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Gazette des femmes, Vol. 12, no 4, nov.-déc. 1990, p. 13-21.

N.D.L.R. Un texte déposé discrètement sur un bureau du Conseil du statut de la femme. Vérifié dans tous ses aspects – tant il est porteur d’interrogations et d’émotions – auprès de spécialistes qui ont cautionné la représentativité du témoignage. Accepté avec et malgré le réalisme troublant de certains de ses passages, avec et malgré la certitude que les sentiments de Pascale vont renforcer ou remettre les nôtres en question. Publié aujourd’hui parce qu’avec le portrait plus global de la situation qui l’accompagne, il fait mieux comprendre les enjeux et les conséquences de ce phénomène complexe; du même coup, il en appelle à notre ouverture de coeur et d’esprit pour appuyer toute initiative de prévention, de dénonciation et de guérison de ces profondes blessures à l’âme des filles.

Le 11 décembre 1969. Il est Montréal, midi ou soir, je ne sais. Je nais. On me nomme Johanne Simard.

Le x novembre 1973. Pour la seconde et malheureusement dernière fois, je change de foyer. Je choisis mon prénom, Pascale, et définitivement adoptée, je viens habiter chez les Corbeaux.

J’ai maintenant deux grands frères. Mon père adoptif aussi est grand, si grand qu’il me fait peur, car je le fuis déjà. J’ignore encore que c’est grâce à lui que je suis là. En effet, il a lui-même adopté les deux fils de sa conjointe, qui s’est laissée convaincre de m’adopter, pour en quelque sorte « rembourser sa dette ». Eh quoi! le pauvre homme rêvait d’avoir une fille! Allez savoir pourquoi…

J’ai 4 ans. Je suis dans le bain, mon père me lave de A à Z, en insistant sûrement sur le Z. Il me sèche et m’emmène dans la chambre qu’il partage avec ma mère adoptive, absente pour l’instant. Blottie dans les couvertures, bien au chaud, je l’écoute me raconter le peu qu’il sait de mes vrais parents. On coupe, je suis devant lui nu, il veut que je le suce, je pleure. « Fais comme si c’était un bonbon » Tu parles d’un bonbon! Ça me donne mal au coeur… On coupe encore, cette fois il veut se mettre là, dans mon pipi! Je pleure encore et j’ai peur, car il a l’air d’un tueur.

Flash: horreur, dans ma chambre et dans mon lit, il est par dessus moi, se frotte sur mon sexe et jouit comme un porc, alors que j’urine dans mes draps… Et le pire, c’est que j’ai peut-être aimé ça. La mémoire est très sélective en ces cas-là. On voudrait bien oublier… Mais pour être honnête et vu le malaise étrange qui s’empare de moi à ce souvenir, je crois bien que cet événement a provoqué ma première expérience du plaisir sexuel « partagé ». Ça m’écoeure, franchement, mais je finirai par m’y faire. J’espère! Accepter qu’un tordu, puant et barbu, m’ait remué le charnu… Même s’il l’a remué parce qu’il a remué aussi l’émotif… J’aimais bien être près de lui, il était grand et fort. Il me parlait, c’est lui qui me racontait des histoires le soir… des fois. Ma mère adoptive, elle, me chicanait. Me tapait sur les fesses, mais c’était un « secret » entre elle et moi.

Avec mon père aussi c’était un secret. Sauf que là j’y gagnais. De l’affection. De l’attention. Jusqu’à ce que des tensions germent de là!

Septembre 1975. On déménage à la campagne. Des premières années, quelques flashes encore, malgré la brume dense. Je danse sans trop savoir sur quel pied, entre ma mère et mon père, en passant discrètement près de mes frères. Lui se promène nu dans la maison, plus particulièrement lorsque mes amies sont là. C’est fatigant, je le trouve idiot de se montrer comme ça, exprès et devant le monde. Il est blanc comme un mort, mou et laid! Lui, il trouve ça normal, il ne voit pas pourquoi il se priverait de se promener nu chez lui, la nudité est naturelle après tout. Après tout, oui…

Ma mère n’aime pas ça. Elle ne m’aime pas non plus, ne se gêne pas pour me le faire sentir. Parfois, au maximum de sa rage, elle me le crie: « J’T’HAIS! ». Pour elle, je suis la pire des enfants, je m’acharne à la contrarier comme personne. En fait, on n’a jamais vu ça des enfants comme moi! Je la regarde et je ne la comprends pas, elle me fait si mal et pourtant, je me sens toujours en train de penser à ne pas lui déplaire, à ne pas la faire fâcher… Je la trouve injuste, on dirait que tout lui appartient, elle a tous les droits. Le droit de me parler fort, mais je ne dois pas répondre sur le même ton. Le droit de manger, mais moi, je dois tout demander, au point qu’un soir elle m’enferme dans ma chambre pour que j’arrête d’aller voler des biscuits à la cuisine.

Elle me fait toujours sentir que je suis de trop dans « sa » famille, « sa » maison. Elle parle à mes frères gentiment (pour le peu qu’ils se disent), puis aussitôt après, à moi, sèchement. Mes frères semblent avoir peu d’amis, du moins je n’en ai jamais vus à la maison, ou alors très rarement. Mes parents ne reçoivent pas plus, je suis la seule qui invite. Et encore me faut-il une permission souvent durement acquise. Ma mère se sent envahie dans son intimité lorsque des inconnus partagent un tant soit peu « sa » maison. Elle est très possessive et sans doute me hait-elle d’autant plus qu’elle doit sentir, sans se l’avouer, que je « partage » son mari. Elle déteste aussi le fait qu’il me donne plus d’attention qu’il n’en donne à ses fils.

Elle est très autoritaire, c’est elle qui porte les culottes dans la maison. Mais ce n’est qu’une façade pour se dissimuler à elle-même. En fait (j’ai évidemment constaté tout cela bien plus tard), elle se hait, et c’est cette haine qu’elle projette sur moi. Elle a besoin d’un homme soumis comme mon père pour s’affirmer, car elle a un fort sentiment d’infériorité.

Mon père est, comme je l’ai dit plus haut, un homme soumis. Très calme en apparence, il parle peu ou pas, et jamais fort, sauf lorsque ma mère le lui ordonne! Il a plutôt tendance à me défendre ou du moins à calmer ma mère en autant que faire se peut lorsque l’ire est dans l’air. Mais finalement, ça ne doit qu’empirer les choses!

Son faux calme dissimule un stress étonnant qu’il dirige tout droit dans ses pulsions déviées – j’ignore pourquoi – vers moi. Il dit que ma mère ne le satisfait pas et qu’il a trop besoin d’un « vrai » contact pour aller voir des prostituées. Il se dit amoureux de moi et me presse d’en venir à la réciproque, ce qui me dégoûte affreusement. Il croit et tente de me faire croire que l’inceste est normal et que c’est la société qui est trop bouchée pour l’accepter. Mais qu’est-ce que j’en ai à foutre de la société, c’est à moi que cela déplaît en premier lieu! Enfin… Aujourd’hui, je crois qu’il recherchait une mère en sa femme, et s’y sentant inférieur, venait chercher réconfort en moi, qu’il pouvait dominer. Entre autres raisons, car ce n’est sûrement pas la seule qui le poussait à désirer une enfant.

Quoi qu’il en soit, il n’est pas heureux. Ses jouissances, qu’il n’arrive pas à se donner seul, lui arrachent en général des cris de bête. Avec ma mère aussi, je l’entends parfois. C’est assez horrifiant. A-t-elle aussi à subir ces grimaces qui le dévisagent? Flash: pire qu’un monstre, il me poursuit dans la grande maison déserte, je cours, les escaliers, le couloir, ma chambre, la porte. Trop tard, il me rattrape, m’accule dans un coin où je suis terrorisée par ses grimaces et rictus affolés: il me veut! Il finit par m’avoir, il tente même de me pénétrer, le con! Je saigne. Il n’essaiera plus. Ça m’écoeure pareil. C’est une des rares fois où il m’a forcée physiquement. Il était complètement fou! C’est dégoûtant de le voir en ces moments d’angoisse, sa face se creuse de plis, sa peau poreuse se tend, s’étire et c’est laid, sa bouche se tord au-dessus des gencives et de l’haleine fétide, bref… c’est horrible! Et c’est ainsi chaque fois qu’il jouit. Plus ou moins hebdomadairement (de plus en plus), c’est la routine: il faut que je l’aide à se satisfaire. Debout contre le comptoir de la salle de bain, devant la glace, il se masturbe et je lui touche les parties pour l’exciter. Ou encore, sur mon lit, couchée sur le ventre et la main sur ma vulve pour lui en bloquer l’accès, j’attends qu’il ait fini de se frotter entre mes fesses, en me tortillant lorsqu’il m’en implore, puis je me relève au moment crucial pour éviter le contact gluant de son « plaisir ». D’autres fois, je le masturbe carrément, mais ce qui m’écoeure le plus c’est de le porter à ma bouche. Je le fais très rarement et il sait qu’il me dégoûte. Mais parfois, qui veut la fin veut les moyens… Son but est qu’un jour j’en vienne à aller vers lui de mon plein gré. Bullshit!! Mais parfois j’ai envie d’être gentille avec lui, je me sens responsable de ses « souffrances ». Il faut dire que je suis une cobaye bien pratique, la manipulation des sentiments donne de « bons » résultats avec moi, comme avec tant d’autres malheureusement…

Un soir, alors que je besogne sur mon père comme d’habitude, la poignée de ma porte sursaute. Je pense: un de mes frères nous a vus par le trou de la serrure! Terreur immense et sans doute espoir intense. J’espère qu’il le dira à ma mère et en même temps j’ai très peur de me faire punir ou pire encore. Je n’aurais de moi-même jamais osé le lui dire parce que je ne lui faisais pas confiance. Mes frères n’étaient pas meilleure ressource puisque je les connaissais à peine. Pourtant, mon père les avait emmerdés aussi alors qu’ils étaient plus jeunes. Il faisait la tournée comme ça, une chambre après l’autre, avec moi comme dessert! Mon père m’a dit un jour qu’il avait cessé de les « achaler » lorsqu’ils étaient devenus assez grands pour se défendre… Ça m’a toujours frustrée. Moi, je n’étais pas assez grande pour me défendre, lui dire non égalait nul dans sa tête. Crétin, va! En fait, j’étais trop embobinée. J’appréciais cette relation dans le sens où elle m’apportait affection et réconfort, mais plus je grandissais, plus je m’opposais au fait d’être sa ressource sexuelle. Je détestais porter le poids de ses malheurs, d’en être même fautive, selon ses dires auxquels je finissais par croire. Mon frère et ma mère me disaient que j’étais égocentrique et ne pensais qu’à moi. Alors je me disais que ça devait être vrai, puisque qu’avec mon père, je n’étais jamais assez « gentille » et qu’il était malheureux. Mais c’était pas vraiment clair dans ma tête. Pourquoi ça n’était pas à ma mère de s’occuper de lui plutôt que moi? Non, vraiment, ce n’était pas clair. Et surtout pas normal. C’était parfois difficile à vivre comme lorsque je devais le satisfaire avant d’aller jouer avec mes amis… C’est là que j’ai appris à refouler, à oublier aussitôt pour fonctionner normalement. Et finalement, je n’ai jamais eu d’écho à propos de la poignée de porte. Même des années plus tard, une fois l’inceste dévoilé, j’ai posé la question à mes frères qui m’ont dit ne rien se rappeler du genre.

Je n’en ai jamais parlé à ma mère, mais à d’autres oui. Un jour (j’ai environ 7 ou 8 ans), un de mes copains me propose d’aller se promener sur notre grand terrain vallonné. Je refuse parce que je sais que mon père est allé s’y étendre nu au soleil. Je le sais parce qu’il m’attend. Mais je n’y vais pas, je vais ailleurs avec mon copain, je ne veux pas qu’il le voie. Et puis, devant ses questions, je lui raconte un peu ce qui se passe. La lendemain, prévenu par la famille de mon copain, un homme vient à la maison nous convoquer à la Direction de le protection de la jeunesse (DPJ). J’arrive alors qu’il nous quitte. C’est le bordel total, ma mère crie, engueule tout le monde, ne comprend supposément rien à l’histoire, exige des explications; mon père fait l’innocent. Le surlendemain, nous allons au rendez-vous fixé, ma mère, mon père et moi, chacun notre tour dans un grand bureau, avec un monsieur qui pose des questions. Je passe la dernière, tendue comme un arc, j’ai peur et je me tais, je me tais, je me tais, alors lui aussi. On se tait, il me fixe. J’éclate, je dis en pleurant que mon père abuse de moi. Le monsieur me fait sortir et ne semble pas m’avoir crue, puisque nous n’en n’avons jamais plus entendu parler. Comment ma mère et mon père ont pu avoir l’air plus honnêtes et sincères que moi, plus crédibles, ça me dépasse! Mais j’ai ouï-dire que beaucoup d’enfants dans ce cas n’ont pas été crus, comme moi, parce qu’il n’y a pas longtemps que la société, et donc les thérapeutes de l’âme, sont ouverts au problème de l’inceste. N’empêche que ça frustre! Enfin… De retour à la maison, mon père aux abois m’accroche dans l’escalier: « Est-ce que tu te rends compte de ce que tu as fait? J’aurais pu aller en prison! »

Voilà qui illustre bien la culpabilisation qu’utilisait mon père pour me manipuler. Lui n’avait aucune espèce de responsabilité dans l’histoire, c’était « ma » faute s’il risquait la prison, « ma » faute s’il était angoissé lorsque je me refusais à ses perversités. Il me disait: « Pourquoi tu me fais souffrir comme ça, Pascale? Je te demande pas grand-chose… ». Non, pas grand-chose. Pas grand-chose, juste assez pour me faire brailler des jours et des nuits et « rusher » comme une conne à partir du jour où je me suis ouvert les yeux, juste assez pour avoir peur de l’amour et du cul à m’en rendre folle et fou mon ami, juste assez pour me laisser marcher sur les pieds, partout considérant tous les torts miens, juste assez pour rêver de son sang éclaboussé partout, juste assez pour imaginer ses membres et son membre arrachés, déchiquetés, éparpillés! Juste assez pour souffrir, souffrir et encore souffrir! … Pas grand-chose.

Pour en revenir à l’incident de la DPJ, je crois que tout le monde a bien gentiment refermé les yeux et l’inceste a poursuivi sa routine pendant encore six ans. J’ai maintenant environ 14 ans. Il insiste énormément à cette époque, pour que je l’aime comme une amoureuse, c’est la goutte qui fait déborder le vase. Un jour, je décide qu’il ne me fera plus jouir parce qu’il m’écoeure trop.

Les choses se compliquent lorsque j’ai 16 ans et un chum, alors que je commence à ressentir les blocages que m’ont causés ces années d’horreur. Des flashes m’explosent dans la tête quand mon ami me caresse, je ne jouis pas, encore sous le conditionnement que je me suis imposé avec mon père, J’ai une carapace de béton où mes sentiments étouffent et ne s’expriment que sous l’effet de la colère ou après, une fois libérée. Je suis autoritaire avec mon ami, violente même, nous nous battons souvent, étouffés chacun par nos émotions. C’est pas drôle! Mais on s’aime, on s’aime tellement, nous avons tous les deux, pour la première fois de notre vie, l’impression d’»être», d’exister réellement et d’être important aux yeux de quelqu’un! Je ne l’oublierai jamais.

Je m’étais toujours dit que jamais je n’informerais mon ami de ce que je vivais avec mon père. Mais en vivant les deux à la fois, je deviens folle! Un jour, mon copain – qui a fini par se douter de la chose – me provoque en me parlant d’un cas similaire, ce à quoi je réagis violemment. S’ensuit une discussion où, pour la première fois, je raconte tout. Le bien immense que ça m’a fait, le soulagement d’être acceptée malgré l’horreur. Indescriptible!

C’était en mai 1986. Quelques semaines plus tard, atterrée par mes propres réactions et comportements, sans vouloir voir que l’inceste en est la cause majeure, je consulte un psychologue à l’école. J’arrive dans son bureau, plutôt calme et l’air de rien, parlant d’ailleurs de tout et de rien jusqu’à ce qu’il me pose une question directe, à laquelle je réponds en racontant que, oui, je vis l’inceste mais j’y suis habituée et… Le psy n’en revient pas, il semble presque fâché de me voir l’air de n’en faire aucun cas: L’INCESTE! MAIS C’EST GRAVE!, et paf je te réfère et paf va voir celle-là, mais qu’est-ce que c’est que cette histoire!

Bon. Je suis allée voir celle-là, qui était une travailleuse sociale à qui je répétai mon histoire. Elle m’annonça de grands changements dans ma vie, qu’il allait falloir que mon père cesse ses manigances et que ma mère en soit informée, que nous suivrions des thérapies, etc. Une bombe! Mon univers s’écroulait plus bas que moi, j’avais peur, immensément peur! Peur que ma mère me mette à la porte, peur que tout le monde m’en veuille d’avoir parlé et « brisé » la famille et le peu de sécurité que nous y vivions tout de même. Mais par dessus tout, c’est de ma mère que j’avais peur. Je me disais: « Elle va me tuer! » Et lui me culpabilisera encore, déjà que ces derniers temps, il me faisait le coup du suicidaire, à brasser les couteaux dans le tiroir de la cuisine ou à faire semblant d’être évanoui… Mais il était maintenant impossible de reculer, la DPJ informée; cette fois, ils allaient intervenir.

Mon père disposait d’une semaine pour informer ma mère de « l’histoire », préférant qu’elle l’apprenne de lui plutôt que d’inconnus. Moi, j’ai fugué au cours de cette semaine-là, je ne voulais pas voir ça. Quand je suis revenue, au bout de cinq jours, tout était calme, trop calme. Mon père bêchait devant la maison. « Tu lui as dit? » « Oui. » « J’te crois pas. » C’était vraiment trop calme! J’ai même demandé à mes frères s’ils avaient entendu des éclats de voix, une engueulade, quelque chose, au cours de la semaine. Non, rien d’anormal. Normal, tout était anormal dans cette maison!

C’était en juin 1986. Ce n’est finalement qu’un mois plus tard que la DPJ a appelé et c’est moi qui ai répondu. J’ai donc prévenu tout le monde, y compris mes frères, de notre convocation à Repentigny le 30 juillet. Encore là, je me sentais lourde de torts, meneuse de trouble. Et si je ne l’avais pas fait, ce trouble, qui l’aurait fait à ma place? Tous s’étaient tus durant treize ans, en fermant les yeux lorsque l’évidence leur sautait à la face.

Les thérapies ont commencé, je me rends à Repentigny une fois par semaine, après l’école. Mes parents y vont la même journée mais le soir, je reviens pleine d’émotions triturées, seule dans une maison vide et froide. Je n’aime pas la thérapie de groupe. Mes parents non plus, mais ils n’ont pas le choix. Moi si, et j’abandonne au bout de quelques mois pour continuer en thérapie individuelle au CSS de … Mes parents terminent plus ou moins leur thérapie à Repentigny, puis ils poursuivent leur cheminement par eux-mêmes, en couple! Et c’est bien ce qui m’enrage le plus, ce fameux couple! Je bous en effet d’une rage intense en voyant ma mère se retourner, non pas vers moi, comme je l’aurais malgré tout espéré, mais vers lui, le fauteur de troubles! Rationnellement j’ai beau comprendre qu’ils aient besoin de discuter à n’en plus finir, mais je considère que ma mère accepte ce qu’il a fait, en restant avec lui et en me laissant encore toute seule dans tout ça. Et vraiment toute seule parce que j’essaie tout de même de me confier à elle, de lui expliquer comment je me sens, mais la salope, elle le défend! C’est carrément injuste! Et qu’ai-je besoin en plus de les entendre ensuite me dire qu’ils se sont « retrouvés », et qu’ils sont plus heureux que jamais, ensemble! Oui, mais moi? « Ha! mais c’est à toi de construire ta vie aujourd’hui, Pascale. Il faut que tu apprennes à t’aimer et à choisir ce que tu veux. » Ha ben merci, vraiment vous m’y aurez bien préparée!

Bref, je leur en veux. J’ai des rancunes et des lacunes de n’avoir pas eu de parents! Mais je n’ai pas le choix, je dois m’y faire. Disons qu’aujourd’hui c’est plus facile à accepter puisque j’ai enfin quitté cette famille infernale. J’habite maintenant seule et j’étudie. J’achève lentement mon cégep, mais ça fait trois ans que les études me passent neuf pieds par dessus la tête. Disons que ça m’occupe, mon but premier étant de me « cleaner » les intérieurs, sinon… mieux vaut crever! J’ai pris conscience que jouer à la victime me nuisait, en risquant de perdre mes amis à force de tenter toujours de les rendre coupables de mes peines, à toujours vouloir faire pitié.

J’ai des relations généralement difficiles avec les gens, autant amis qu’amours, autant filles que gars. Ma déception et ma rage envers celle qui m’a tenu lieu de mère m’éloignent de toute amitié stable avec les filles, parce qu’au fond je les hais. Parce qu’elles me font peur, je les aime très vite et trop, puis elles me déçoivent et c’est fini.

Elles me déçoivent lorsque je m’aperçois que finalement elles me ressemblent, séduisent elles aussi, crac, je me sens en compétition, alors je me retire. Ça me tape sur les nerfs!

Le gros bobo avec les gars, c’est ma conception du sexe. Longtemps j’en ai fait le même marchandage qu’avec mon père, pour avoir de l’affection, je devais baiser. Alors je commençais par séduire. Je n’avais pas d’amis, je n’avais que des amants! Par deux fois j’ai cru que j’avais compris, que cette manie n’était plus, mais… Mais! Il me reste encore bien du chemin à faire et c’est en allant au fond des choses que ça bouge.

J’ai confiance en moi, je sais que ma vie ne s’arrête pas là. Ça m’a pris du temps à y croire, mais j’avais trop peur de manquer quelque chose pour me suicider. Faut croire que j’aime la vie…

C’est ma fille, ça me regarde

Quand on voit l’impact qu’a l’inceste sur les enfants, on comprend difficilement qu’un père puisse poser de tels gestes. Qui sont donc les hommes incestueux?

Toutes les études concordent sur ce point: ils ressemblent à « Monsieur Tout-le-Monde » et ils affichent la plupart du temps une façade irréprochable: bons travailleurs, bons pourvoyeurs, à cheval sur les principes, ils ont des valeurs strictes et « l’esprit de famille ». Et derrière la façade? « Le père abuseur est souvent un être immature et centré sur lui-même, dit Roseline Pierret. Plutôt que de voir les larmes et la peur dans les yeux de sa fille, il préfère se raconter des histoires: « elle aime ça », « elle est en amour avec moi », « elle va bien à l’école », « elle est heureuse ». En fait, explique la thérapeute, il se sent « propriétaire » de son enfant. Il va bâtir des barrières autour d’elle et il va court-circuiter tous les efforts qu’elle peut faire pour s’ouvrir aux autres. »

Selon Gilles David, intervenant au Bureau des services sociaux de Laval, les instigateurs d’inceste ont certains points en commun: « Ils n’arrivent pas à faire la différence entre l’affectivité et la sexualité. Plusieurs ont eux-mêmes été abusés durant l’enfance. Ils ont ensuite appris leur sexualité à travers la pornographie et ils ont la tête farcie des mythes qu’elle véhicule. Ils sont certains par exemple que « lorsqu’une femme dit « non », ça veut dire « oui »

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Qu’est-ce que l’inceste?

Le Code criminel définit l’inceste comme des rapports sexuels entre parents liés par le sang. Dans la plupart des équipes cliniques et de recherche, on en donne cependant une définition plus large. On considère comme incestueuse – et tout aussi dommageable – une activité sexuelle entre un enfant et celui qui joue le rôle de père (beau-père, père adoptif ou le compagnon de longue date de la mère).

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La mère, un bouc émissaire?

Louise Picard, du Centre d’aide et de prévention des agressions à caractère sexuel, La Trêve pour Elles, affirme qu’on n’hésite pas, dans certains bureaux de services sociaux, à porter des jugements à l’emporte-pièce sur les mères: « Elles se font reprocher d’avoir mal accompli leur « job » de mère, on leur dit qu’elles n’ont pas su protéger leur enfant et on les accuse même de n’avoir rien dit parce qu’au fond la situation faisait leur affaire. »

Que faut-il en penser? Selon Jean-Baptiste Lemay, chef de programme à la Protection de la jeunesse du Centre de services sociaux de l’Outaouais, s’il arrive que certaines mères soient complices soit par défaut soit par participation directe, c’est loin d’être toujours le cas. « Le plus souvent, dit-il, quand les femmes découvrent l’abus, elles tombent de haut, elles sont consternées et démolies. » Marie Giard, du Bureau de service social de l’Est de Montréal, pense aussi qu’on a tort de condamner les mères. « Nous, ce qu’on voit, dit-elle, ce sont des femmes bouleversées qui se mobilisent pour protéger leur enfant. Elles aussi sont victimes d’une situation qu’elles n’ont pas choisie. Elles ont été trahies par un conjoint qu’elles pensaient correct. »

Pour Roseline Pierret, même si les mères ne sont ni coupables ni complices elles ont souvent une responsabilité à assumer et la thérapie est là pour les aider. « Certaines femmes ont toléré durant plusieurs années un mari dominateur, manipulateur et égocentrique. Elles ont à rebâtir leur autonomie, leur estime d’elle-même et leur vitalité. » Cette démarche a-t-elle généralement pour résultat de ressouder le couple? « Dans nos groupes, constate Marie Giard, c’est une minorité de femmes qui désirent reprendre la vie commune. » « Chez nous, dit Gilles David, plus de la moitié des couples se séparent. De toute façon, précise-t-il, le but premier du traitement ce n’est pas de reconstruire la famille. »

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Pour briser le mur du silence : le signalement

Lyne Lauzon

Vous avez des motifs raisonnables de croire que la sécurité ou le développement d’un enfant est compromis? Selon la Loi sur la protection de la jeunesse, vous avez l’obligation de le signaler.

Mise de l’avant en 1978 afin de venir en aide aux jeunes de moins de 18 ans abandonnés, négligés, maltraités, exploités, victimes d’abus sexuels, de mauvais traitements physiques ou présentant des troubles sérieux de comportement, la Loi sur la protection de la jeunesse n’est nullement, comme on le pense parfois, une loi qui légalise les enlèvements d’enfants. Au contraire… La Loi sur la protection de la jeunesse reconnaît à l’enfant en difficulté le droit d’être maintenu dans son milieu parental ou, à défaut, dans un milieu se rapprochant le plus d’un milieu parental normal. Elle établit également de façon claire le principe de la responsabilité première des parents à l’égard de leurs enfants. Cependant, lorsque les parents ne sont plus en mesure de s’acquitter de leurs responsabilités et que les enfants vivent de ce fait des situations qui compromettent ou qui peuvent compromettre leur sécurité ou leur développement, la Loi sur la protection de la jeunesse prévoit que le Directeur de la protection de la jeunesse (DPJ) doit intervenir.

De votre signalement dépend le respect du droit qu’a un enfant en difficulté d’avoir accès à des services de protection adéquats. C’est pourquoi, en vertu même la Loi sur la protection de la jeunesse, toute personne, même liée par le secret professionnel a un motif raisonnable de croire qu’un enfant est en danger (au sens de la loi) est tenue de signaler la situation sans délai.

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