes dans leur milieu. Je rêve du jour où les grandes associations féminines et les regroupements de femmes offriront des groupes de soutien à celles qui veulent mettre fin à leur dépendance envers la cigarette. » Pourquoi pas? Ne vaut-il pas mieux respirer la santé plutôt que la fumée?

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Trucs pour cesser de fumer

  • Faire une liste des raisons pour lesquelles on désire cesser de fumer.
  • Imaginer sa vie sans cigarette. Au lieu de s’attarder à ce que l’on perd, penser à cette nouvelle vie comme étant plus libre, plus naturelle.
  • Avoir confiance en soi, accepter de faire plusieurs tentatives avant de réussir.
  • Prendre note de chaque cigarette consommée.
  • Mettre un élastique autour de son paquet.
  • Ranger les cendriers.
  • Tenir un crayon entre ses doigts.
  • Attendre quinze minutes avant d’allumer sa cigarette.
  • Aller prendre l’air.
  • Manger du céleri.
  • Téléphoner à quelqu’un.
Ce qui peut survenir la première semaine
Problème Solution
La cigarette ne cesse de m’obséder : Bouge un peu.
Je deviens nerveuse : Respire un peu.
J’ai la gorge sèche : Bois de l’eau.
J’éprouve de la difficulté à dormir : Un bon bain chaud t’aidera à relaxer.
J’ai du mal à éliminer mes selles : Mange davantage de fruits.

(Sources: Guide intitulé Oui, j’arrête! Trucs pour cesser de fumer, DSC de l’hôpital général de Montréal. Se prendre en charge. Guide d’action sur les femmes et le tabac, Conseil canadien sur le tabagisme et la santé.)

Outils

  • Oui, j’arrête. Trucs pour cesser de fumer, conception et réalisation par Lise Renaud. On peut se procurer cette brochure en s’adressant à Ginette Lampron, Département de santé communautaire, Hôpital général de Montréal, 980, rue Guy, Bureau 300-A, Montréal (Québec), H3H 2K3, Tél.: (514) 932-3055. Le coût est de 8 $.
  • Se prendre en charge. Guide d’action sur les femmes et le tabac, Lorraine Greaves, Conseil canadien sur le tabagisme et la santé. Destiné aux fumeuses mais aussi aux intervenantes et aux groupes de femmes, ce guide est vendu au coût de 5 $ par l’Association pulmonaire du Québec, 3440, rue de l’Hôtel de Ville, Montréal (Québec), H2X 3B4 ou 1173, boulevard Charest Ouest, Québec (Québec), G1N 2C9.
  • Condition féminine. Rapports hommes-femmes et tabagisme ou pourquoi l’habitude de fumer devrait être une préoccupation féministe, Huguette Dagenais, GREMF, 1985, 48 p.

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