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Jeune femme tenant 2 pilules abortives et un verre d'eau.

Pilule abortive, qu’est-ce que ça change?

par 

Journaliste indépendante et s’intéresse particulièrement aux questions touchant à la santé publique et à l’aménagement des villes. Elle a été journaliste, puis rédactrice en chef de l’hebdomadaire Cités Nouvelles dans l’Ouest-de-l’Île pendant six ans. Diplômée de l’UQAM, elle a fait ses classes auprès de l’équipe de la défunte émission Infini décimal à CISM et de l’Agence Science-Presse.

Dès cette année, les quelque 84 000 Canadiennes qui interrompront leur grossesse auront accès au Mifegymiso, mieux connu sous le nom de pilule abortive. Une première dans un pays où la grande majorité des avortements se font de façon chirurgicale. Cette nouvelle option est-elle synonyme d’une plus grande accessibilité à l’avortement pour les femmes des régions éloignées? Ça reste à prouver.

L’été dernier, Santé Canada a approuvé la mise en marché du Mifegymiso par Linepharma International, au terme d’un processus d’approbation de deux ans et demi. Cela fait plus de 25 ans que les Françaises y ont accès. Il est offert dans 57 pays et figure sur la liste des médicaments essentiels de l’Organisation mondiale de la santé.

« Ce qu’on nomme la pilule abortive est la combinaison de deux médicaments, à prendre à 24 heures d’intervalle. Le mifépristone, ou RU-486, bloque la progestérone et provoque l’arrêt de la grossesse. Il a été approuvé pour la première fois par Santé Canada en juillet 2015. Ensuite, le misoprostol provoque les contractions de l’utérus. Il est déjà en marché ici, sous d’autres appellations », relate Édith Guilbert, médecin-conseil à l’Institut national de santé publique du Québec. Au Canada, l’option sera proposée en début de grossesse, soit dans les sept semaines suivant la date du début du retard des menstruations.

Photographie de Jane Ledwell.

« Notre priorité est de trouver un médecin qui va accepter de donner [dans la province] ce soin de santé essentiel aux femmes. Des organismes féministes font des appels, sans succès pour l’instant. Elles font la job de notre gouvernement… »

Jane Ledwell, directrice du Conseil consultatif sur la situation de la femme de l’Île-du-Prince-Édouard

Environ 5 % des avortements au pays se font déjà par médicaments. Depuis 1998, le misoprostol est utilisé en combinaison avec le méthotrexate, mais ce procédé est moins efficace que celui qui vient d’être approuvé, explique Édith Guilbert. « Le processus est beaucoup plus lent. Dans certains cas, l’avortement complet peut prendre jusqu’à trois ou quatre semaines. » En moyenne, celles qui prennent le RU-486 ont des saignements pendant une dizaine de jours, dont deux de façon plus intense.

La combinaison imparfaite méthotrexate-misoprostol a parfois été utilisée faute de mieux, à l’Île-du-Prince-Édouard, par exemple. « Nous avions un médecin qui acceptait de temps à autre d’en prescrire, affirme Jane Ledwell, directrice du Conseil consultatif sur la situation de la femme de l’Île-du-Prince-Édouard. Il a cessé depuis. Probablement parce qu’il y a eu une trop forte demande, et qu’il faut suivre les patientes de très près. » Cette province est un cas unique au Canada : aucun de ses médecins n’accepte d’offrir un avortement sécuritaire, malgré l’absence de barrières légales.

La pilule abortive ne doit pas être non plus confondue avec le fameux Plan B, aussi appelé pilule du lendemain ou contraceptif oral d’urgence, qui peut être pris jusqu’à cinq jours après une relation sexuelle. « Plan B est un comprimé de lévonorgestrel, un contraceptif qui empêche ou retarde l’ovulation. Il n’y a donc pas de conception. Le mifépristone, lui, agit sur une grossesse », précise Édith Guilbert. Au Québec, les femmes ont accès à Plan B lors d’une simple visite à la pharmacie. Il en va autrement pour la pilule abortive. Selon le protocole approuvé par Santé Canada, pour donner la pilule abortive, un médecin doit avoir suivi la formation offerte par la Société des obstétriciens et gynécologues du Canada en collaboration avec le Collège des médecins de famille du Canada et l’Association canadienne des pharmaciens.

Des pour, des contre

La pilule abortive est avant tout un choix de plus offert aux Canadiennes, explique Édith Guilbert. Au Centre de santé des femmes de Montréal, les femmes issues des communautés culturelles en font souvent la demande, dit Anne-Marie Messier, directrice de cette clinique qui offre un service d’interruption volontaire de grossesse (IVG). « L’avortement peut avoir lieu à la maison, dans un milieu plus intime que celui qu’offre l’hôpital ou la clinique pour un avortement chirurgical. Ça plaît à certaines femmes. Celles qui ont vécu une fausse couche nous disent que le processus est très semblable », rapporte Édith Guilbert.

Photographie de Anne-Marie Messier.
© Julie-Artacho

« Mon hypothèse est que l’avortement médicamenteux ne sera pas très populaire au Québec. Le processus est beaucoup plus long qu’avec une IVG par instruments, que l’on nomme aussi avortement chirurgical. »

Anne-Marie Messier, directrice du Centre de santé des femmes de Montréal

Malgré la prise des pilules, la grossesse peut continuer dans 3 à 4 % des cas. Les patientes n’ont alors d’autre choix que de se tourner vers l’avortement chirurgical, car ces médicaments sont mauvais pour le fœtus, rappelle Santé Canada.

Le misoprostol provoque des contractions. Les effets secondaires comprennent entre autres douleur, frissons, crampes intenses et diarrhée. La prise d’un analgésique est souvent nécessaire. Les symptômes cessent dans les 6 heures après la prise du médicament, mais peuvent durer jusqu’à 48 heures dans les pires cas, selon Anne-Marie Messier. « Mon hypothèse est que l’avortement médicamenteux ne sera pas très populaire au Québec. Le processus est beaucoup plus long qu’avec une IVG par instruments, que l’on nomme aussi avortement chirurgical. Ce terme est populaire, mais dans les faits, le médecin ne coupe rien. Il utilise des instruments pour dilater le col de l’utérus et pour aspirer. De plus, la femme qui opte pour une IVG par instruments aura un seul rendez-vous médical, et partira avec la certitude de ne plus être enceinte. » À douleurs comparées, l’avortement chirurgical reste l’option la moins douloureuse, à condition d’être pratiqué sous sédation-analgésie. Ce n’est pas le cas partout au Québec, fait remarquer Édith Guilbert.

Hémorragies, endométrites, salpingites : les complications possibles de l’avortement médicamenteux sont très rares, mais graves. Les femmes doivent avoir facilement accès à des soins d’urgence lorsqu’elles prennent ces pilules, selon Santé Canada. Ces risques sont à mettre en contexte : aux États-Unis, le taux de décès suivant la prise de ces médicaments est le même que celui lié à une fausse couche.

Encore des obstacles à l’accès

Bien coordonné, le mouvement des femmes québécois a concentré sa lutte sur le droit d’obtenir un avortement. Dans le reste du Canada, on a plutôt misé sur la défense des médecins qui offrent ce service, explique Anne-Marie Messier. « Le Québec est probablement l’endroit le mieux organisé au monde pour l’accès à une IVG par instruments. Sur la centaine de points de service disponibles au Canada, 47 se trouvent sur le territoire québécois, rappelle-t-elle. Depuis 2006, ce soin de santé est gratuit au Québec, qu’il ait lieu à l’hôpital, en clinique privée, ou communautaire. » Même dans un territoire aussi éloigné que celui couvert par le Centre régional de santé et de services sociaux de la Baie-James, il existe cinq points de service pour obtenir une IVG. C’est plus que dans toute la province du Nouveau-Brunswick.

Mais le Québec fait figure d’exception. Au Canada, la plupart des points de service sont situés dans la partie sud du pays, et les femmes doivent parfois parcourir de longues distances pour avoir accès à l’intervention. Celles de l’Île-du-Prince-Édouard doivent carrément s’exiler dans une autre province. Des femmes qui se lancent en bas d’un escalier ou qui mangent du savon dans l’espoir d’avorter font encore partie de la réalité dans cette province; la chercheuse Colleen MacQuarrie de l’Université de l’Île-du-Prince-Édouard a recensé des cas. « Notre priorité est de trouver un médecin qui va accepter de donner ce soin de santé essentiel aux femmes. Des organismes féministes font des appels, sans succès pour l’instant. Elles font la job de notre gouvernement… » s’indigne Jane Ledwell.

L’avortement en soi est un acte posé par un médecin, mais il est effectué au cœur d’une équipe de soins, souligne Anne-Marie Messier. « Tout un système doit être mis en place. Ce n’est pas le médecin qui va prendre une heure pour discuter des différentes options avec sa patiente, c’est plutôt le rôle de l’infirmière. La pilule risque fort d’être disponible en premier lieu dans des endroits déjà organisés. »

Avec le protocole mis en place par Santé Canada, les médecins intéressés par la pratique de l’avortement médicamenteux doivent suivre une formation obligatoire. Déplorant le caractère restrictif du protocole canadien, Édith Guilbert plaide pour que les pharmaciens communautaires fassent aussi partie de la solution. « Même avec cette pilule, on n’a pas encore réussi à régler le problème de l’accès à l’avortement pour toutes. C’est dommage, parce qu’elle serait utile aux populations éloignées, se désole-t-elle. Malgré tout, c’est un bon premier pas. »

Et la télémédecine?

L’organisme néerlandais Women on Web est devenu célèbre en offrant des services de consultations sur le Net et de livraison de la pilule abortive. Une aide essentielle pour celles qui vivent là où l’avortement est illégal. Toutes les personnes interviewées pour cet article ont cependant souligné que l’avortement à la façon Women on Web est une solution de dernier recours. Les professionnels de la santé doivent être au cœur de l’interruption volontaire de grossesse à cause des risques inhérents au processus. « Toutes les femmes ont droit à un accompagnement de qualité, qu’importe la méthode choisie », affirme Anne-Marie Messier, directrice du Centre de santé des femmes de Montréal.

Qu'en pensez-vous?

2 Réactions

  1. Anne-Marie Rey

    Cette discussion me rappelle les arguments avancées au début des années 1990 par certaines féministes en Suisse contre la méthode médicamenteuse.
    La Mifégyne a été introduite après de longues luttes en 1999 dans notre pays. Depuis lors, les femmes ont choisi ce qu’elles préfèrent: la méthode médicamenteuse. 70% des IVG en Suisse se font par cette méthode. Le grand avantage: elle peut s’appliquer très tôt dans la grossesse. Elle semble plus « normale » aux femmes. Et elles pprécient beaucoup précisément que cela peut se faire à domicile (pour la prise du 2ème médicament et l’expulsion).
    Psychologiquement, cela peut aussi être un très grand soulagement, de pouvoir avorter très précocément, sans séjour à l’hôpital.
    http://www.svss-uspda.ch/fr/facts/mifegyne.htm

  2. Rachel

    Je crois que cette pilule pourrait peut-être permettre une plus grande accessibilité, néanmoins je me questionne sur l’accompagnement qui sera offert. Pratiquement aucun puisque la femme fera cet avortement chez elle. À moins, qu’elle est un bon soutien social. Je crains l’impact des conséquences psychologique que cela peut entraîner. Un avortement n’est pas un événement facile, ni physiquement ni psychologiquement.
    Je vois par ailleurs une pente glissante, on banalise ce geste qui est en soi une épreuve, c’est envoyer comme message aux femmes qu’elles ne sont pas suffisamment importantes pour avoir une place dans un lit d’hôpital avec une équipe médicale.
    La dichotomie: la technologie permet une plus grande accessibilité (encore faut-il le démontrer), mais cette plus grande accessibilité nous fait reculer à une époque sombre
    (et pas besoin de reculer loin dans l’histoire du Québec- droit à l’avortement 1988) où les femmes devaient interrompre leur grossesse seules ou à tout le moins dans des conditions loin d’être sécuritaires pour elles. (Et il en est encore de même dans plusieurs pays du monde)
    Donc, j’avoue je me questionne: évolution pour la condition féminine ou régression?

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